Images de page
PDF
ePub
[ocr errors][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][merged small][graphic][ocr errors][merged small][merged small][merged small][merged small]
[blocks in formation]

PRÉFACE

Ma vie presque tout entière a tenu entre les deux éditions de ce livre.

Il y a de cela, hélas ! bien des années, j'entrais à la bibliothèque Mazarine comme troisième surnuméraire : on dit aujourd'hui attaché non rétribué. M. de Sacy en était l'administrateur, et je devais, aux termes de l'arrêté qui me nommait, venir me mettre à sa disposition. Je ne connaissais pas sa personne et je n'avais pu lire ses livres, car il n'en avait publié aucun; mais je savais, comme tout le monde, qu'écrivain depuis longtemps célèbre, il était rédacteur en chef du Journal des Débats et membre de l'Académie française. Aussi, ne fut-ce pas sans un peu de timidité que je me présentai chez lui. Son bienveillant accueil m'eut bientôl rassuré. Il me déclara qu'il ne se croyait en droit d'exiger des surnuméraires ni beaucoup de travail ni beaucoup de temps; me prévint qu'il administrait la Mazarine bien plus en père qu'en maître, et me donna rendez-vous pour le jour suivant à la bibliothèque. Le charme que cet homme si affable exerçait autour de lui m'avait out de suite séduit, et je lui vouai dès lors une affection qui ne tarda pas à devenir réciproque.

M. de Sacy arrivait presque chaque jour à la bibliothèque vers une heure ; je l'y trouvai le lendemain. Avec une exquise

urbanité, il s'acquitta d'un devoir qu'il s'imposait vis-à-vis de tout nouveau fonctionnaire quel que fût son grade, il s'appuya sur mon bras, et me fit visiter la bibliothèque dans ses moindres détails.

Parvenus à l'entresol, dans deux petites pièces aujourd'hui transformées, il me montra un amas d'environ quinze cents gros volumes in-quarto, el me dit : « Voici le seul de nos fonds qui ne soit point catalogué, et peut-être ne le sera-t-il jamais. Il n'y a ici que des recueils, dont le plus grand nombre renferme jusqu'à cinquante pièces émanées d'auteurs différents; pièces sans intérêt, d'ailleurs, toutes relatives aux querelles théologiques du dix-septième siècle. Je ne voudrais infliger à personne l'ennui d'inventorier un pareil fatras. Pourtant, si cela vous tente... »

Cela me tenta, et je me mis aussitôt à l'ouvre.

M. de Sacy avait dit vrai. Je trouvai là, réunis par milliers, les innombrables dissertations, mémoires, factums, lettres, réponses, arrêts, elc., qu'avaient suscités la lutte passionnée des jansenistes et des jésuites.

Je les cataloguais de mon mieux, avec toute l'ardeur d'un néophyte, et ce dévouement ne resta pas sans récompense. En parcourant ces soporifiques recueils, où reposent en paix tant de passions éteintes, je songeais que le même sort attend la plupart des écrits qu'enfantent aujourd'hui nos controverses politiques ou religieuses. Chaque siècle est fasciné par

des doctrines dont lui semble dépendre l'avenir du monde, et que le siècle suivant abandonne avec insouciance, en se demandant comment on a pu leur consacrer lant de paroles et tant d'encre. Il ne recommence pas moins la lutte, en faveur d'autres conceptions, jugées irrefutables celles-là, et dont le siècle suivant, semblant ignorer ce qu'il en a conservé, sourira à son tour. Le

des idées, par

progrès est fait, à vrai dire, de ces déceptions, qui bordent la route suivie par l'humanité; mais pourquoi sommes-nous condamnés à l'acheter si cher et au prix de si humiliantes expériences !

Somme toute, l'aride travail auquel je m'étais condamné fut pour moi plus qu'un apprentissage du métier que je venais d'adopter; je lui dus encore une leçon de philosophie pratique qui, fortifiant des dispositions natives, contribua à éloigner de mon esprit toute vanité, toute pensée d'orgueil, toute ambition, et exerça, comme on va le voir, une influence heureuse sur ma destinée. Je ne me doutais guère alors de l'avenir que me réservait la Mazarine, mais, dès ce moment, je compris que j'étais lié à elle pour longtemps. Tels

у

furent mes débuts. Ces souvenirs ont conservé pour moi tant d'attrait que je ne sais guère résister au désir de les faire revivre, et j'ai décrit plus d'une fois déjà la physionomie très spéciale que présentait alors la bibliothèque Mazarine. Je ne crois pas qu'il existât nulle part, pour un érudit, pour un savant, pour un ami des lettres et des livres, une position aussi enviable que celle de bibliothécaire dans cet asile silencieux, dont la foule ne connaissait pas le chemin, où tout invitait au travail et à la méditation. Par un assez étrange concours de circonstances, la vieille fondation du cardinal Mazarin, toujours administrée par des ecclésiastiques, avait résisté à l'envahissement des idées modernes; elle avait gardé le culte du passé, et, confinée dans ses traditions, demeurée immuable au milieu d'un monde transformé, elle semblait avoir été respectée comme un monument d'un autre âge, destiné à rappeler quelque type disparu. Elle représentait, en effet, assez fidèlement l'image des bibliothèques publiques au dix-septième siècle.

On n'exigeait plus des bibliothécaires qu'ils fussent doc

« PrécédentContinuer »