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Sigvalant sur mon front ma honte et mes revers,
J'égarerais mes pas dans un monde

pervers,
Où le vil intérêt, plus fort que la nature,
Est seul des actions la règle et la mesure;
Où, soumis en esclave à d'arbitraires lois,
L'homme pour de faux biens a vendu tous ses droits;
Où le vice triomphe, où l'intrigue prospère,
Où la vertu languit au sein de la misère;
Où le charlatanisme, heureux et couronné,
Insulte aux longs soupirs du génie enchaîné,
Et, pour lui seul ouvrant les sentiers de la gloire,
Proclame sans pudeur sa facile victoire!
Ton amant attendrait son destin d'un

coup

d'eil De ces prétendus grands, pleins d'audace et d'orgueil, Qui, dans leurs volontés n'éprouvant point d'obstacles, De la vérité sainte ont proscrit les oracles ! Le dirai-je? en leur cercle on ne vit un instant: Ma présence y fit naître un murmure insultant. Il eût fallu du sang pour assouvir ma rage; Mais les grands savent-ils réparer un outrage ? Cet affront, je l'avoue, est resté sur mon cour. Je veux mourir; la tombe est pour moi sans horreur. Mourir! de cet espoir l'infortuné s'enivre; Mais que disent ces mots : mourir, cesser de vivre ? Au moment où j'écris, plein de force et d'amour, Dans une heure de toi séparé.... sans retour.... Cet abyme de mort, où vivant je me plonge, Ressemhle aux noirs tableaux queprésente un vain songe;

Et ce mot, effrayant par son lugubre son,
Sans éclairer l'esprit égare la raison.

Une amie enchaîna ma première jeunesse :
Elle mourut. Cédant à ma sombre tristesse,
Je suivis le cercueil jusqu'au sein des tombeaux.
Les sons du triste airain, et les pâles flambeaux,
Et les sanglots mêlés aux funèbres cantiques,
L'écho les prolongeant sous des voûtes antiques,
Tout dans un nouveau trouble avait jeté mon cæur;
Mais, Charlotte, comment te peindre ma terreur
Lorsqu'aux premiers rejets de l'insensible terre
Résonna sourdement l'asile mortuaire?
Le bruit devint plus sourd, tel que dans un lointain;
Le bruit, encor plus sourd, ne fut plus qu'incertain.
Seul et ne voyant rien au-delà de ma perte,
J'osai porter mes yeux sur la fosse couverte,
Et tombai tout à coup tremblant, inanimé.
Ah!

pour sentir ces maux il faut avoir aimé;
Mais ces sons, ces apprêts, ces images funèbres
Ont laissé mon esprit flottant dans les ténèbres.
Non, Charlotte, la mort ne peut se concevoir.

Rappelle-toi ce jour, et d'alarme et d'espoir,
Où de jeunes amis l'élite rassemblée
Par l'orage un moment vit sa fête troublée:
Dans co désordre heureux, si propice à l'amour,
Mon cæur s'ouvrit à toi; tes beaux yeux à leur tour

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M'offrirent du chagrin l'expression plaintive.
Le nom d'Albert sortit de ta bouche craintive;
Ta main était promise : ô regrets! ô douleurs!
Tu ne pouvais parler, tu me donnas des fleurs.
La nuit je fus long-tems prosterné devant elles;
Mais ces impressions ne sont point éternelles;
Les fleurs, les souvenirs, la beauté, les regrets,
Tout s'éteint mon amour ne s'éteindra jamais.
Non, l'ame que ma bouche aspira sur tes lèvres,
Cette soif de jouir, ces dévorantes fièvres,
Sources de voluptés, de pleurs et de tourmens,
Où s'avivent les cours des malheureux amans,
Enfin ce que l'on sent de plaisirs et d'extase
Quand par de longs baisers op s'émeut, on s'embrase,
Tout cela ne craint rien ni du tems ni du sort:
Ne point aimer voilà le signe de la mort.
Tu le sais, oui, malgré ton austère sagesse,
Tes soins pour me guérir d'une fatale ivresse,
L'impérieux amour a blessé ta raison.
Tu t'abreuves aussi de son cruel poison;
Oui, tu m'aimes; en vain tou devoir en murmure :
Ah! peut-on résister au veu de la nature !
Peut-on mettre à la vaincre une horrible vertu!
Elle parlait; je meurs pour avoir combattu.
Laissons nos préjugés; ton hymen fut un crime,
Le noeud que tu formas ne fut point légitime,
Albert : lorsque deux cours,

l'un vers l'autre attirés, Sont unis par l'amour, ces liens sont sacrés.

Quels autres intérêts, quels pouvoirs et quels titres
Peuvent de leurs destins devenir les abitres?
Peut-on les séparer sans offenser le ciel,
Sans se rendre à la fois et vil et criminel?
Non, d'indiscrets sermens, ni les mæurs, ni l'usage
Ne légitiment pas un barbare esclavage.

Je vais donc expier le forfait de nos lois!
Expier! qu'ai-je dit? je rentre dans mes droits.
La mort aux vrais amans ne peut être fatale;
De la terre et des cieux franchissant l'intervalle,
Ils meurent pour renaître au sein des voluptés:
Dieu qui vit mes tourmens m'appelle à ses côtés.

Je te baise cent fois, arme libératrice
Que Charlotte toucha de sa main bienfaitrice!
Je te tiens d'elle-même. Elle a tremblé, dit-on:
Elle a tremblé! Pourquoi? De sa triste prison
L'infortuné captif s'il le peut se délivre;
Un autre infortuné n'aspire qu'à le suivre.
O Charlotte! Werther t'attendra dans les cieux :
Pense à moi, sois tranquille, et qu'Albert plus heureus
Ecarte loin de toi les sinistres

nuages;
Je vais te présenter de plus douces images.
Ecoute : je dormais de mon dernier sommeil;
Un songe du printems m'offrait tout l'appareil;
Un air calme, un ciel pur, des fleurs et de l'ombrage,
Des sites variés, un riant paysage
Tome XI.

7

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Ornaient le cercle étroit du paisible horizon:
Mollement étendu sur un lit de gazon,
Des arbres et des champs j'admirais la parure,
D'un ruisseau fugitif j'écoutais le murmure,
Lorsqu'aux sons enchanteurs de divers instrumens
Le vallon se remplit de fortunés amans.
Figure-toi leurs jeux, leurs naïves caresses,
Leurs reproches légers , leurs rapides promesses !
Impatient, je vole au sein de leurs plaisirs,
A leurs soupirs brûlans je mêle mes soupirs;
Je t'appelle : bientôt tu parais à ma vue
Belle de ces attraits dont le ciel t'a pourvue ,
Mais plus brillante encor d'aniour que

de beauté.
De nos embrassemens conçois la volupté!
A lui-même rendu, sans voile, sans alarmes,
O dans son abandon que l'amour a de charmes !

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Nous enlaçons nos bras, et marchons à

pas

lents
Dans un air embaumé, sous les dais transparens
Que forment avec art de légères guirlandes;
Et de fleurs et de fruits les modestes offrandes
Souvent ont pour accueil un timide baiser.
Tumulte de nos sens , qui pourrait t'appaiser ?
Des chants harmonieux bientôt se font entendre:
Et quel concert jamais fut plus doux et plus tendre!
J'éprouvai tour à tour à ces nouveaux accords
Ce qu'amour irrité fait naître de transports,
Et ces frémissemens, ce trouble, ce délire
Qu'on voudrait prolonger, et qu'on ne peut décrire.

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