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exemple ne toucha personne. En vain Othon harangue-t-il ses soldats pour leur parler de la dignité du sénat'; en vain Vitellius envoiet-il les principaux sénateurs pour faire sa paix avec Vespasien? : on ne rend point dans un moment aux ordres de l'Etat le respect qui leur a été ôté si longtemps. Les armées ne regardèrent ces députés que comme les plus lâches esclaves d'un maître qu'elles avoient déjà réprouvé.

C'étoit une ancienne coutume des Romains, que celui qui triomphoit distribuoit quelques deniers à chaque soldat : c'étoit peu de chose s. Dans les guerres civiles, on augmenta ces dons 4. On les faisoit autrefois de l'argentepris sur les ennemis : dans ces temps malheureux on donna celui des citoyens ; et les soldats vouloient un partage là où il n'y avoit pas de butin. Ces distributions n'avoient lieu qu'après une guerre : Néron les fit pendant la paix. Les soldats s'y accoutumèrent; et ils frémirent contre Galba, qui leur disoit avec courage qu'il ne savoit pas les acheter, mais qu'il savoit les choisir.

Galba, Othons, Vitellius, ne firent que passer. Vespasien fut élu, comme eux, par les soldats ; il ne songea, dans tout le cours de son règne, qu'à rétablir l'empire, qui avoit été successivement occupé par six tyrans également cruels, presque tous furieux, souvent imbéciles, et, pour comble de malheur, prodigues jusqu'à la folie.

Tite, qui lui succéda, fut les délices du peuple romain. Domitien fit voir un nouveau monstre plus cruel, ou du moins plus implacable que ceux qui l'avoient précédé, parce qu'il étoit plus timide.

Ses affranchis les plus chers, et, à ce que quelques-uns ont dit, sa femme même, voyant qu'il étoit aussi dangereux dans ses amitiés que dans ses haines, et qu'il ne mettoit aucunes bornes à ses méfiances ni à ses accusations, s'en défirent. Avant de faire le coup, ils jetèrent les yeux sur un successeur, et choisirent Nerva, vénérable vieillard.

Nerva adopta Trajan, prince le plus accompli dont l'histoire ait

1. Tacite, Histoires, liv. I, chap. LXXXIII et suiv. 2. Ibid., liv. III, chap. LXXX. 3. Voy. dans Tite Live les sommes distribuées dans divers triomphes. L'esprit des capitaines étoit de porter beaucoup d'argent dans le trésor public, et d'en donner peu aux soldats.

4. Paul-Émile, dans un temps où la grandeur des conquêtes avoit fait augmenter les libéralités, ne distribua que cent deniers à chaque soldat; mais César en donna deux mille; et son exemple fut suivi par Antoine et Octave, par Brutus et Cassius. Voy. Dion et Appian.

5. « Suscepere duo manipulares imperium populi romani transferen« dum, et transtulerunt. » (Tacite, Histoires, liv. I, chap. xxv.)

jamais parlé. Ce fut un bonheur d'être né sous son règne; il n'y en eut point de si heureux ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand homme d'État, grand capitaine, ayant un coeur bon qui le portoit au bien, un esprit éclairé qui lui montroit le meilleur, une âme noble, grande, belle; avec toutes les vertus, n'étant extrême sur aucune; enfin l'homme le plus propre à honorer la nature humaine, et représenter la divine.

Il exécuta le projet de César, et fit avec succès la guerre aux Parthes. Tout autre auroit succombé dans une autre entreprise où les dangers étoient toujours présens et les ressources éloignées, où il falloit absolument vaincre, et où il n'étoit pas sûr de ne pas périr après avoir vaincu.

La difficulté consistoit et dans la situation des deux empires et dans la manière de faire la guerre des deux peuples. Prenoit-on le chemin de l'Arménie, vers les sources du Tigre et de l’Euphrate : on trouvoit un pays montueux et difficile, où l'on ne pouvoit mener de convois; de façon que l'armée étoit demi-ruinée avant d'arriver en Médie 1. Entroit-on plus bas, vers le midi, par Nisibe : on trouvoit un désert affreux qui séparoit les deux empires. Vouloiton passer plus bas encore, et aller par la Mésopotamie : on traversoit un pays en partie inculte, en partie submergé : et, le Tigre et l'Euphrate allant du nord au midi, on ne pouvoit pénétrer dans le pays sans quitter ces fleuves, ni guère quitter ces fleuves sans périr.

Quant à la manière de faire la guerre des deux nations, la force des Romains consistoit dans leur infanterie, la plus forte, la plus ferme, et la mieux disciplinée du monde.

