Images de page
PDF
ePub

abandonnés à des hommes serfs & grossiers, seront nobles, élégans & doux, dans un pays où la campagne est cultivée, ou habitée par des hommes libres, ainis de la société & des beaux arts. Les mæurs sont-elles guerrieres? la langue sera forte, hardie, franche, énergique : mais le peuple d'est-il que guerrier, la force de la langue dégénérera en radesse, sa franchise en apreté; son énergie sera sauvage, sa hardiesse sera outrée & soldatesque. Si les mæors guerrieres sont tempérées par les meurs pastorales & par les arts, ce mélange répandra plus de douceur, plus de sensibilité sur les images belliqueuses, & plus de force sur les images champêtres. Ajoutez l'influence de la religion & du gouvernement, vous trouverez les différentes formes que peuvent donner aux langues ces combinaisons différentes. Une religion douce, dont les cérémonies seront pompeuses & riantes à la fois, combinée avec les mæurs pasborales & guerrieres, donnera un nouveau degré de richesse, de pompe & d'onction au langage ; & toutes ces images religieuses, guerrieres & champêtres se communiqueront réciproquement leurs qualités distinctives, d'où résultera l'ensemble des meurs, du gouvernement & du génie d'une nation.

Un gouvernement, qui favorisera également les arts de la ville & de la campagne, les arts de la guerre & de la paix, qui saura mêler, dans ses fêtes, la pompe religieuse & guerriere aux grâces chainpêtres & à l'élégance sociale, qui rassemblera souvent les citoyens, soit pour les actes civils où se déploie l'éloquence, soit pour l'éducation publique, pour les exercices de la gymn astique, & les conférences d'esprit, soit pour de grands jeux, ou des spectacles magnifiques, dans Jesquels la force & l'adresse, d'une part, & de l'autre, tous les talens & les beaux arts disputeront des prix & des couronnes ; un gouvernement, en un mot, qui sera parvenu à développer tout le génie d'un peuple, en fortifiant tout ce que la nature & la faveur da chitsat ont fait pour lui ; c'est ce gouvernement sans doute auquel il était réservé de

B 2

donner

sance.

à une nation le plus beau génie & le plus beau langage que les hommes aient su former. Telle fut la nation Grecque.

L'origine du peuple Romain fut moins heureuse. Un ramas de bandits, ou de fugitifs, furent les fondateurs de Rome, dont l'orgueil voulut, par la terreur de ses armes, ennoblir sa nais

Aussi la langue romaine n'eut-elle point cette pureté primitive, ce beau caractere original de la langue grecque ; elle fut un mélange de plusieurs idiômes étrangers les uns aux autres, & ne se perfectionna que par l'imitation des Grecs. Le langage des premiers tems de la république était encore agreste, sauvage, barbare même, comme on le voit par quelques monumens de ces tems-là qui nous ont été conservés ; & jusque dans le siecle où il atteignit la perfection dont il était susceptible, Horace y retrouvait les traces de sa rustique origine: Hodieque manent vestigia ruris. Les Romains ayant presque tout sacrifié à l'art de la guerre, leur langage eut de la force, de l'audace, de la noblesse ; il n'eut de la douceur & de la grâce qu'au tems où les maurs guerrieres furent tempérées par des occupations plus douces, par les fêtes, par les spectacles, & surtout par la connaissance des Grecs qui devinrent leurs maîtres. Les meilleurs écrivains latins étudierent & se formerent à Athenes,

Cette imitation qui fit le grand succès de la langue latine, & qui lui a valu l'honnenr de lutter contre la réputation de son modele, dans l'estime des siecles modernes, fut une des raisons qui la fit peu estinier des Grecs eux-mêmes, qui la trouvaient dure, ingrate, barbare, c'était leur mot. Ils regardaient les auteurs & les artistes latins comme des pauvres enrichis des dépouilles grecques; ils affectaient de mépriser leurs vainqueurs dont ils triomphaient par les arts ; ils affectaient, & Plutarque en est un exemple, de ne pouvoir apprendre la langue romaine, à cause de sa rudesse, & parce qu'ils n'y trouvaient que les copies de leurs chef-d'ouyres; souvent même ils affectaient

de

est

de ne point citer les écrivains les plus célebres dont Rome
se glorifiait. Longin, qui prend un exemple du sublime dans
Moïse, n'en cherche pas un seul dans Horace, oi dans Vir-
gile; il ne prononce pas même leurs noms; il en
de même des autres philologues, ou critiques grecs. Les
Latins semblaient n'exister pas pour eux dans la lit-
térature & dans les arts. Plutarque parle de Cicéron,
comme d'un homme d'état; il rapporte plusieurs de ses bons-
mots ; il ne s'avise

pas
de le

comparer à Démosthenes, comme orateur. L'Empereur Julien, qui n'a écrit qu'en Grec, ne cite aussi que des auteurs Grecs, & pas un seul Latin.

