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autres pays. Ils les reçurent en conquérans : ils les faisoient porter dans des triomphes; mais lorsque les étrangers vinrent euxmêmes les rétablir, on les réprima d'abord. On sait de plus que les Romains avoient coutume de donner aux divinités étrangères les noms de celles des leurs qui y avoient le plus de rapport; mais, lorsque les prêtres des autres pays voulurent faire adorer à Rome leurs divinités sous leurs propres noms, ils ne furent pas soufferts; et ce fut un des grands obstacles que trouva la religion chrétienne.

On pourroit peler Caracalla, non pas un tyran, mais le destructeur des hommes. Caligula, Néron et Domitien bornoient leurs cruautés dans Rome; celui-ci alloit promener sa fureur dans tout l'univers.

Sévère avoit employé les exactions d'un long règne, et les proscriptions de ceux qui avoient suivi le parti de ses concurrens, à' amasser des trésors immenses.

Caracalla, ayant commencé son règne par tuer de sa propre main Géta, son frère, employa ses richesses à faire souffrir son crime aux soldats, qui aimoient Géta, et disoient qu'ils avoient fait serment aux deux enfans de Sévère, et non pas à un seul.

Ces trésors amassés par des princes n'ont presque jamais que des effets funestes : ils corrompent le successeur, qui en est ébloui; et, s'ils ne gâtent pas son cour, ils gâtent son esprit. Il forme d'abord de grandes entreprises avec une puissance qui est d'accident, qui ne peut pas durer, qui n'est pas naturelle, et qui est plutôt enflée qu'agrandie.

Caracalla augmenta la paye des soldats ; Macrin écrivit au sénat que cette augmentation alloit à soixante et dix millions' de drachmes?. Il y a apparence que ce prince enfloit les choses; et, si l'on compare la dépense de la paye de nos soldats d'aujourd'hui avec le reste des dépenses publiques, et qu'on suive la même proportion pour les Romains, on verra que cette somme eût été énorme.

Il faut chercher quelle étoit la paye du soldat romain. Nous apprenons d’Oroze que Domitien augmenta d'un quart la paye établie 3. Il paroît par le discours d'un soldat, dans Tacite, qu'à la mort d'Auguste elle étoit de dix onces de cuivre. On trouve dans Suétones que César. avoit doublé la paye de son temps. Pline dit qu'à la seconde guerre punique on l'avoit diminuée d'un cinquième.

1. Sept mille myriades. (Dion, in Macrin.)

2. La drachme attique étoit le denier romain, la huitième partie de l'once, et la soixante-quatrième partie de notre marc.

3. Il l'augmenta en raison de soixante et quinze à cent. 4. Annales, liv. I, chap. xvi et suiv. — 5. Vie de César.

6. Histoire naturede, liv. XXXIII, art. 13. Au lieu de donner dix onces de cuivre pour vingt, on en donna seize.

Elle fut donc d'environ six onces de cuivre dans la première guerre punique', de cinq oncés dans la seconde ?, de dix sous César, et de treize et un tiers sous Domitien :. Je ferai ici quelques réflexions.

La paye que la république donnoit aisément lorsqu'elle n'ayoit qu'un petit Etat, que chaque année elle faisoit une guerre, et que chaque année elle recevoit des dépouilles, elle ne put la donner sans s'endetter dans la première guerre punique, qu'elle étendit ses bras hors de l'Italie, qu'elle eut à soutenir une guerre longue, et à entretenir de grandes armées.

Dans la seconde guerre punique, la paye fut réduite à cinq onces de cuivre; et cette diminution put se faire sans danger dans un temps où la plupart des citoyens rougirent d'accepter la solde même, et voulurent servir à leurs dépens.

Les trésors de Persée, et ceux de tant d'autres rois que l'on porta continuellement à Rome, y firent cesser les tributs. Dans l'opulence publique et particulière, on eut la sagesse de ne point augmenter la page de cinq onces de cuivre.

Quoique sur cette paye on fît une déduction pour le blé, les habits et les armes, elle fut suffisante, parce qu'on n'enrôloit que les citoyens qui avoient un patrimoine.

Marius ayant enrôlé des gens qui n'avoient rien, et son exemple ayant été suivi, César fut obligé d'augmenter la paye.

Cette augmentation ayant été continuée après la mort de César, on fut contraint, sous le consulat de Hirtius et de Pansa, de rétablir les tributs.

La foiblesse de Domitien lui ayant fait augmenter cette paye d'un quart, il fit une grande plaie à l'Etat, dont le malheur n'est pas que le luxe y règne, mais qu'il règne dans des conditions qui, par la nature des choses, ne doivent avoir que le nécessaire physique. Enfin, Caracalla ayant fait une nouvelle augmentation, l'empire fut mis dans cet État que, ne pouvant subsister sans les soldats, il ne pouvoit subsister avec eux.