Les Parthes n'avoient point d'infanterie, mais une cavalerie admirable : ils combattoient de loin, et hors de la portée des armes romaines; le javelot pouvoit rarement les atteindre; leurs armes étoient l'arc et des flèches redoutables ; ils assiégeoient ane armée plutôt qu'ils ne la combattoient : inutilement poursuivis, parce que chez eux fuir c'étoit combattre, ils faisoient retirer les peuples à mesure qu'on approchoit, et ne laissoient dans les places que les garnisons; et, lorsqu'on les avoit prises, on étoit obligé de les détruire; ils brûloient avec art tout le pays autour de l'armée ennemie, et lui ôtoient jusqu'à l'herbe même; enfin ils faisoient à peu près la guerre comme on la fait encore aujourd'hui sur les mêmes frontières.

D'ailleurs les légions d'Illyrie et de Germanie qu'on transportoit dans cette guerre n'y étoient pas propres ? : les soldats, accoutu

1. Le pays ne fournissoit pas d'assez grands arbres pour faire des machines

pour assiéger les places. (Plutarque, Vie d'Antoine.) 2. Voy. Hérodien, Vie d'Alexandre.

més à manger beaucoup dans leur pays, y périssoient presque tous.

Ainsi, ce qu'aucune nation n'avoit pas encore fait, d'éviter le joug des Romains, celle des Parthes le fit, non pas comme invincible, mais comme inaccessible.

Adrien abandonna les conquêtes de Trajan', et borna l'empire à l'Euphrate; et il est admirable qu'après tant de guerres, les Romains n'eussent perdu que ce qu'ils avoient voulu quitter, comme la mer, qui n'est moins étendue que lorsqu'elle se retire d'ellemême.

La conduite d'Adrien causa beaucoup de murmures. On lisoit dans les livres sacrés des Romains que, lorsque Tarquin voulut bâtir le Capitole, il trouva que la place la plus convenable étoit occupée par les statues de beaucoup d'autres divinités: il s'enquit, par la science qu'il avoit dans les augures, si elles voudroient cé der leur place à Jupiter : toutes y consentirent, à la réserve de Mars, de la Jeunesse, et du dieu Terme?. Là-dessus s'établirent trois opinions religieuses : que le peuple de Mars ne céderoit à personne le lieu qu'il occupoit; que la jeunesse romaine ne seroit point surmontée; et qu'enfin le dieu Terme des Romains ne reculeroit jamais : ce qui arriva pourtant sous Adrien.

CHAP. XVI. De l'état de l'empire depuis Antonin jusqu'à

Probus. Dans ces temps-là, la secte des stoïciens s'étendoit et s'accréditoit dans l'empire. Il sembloit que la nature humaine eût fait un effort pour produire d'elle-même cette secte admirable, qui étoit comme ces plantes que la terre fait naître dans des lieux que le ciel n'a jamais vus.

Les Romains lui durent leurs meilleurs empereurs. Rien n'est capable de faire oublier le premier Antonin, que Marc Aurèle qu'il adopta. On sent en soi-même un plaisir secret lorsqu'on parle de cet empereur; on ne peut lire sa vie sans une espèce d'attendrissement : tel est l'effet qu'elle produit, qu'on a meilleure opinion de soi-même, parce qu'on a meilleure opinion des hommes.

La sagesse de Nerva, la gloire de Trajan, la valeur d’Adrien, la vertu des deux Antonins, se firent respecter des soldats. Mais, lorsque de nouveaux monstres prirent leur place, l'abus du gouvernement militaire parut dans tout son excés; et les soldats qui avoient vendu l'empire assassinèrent les empereurs pour en avoir un nouveau prix.

1. Voy. Eutrope, liv. VIII. La Dacie ne fut ahandonnée que sous Aurélien, 2. Saint Augustin, De la Cité de Dieu, liv. IV, chap. xxin et xxix,

On dit qu'il y a un prince dans le monde qui travaille depuis quinze ans à abolir dans ses États le gouvernement civil pour y établir le gouvernement militaire. Je ne veux point faire des réflexions odieuses sur ce dessein : je dirai seulement que, par la nature des choses, deux cents gardes peuvent mettre la vie d'un prince en sûreté, et non pas quatre-vingt mille; outre qu'il est plus dangereux d'opprimer un peuple armé qu'un autre qui ne

l'est pas.

Commode succéda à Marc Aurèle son père. C'étoit un monstre qui suivoit toutes ses passions, et toutes celles de ses ministres et de ses courtisans. Ceux qui en délivrèrent le monde mirent en sa place Pertinax, vénérable vieillard, que les soldats prétoriens massacrèrent d'abord.

Ils mirent l'empire à l'enchère, et Didius Julien l'emporta par ses promesses : cela souleva tout le monde; car, quoique l'empire eût été souvent acheté, il n'avoit pas encore été marchandé. Pescennius Niger, Sévère, et Albin, furent salués empereurs; et Julien, n'ayant pu payer les sommes immenses qu'il avoit promises, fut abandonné par ses soldats.