Les Grecs se voyaient les maîtres des Romains en sculpture, en peinture, en musique, trois arts où ces derniers n'avaient point encore excellé ; ils ne voyaient en eux que leurs écoliers dans l'art d'écrire; & il fallait sans doute que la prononciation Latine effarouchât beaucoup leurs oreilles superbes & délicates : ils auraient craint de souiller leur bouche en parlant Latin. Mais ces défauts d'une prononciation qui paraissait grossiere aux Grecs, ont disparu pour nous, ainsi que les charmes de la prononciation grecque; nous ne jugeons que les écrits, avec un goût moins difficile, moins épuré que celui des Athéniens, avec un sentiment bien moins vif pour l'harmonie, avec une connaissance imparfaite des grâces & du naturel antique, avec plas d'usage des Latins que de leurs maîtres ; & nous tenons la balance presque égale entre eux. Une considération devrait cependant nous déterminer en faveur des écrivains de la Grece: ceux-ci, dans les traductions modernes perdent beac:coup moins que leurs imitateurs. L'élévation, la naïveté d'Homere percent à tặavers toute l'infidélité & le fatras ampoulé, ou trivial de nos traducteurs : le génie de Virgile est presque perdu pour ceux qui ne le peuvent lire que dans notre langue.

La langue Grecque, dont les élémens étaient plus purs, le caractere plus original, les formes plus prononcées & plus par

faites, faites, se conserva plus long-temps vivante que la langue des Romains. Elle dégénéra sans doute avec le goût; mais sa décadence fut moins prompte, son altération moins vicieuse ; il n'y avait déjà plus de bons auteurs Latins, que les lettres Grecques florissaient encore. La langue Latine était absolument corrompue dans le bas empire, & la langue Grecque se soutenait à Constantinople; elle était usuelle, quoique dégradée, dans le tems où Rome s'était fait un autre idiome; & les restes des Grecs échappés à l'irruption des Turcs, apporterent leur langage chez les descendans des Romains qui ne parlaient plus qu'Italien.

La langue des Romains s'était répandue avec eux chez les nations qu'ils avaient conquises. Les barbares du Nord ne la parlerent jamais bien purement; ils la mêlerent avec leur jargon sauvage, & la défigurerent. Lorsqu'à leur tour ces barbares conquirent, ou plutôt ravagerent l'empire Romain, ils mêlerent encore tous ensemble leurs différens jargons avec le langage de l'empire bouleversé, & de ce mélange diversement barbare, naquirent tous les monstres de langage qui participerent plus ou moins de la langue Romaine, mais qui en étoufferent l'usage, & qui la reléguerent parmi les langues savantes que peu d'hoigmes cultivaient. Telle fut l'origine de tous les modernes idiomes, dont aucun n'a un caractere primitif & original, tous n'étant qu'une mixtion rustique de leur jargon particulier avec la langue qui fut leur mere commune, Seulement les peuples d'Italie, & les autres nations méridionales, conserverent davantage les formes Latines, la douceur & l'accent du langage; & ces nouveaux idiomes se polirent, se perfectionnerent moins lentement que ceux des peuples du Nord dont les organes étaient plus grossiers, la prononciation plus sourde & plus rude, & l'oreil le moins musicale.

[ocr errors]

§. II.- Premier Caractere de la Langue Française. Les Gaules étaient province Romaine, depuis plus de deux siecles, lors de l'invasion des Francs. Les langues grecque & Latine y étaient enseignées dans des écoles assez fameuses pour le tems. La langue des Romains dominait dans les principales bourgades, ainsi que dans les actes civils & religieux où elle se conserva long-tems encore après. Dans tout le reste du pays, le langage était un mélange de Gaulois & de Latin ; & peut-être que si cet état eut duré, le Latin serait parvenu à l'emporter sur le Gaulois, ou bien celui-ci se serait assoupli & adouci dans le commerce des hommes instruits & polis par les arts. Déjà, si l'on en juge d'après le téinoignage de l'Empereur Julien, les Gaulois avaient perdu de cette impétuosité farouche, de cette légereté brusque, vaine, & amie des nouveautés, qui faisaient le fonds de leur caractere, au tems de César, & le Gaulois que Julien aimait, comme austere & rieur, ne ressemblait plus au Gaulois dont César fait un portrait şi différent, * & qui s'est trouvé plus ressemblant que le

* Les Gaulois (dit César en différens endroits de ses mémoires) sont prompts à prendre leurs résolutions, remarquables par leur amour pour les nouveautés, & par leur légéreté à courir aux armes. ..::

.. Si les Gaulois sont prompts à prendre les armes, aussi perdent-ils aisément courage quand ils trouvent de la résistance, & qu'il leur arrive des disgrâces. Les Gaulois sont fort curieux de beaux chevaux étrangers, qu'ils achetent fort cher. ... Les Gaulois sont légers, faciles à changer d'avis ; ils sout si curieux de nouvelles, qu'ils arrêtent les voyageurs, même malgré eux, pour s'informer de ce qu'ils savent. Dans les villes, le peuple environne les marchands du dehors, leur demandent d'où ils viennent, & ce qu'ils ont appris de nouveau dans leurs voyages. C'est sur ces bruits & sur ces rapports qu'ils décident souvent des affaires les plus importantes : aussi ne tardent-ils pas à se repentir de s'être ainsi livrés à des bruits incertains, accommodés à leur goûr; mais ils

retombent

« PrécédentContinuer »