4. Un soldat, dans Plaute, in Mostellaria, dit qu'elle étoit de trois as : ce qui ne peut être entendu que des as de dix onces. Mais si la paye étoit exactement de six as dans la première guerre punique, elle ne diminua pas dans la seconde d'un cinquième, mais d'un sixième; et on négligea la fraction.

2. Polybe, qui l'évalue en monnoie grecque, ne diffère que d'une fraction.

3. Voy. Oroze et Suétone, in Domit. Ils disent la même chose sous différentes expressions. J'ai fait ces réductions en onces de cuivre, afin que pour m'entendre on n'eut pas besoin de la connoissance des monnoies romaines.

4. Cicéron, Des offices, liv, II.

Caracalla, pour diminuer l'horreur du meurtre de son frère, le mit au rang des dieux; et ce qu'il y a de singulier, c'est que cela lui fut exactement rendu par Macrin, qui, après l'avoir fait poignarder, voulant apaiser les soldats prétoriens, désespérés de la mort de ce prince qui leur avoit tant donné, lui fit båtir un temple, et

у établit des prêtres flamines en son honneur. Cela fit que sa mémoire ne fut pas flétrie, et que le sénat n'osant pas le juger, il ne fut pas mis au rang des tyrans, comme Commode, qui ne le méritoit pas plus que lui'.

De deux grands empereurs, Adrien et Sévère?, l'un établit la discipline militaire, et l'autre la relâcha. Les effets répondirent très-bien aux causes. Les règnes qui suivirent celui d'Adrien furent heureux et tranquilles ; après Sévère, on vit régner toutes les horreurs.

Les profusions de Caracalla envers les soldats avoient été immenses; et il avoit très-bien suivi le conseil que son père lui avoit donné en mourant, d'enrichir les gens de guerre, et de ne s'embarrasser pas des autres.

Mais cette politique n'étoit guère bonne que pour un règne; car le successeur, ne pouvant plus faire les mêmes dépenses, étoit d'abord massacré par l'armée : de façon qu'on voyoit toujours les empereurs sages mis à mort par les soldats, et les méchans, par des conspirations, ou des arrêts du sénat.

Quand un tyran qui se livroit aux gens de guerre avoit laissé les citoyens exposés à leurs violences et à leurs rapines, cela ne pouvoit non plus durer qu'un règne; car les soldats, à force de détruire, alloient jusqu'à s'ôter à eux-mêmes leur solde. Il falloit donc songer à rétablir la discipline militaire, entreprise qui coûtoit toujours la vie à celui qui osoit la tenter. Quand Caracalla eut été tué par les embûches de Macrin,

les soldats, désespérés d'avoir perdu un prince qui donnoit sans mesure, élurent Héliogabale 3; et quand ce dernier, qui, n'étant occupé que de ses sales voluptés, les laissoit vivre à leur fantaisie, ne put plus être souffert, ils le massacrèrent. Ils tuèrent de même Alexandre, qui vouloit rétablir la discipline, et parloit de les punira.

Ainsi, un tyran qui ne s'assuroit point la vie, mais le pouvoir de faire des crimes, périssoit avec ce funeste avantage que celui qui voudroit faire mieux périroit après lui.

1. Ælius Lampridius, in Vita Alex. Severi. 2. Voy. l'Abrégé de Xiphilin, Vie d’Adrien; et Hérodien, Vie de Sévère.

3. Dans ce temps-là tout le monde se croyoit bon pour parvenir à Pempire. Voy. Dion, liv. LXXIX.

4. Voy. Lampridius.

Après Alexandre, on élut Maximin, qui fut le premier empereur d'une origine barbare. Sa taille gigantesque et la force de son corps l'avoient fait connoître.

Il fut tué avec son fils par ses soldats. Les deux premiers Gordiens périrent en Afrique. Maxime, Balbin, et le troisième Gordien, furent massacrés. Philippe, qui avoit fait tuer le jeune Gordien, fut tué lui-même avec son fils; et Déce, qui fut élu en sa place, périt à son tour par la trahison de Gallus',

Ce qu'on appeloit l'empire romain dans ce siècle-là étoit une e3pèce de république irrégulière, telle à peu près que l'aristocratie d'Alger, où la milice, qui a la puissance souveraine, fait et défait un magistrat qu'on appelle le dey; et peut-être est-ce une règle assez générale que le gouvernement militaire est à certains égards plutôt républicain que monarchique.