Sévère défit Niger et Albin : il avoit de grandes qualités; mais la douceur, cette première vertu des princes, lui manquoit.

La puissance des empereurs pouvoit plus aisément paroître tyrannique que celle des princes de nos jours. Comme leur dignite étoit un assemblage de toutes les magistratures romaines; que, dictateurs sous le nom d'empereurs, tribuns du peuple, procon suls, censeurs, grands pontifes, et, quand ils vouloient, consuls, iis exerçoient souvent la justice distributive, ils pouvoient aisé. ment faire soupçonner que ceux qu'ils avoient condamnés, iis les avoient opprimés, le peuple jugeant ordinairement de l'abus de la puissance par la grandeur de la puissance; au lieu que les rois d'Europe, législateurs, et non pas exécuteurs de la idi, princes, et non pas juges, se sont déchargés de cette partie de l'autorité qui peut être odieuse; et, faisant eux-mêmes les grâces, ont commis à des magistrats particuliers la distribution des peines.

Il n'y a guère eu d'empereurs plus jaloux de leur autorite que Tibère et Sévère : cependant ils se laissèrent gouverner, l'un par Séjan, l'autre par Plautien, d'une manière misérable.

La malheureuse coutume de proscrire, introduite par Sylla, continua sous les empereurs; et il falloit même qu’un prince eût quelque vertu pour ne la pas suivre; car, comme ses ministres ei ses favoris jetoient d'abord les yeux sur tant de confiscations, ils ne lui parloient que de la nécessité de punir, et des périls de la clémence.

Les proscriptions de Sévère firent que plusieurs soldats de Ni

ger' se retirèrent chez les Parthes ?; ils leur apprirent ce qui manquoit à leur art militaire, à faire usage des armes romaines, et même à en fabriquer; ce qui fit que ces peuples, qui s'étoient ordinairement contentés de se défendre, furent dans la suite presque toujours agresseurs :.

Il est remarquable que, dans cette suite de guerres civiles qui s'élevèrent continuellement, ceux qui ayoient les légions d'Europe vainquirent presque toujours ceux qui avoient les légions d'Asie“; et l'on trouve dans l'histoire de Sévère qu'il ne put prendre la ville d'Atra en Arabie, parce que les légions d'Europe s'étant mutinées, il fut obligé de se servir de celles de Syrie.

On sentit cette différence depuis qu'on commença à faire des levées dans les provinces b; et elle fut telle entre les légions qu'elle étoit entre les peuples mêmes, qui, par la nature et par l'éducation, sont plus ou moins propres pour la guerre.

Ces levées, faites dans les provinces, produisirent un autre effet : les empereurs, pris ordinairement dans la milice, furent presque tous étrangers, et quelquefois barbares; Rome ne fut plus la maîtresse du monde ; mais elle reçut des lois de tout l'univers.

Chaque empereur y porta quelque chose de son pays, ou pour les manières, ou pour les moeurs, ou pour la police, ou pour le culte; et Héliogabale alla jusqu'à vouloir détruire tous les objets de la vénération de Rome, et ôter tous les dieux de leurs temples pour y placer le sien.

Ceci, indépendamment des voies secrètes que Dieu choisit, et que lui seul connost, servit beaucoup à l'établissement de la religion chrétienne; car il n'y avoit plus rien d'étranger dans l'empire, et l'on y étoit préparé à recevoir toutes les coutumes qu'un empereur voudroit introduire.

On sait que les Romains reçurent dans leur ville les dieux des

1. Hérodien, Vie de Sévère,

2. Le mal continua sous Alexandre. Artaxerxės, qui rétablit l'empire des Perses, se rendit formidable aux Romains, parce que leurs soldats, par caprice ou par libertinage, désertèrent en foule vers lui. (Abrégé de Xiphilin, du livre LXXX de Dion.)

3. C'est-à-dire les Perses qui les suivirent.

4. Sévère défit les légions asiatiques de Niger; Constantin, celles de Licinius. Vespasien, quoique proclamé par les armées de Syrie, ne fit la guerre à Vitellius qu'avec des légions de Mæsie, de Pannonie et de Dalmatie. Cicéron, étant daos son gouvernement, écrivoit au sénat qu'on ne pouvoit compter sur les levées faites en Asie. Constantin ne vainquit Maxence, dil Zosime, que par sa cavalerie. Sur cela voy. ci-dessous le septième alinéa du chap. xxu.

6. Auguste rendit les légions des corps fixes, et les plaça dans les provinces. Dans les premiers temps on ne faisoit des levées

ne, ensuite chez les Latins, aprés dans l'Italie, enfin dans les provinces.

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