Et qu'on ne dise pas que les soldats ne prenoient de part au gouvernement que par leur désobéissance et leurs révoltes; les harangues que les empereurs leur faisoient ne furent-elles pas à la fin du gerire de celles que les consuls et les tribuns avoient faites autrefois au peuple? Et, quoique les armées n'eussent pas un lieu particulier pour s'assembler, qu'elles ne se conduisissent point par de certaines formes, qu'elles ne fussent pas ordinairement de sangfroid, délibérant peu et agissant beaucoup, ne disposoient-elles pas en souveraines de la fortune publique? Et qu'étoit-ce qu'un empereur, que le ministre d'un gouvernement violent, élu pour l'utilité particulière des soldats ?

Quand l'armée associa à l'empire Philippe ?, qui étoit préfet du prétoire du troisième Gordien, celui-ci demanda qu'on lui laissât le commandement entier, et il ne put l'obtenir; il harangua l'armée pour que la puissance fût égale entre eux, et il ne l'obtint pas non plus; il supplia qu'on lui laissât le titre de César, et on le lui refusa; il demanda d'être préfet du prétoire, et on rejeta ses prières; enfin il parla pour sa vie. L'armée, dans ses divers jugemens, exerçoit la magistrature suprême.

Les barbares, au commencement inconnus aux Romains, ensuite seulement incommodes, leur étoient devenus redoutables. Par l'événement du monde le plus extraordinaire, Rome avoit si bien

1. Casaubon remarque sur l'Histoire dugustale que, dans les cent soixanle années qu'elle contient, il y eut soixante et dix personnes qui eurent, justement ou injustement, le titre de César : « Adeo erant in illo « principatu , quem tamen omnes mirantur, comitia imperii semper ina certa. » Ce qui fait bien voir la différence de ce gouvernement à celui de France, ou ce royaume n'a eu en douze cents ans de temps que soixante-trois rois.

2. Voy. Jules Capitolin.

anéanti tous les peuples que, lorsqu'elle fut vaincue elle-même, il sembla que la terre en eût enfanté de nouveaux pour la détruire.

Les princes des grands Etats ont ordinairement peu de pays voisins qui puissent être l'objet de leur ambition : s'il y en avoit eu de tels, ils auroient été enveloppés dans le cours de la conquête. Ils sont donc bornés par des mers, des montagnes et de vastes déserts, que leur pauvreté fait mépriser. Aussi les Romains laissérent-ils les Germains dans leurs forêts, et les peuples du nord dans leurs glaces; et il s'y conserva, ou même il s'y forma des nations qui enfin les asservirent eux-mêmes.

Sous le règne de Gallus, uc grand nombre de nations, qui se rendirent ensuite plus célèbres, ravagèrent l'Europe; et les Perses, ayant envahi la Syrie, ne quittèrent leurs conquêtes que pour conserver leur hutin.

Ces essaims de barbares qui sortirent autrefois du nord ne paroissent plus aujourd'hui. Les violences des Romains avoient fait retirer les peuples du midi au nord : tandis que la force qui les contenoit subsista, ils restérent; quand elle fut affoiblie, ils se répandirent de toutes parts '. La même chose arriva quelques siėcles après. Les conquêtes de Charlemagne et ses tyrannies avoient une seconde fois fait reculer les peuples du midi au nord : sitôt que cet empire fut affoibli, ils se portèrent une seconde fois du nord au midi. Et si aujourd'hui un prince faisoit en Europe les mêmes ravages, les nations repoussées dans le nord, adossées aux limites de l'univers, y tiendroient ferme jusqu'au moment qu'elles inonderoient et conquerroient l'Europe une troisième fois.

L'affreux désordre qui étoit dans la succession à l'empire étant venu à son comble, on vit paroître sur la fin du règne de Valérien, et pendant celui de Gallien son fils, trente prétendans divers, qui, s'étant la plupart entre-détruits, ayant eu un règne trèscourt, furent nommés tyrans.

Valérien ayant été pris par les Perses, et Gallien son fils négligeant les affaires, les barbares pénétrèrent partout; l'empire se trouva dans cet état où il fut environ un siècle après en occidenta; et il auroit dès lors été détruit sans un concours heureux de circonstances qui le relevèrent.

Odenat, prince de Palmyre, allié des Romains, chassa les Perses, qui avoient envahi presque toute l'Asie. La ville de Rome fit une armée de ses citoyens, qui écarta les barbares qui venoient la piller. Une armée innombrable de Scythes, qui passoient le mer avec six mille vaisseaux, périt par les naufrages, la misère, la faim,

4. On voit à quoi se réduit la fameuse question, « Pourquoi le nord n'est plus si peuplé qu'autrefois ? »

2. Cent cinquante ans après, sous Honorius, les barbares l'envahirent.

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