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Enfin, on trouve dans les ouvrages de Mlle de Scudéry des critiques adressées aux précieuses exagérées 91,qui hicis que dans la farce de Molière ; ces critiques ressemblent à criles de Molière même, et Roderer, Cousin ou Livet en propnent texte pour dire que Molière et Sapho se trouvent d'accord. Mais comme le ton dillère dans les deux auteurs ! et comme il y a loin de protester entre amis contre les disciples qui vous compromettent à ridiculiser telle ou telle catégorie de gens devant un public ennemi des distinctions subtiles! Il y a quelque naïveté à faire de Molière un auxiliaire des précieuses de marque parce qu'il se rencontre quelquefois avec elles. Les prédicateurs catholiques ont tonné contre l'hypocrisie, mais c'est un libre penseur plus ou moins conscient qui a écrit le Tartusse ; il a dù arriver à des protestants convaincus de formuler quelques critiques contre telle société de propagande évangélique ou contre tel pasteur, inais ce ne sont pas des protestanis qui ont écrit l'Évangéliste ou l'Ainée ; les magistrats intègres blâment ceux de leurs collègues que le désir de l'avancement entraîne à des compromissions, mais ce n'est évidemment pas un ami de la magistrature qui a fait jouer la Robe rouge.

Ainsi Molière, qui s'inspire, d'ailleurs, de l'abbé de Pure, de Charles Sorel et de quelques autres, attaque surtout celles des précieuses qui donnent dans les exagérations les plus grandes, inais il n'épargne pas absolument les autres. Et à toutes que reproche-t-il ? --- Ses reproches sont de deux catégories : reproches d'ordre littéraire, reproches d'ordre moral.

Qu'est-ce que ces expressions affectées, ces adverbes qu'on entasse, ces termes d'amitié qu'on se prodigue, et tout « ce style figuré dont on fait vanité », comme dira plus tard Alceste? Qu'est-ce que ces demi-pâmoisons perpétuelles où se complaisent nos caillettes ? Trouve-t-on quelque chose à son goût, on se pâme, on n'en peut plus, on s'é

tonne de n'en pas mourir : « Ah! que voilà un air qui est passionné: est-ce qu'on n'en meurt point ? » --- A-t-on une épithète ou un adverbe à exprimer, on va tout de suite à ce qu'il y a de plus forcé : on a une délicatesse furieuse pour tout ce qu'on porte, et on se sert de gants qui senleni terriblement bon. -- Exprime-t-on une opinion, on serait déshonoré si l'on n'était pas subtil, et il faut à tout prix avoir l'air de « savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin ». --- Et urtout il ne faut parler que par métaphores, et par métaphores qui se suivent exactement. Le cœur de Mascarille est ému par les yeux des précieuses; il est effrayé, donc il cric ; s'il crie, c'est qu'il a peur d'être écorché; si on peut l'écorcher, il doit avoir des pieds et une tête : « Votre ceur crie avant qu'on l'écorche. --Comment diable ! il est écorché depuis la tête jusqu'aux i s. » On dit : « avoir un grand fonds d'esprit » ; donc cends peut être dépensé, et les précieuses Magdelon et Cathos trouvent que Mascarille en fait une dépense furieuse ; de ce fonds on peut aussi tirer des revenus, et Climène, dans la Critique, fera appel aux gens qui ont « du revenu en sens commun »; enfin ce fonds est ou n'est pas saisissable, et Somaize, allant plus loin que Molière, dit dans le Dictionnaire des Précieuses : « Vous avez dix mille livres en fonds d'esprit, qu'aucun créancier ne peut saisir ni arrêter. »

Tel est le langage qui passait pour galant alors ; tel est le langage que Molière a parodié pour le détruire, et son wuvre vaut pour tous les temps, car, de tout temps, la mode a exercé sur la langue une tyrannie aussi fâcheuse que ridicule. De nos jours, on a plusieurs fois refait les Précieuses ; mais, ou l'entreprise était inutile, ou il fallait la recommencer tous les dix ans, car les snobs et les snobinettes, pour employer un autre jargon que celui de Mascarille, ont successivement parlé comme des jockeys, comme le Bob de Gyp, comme des poètes décadents, comme des

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bicyclistes, comme des chauffeurs d'automobiles : au xvil® siècle, on voulait parler comme Marini ou comme Gongora. Parlez donc comme le veut la nature », leur crie l'ère ; cela sera bon en soi, d'abord, et puis, cela vous conduira à apprécier les auvres littéraires sainement.

Car voici un deuxième ridicule. Le salor (on disait alors la ruelle ou l'alcôve) étant tout pour ceux qui regardent comme leur occupation essentielle de le fréquenter, ces gens-là n apprécient que ce qui convieni au salon. Mascarille, Magdelon et Cathos sont d'accord pour goûter furieusement les énigmes, les madrigaux, les impromptus, les portraits, comme on goûie aujourd'hui le monologue, les courts poèmes qu’on récite avec un sourire prétendu spirituel ou, au contraire, le regard perdu dans l'espace, la charade, la comédie de paravent. — Au salon pait aussi l'esprit de coterie. Il fallait, au xvne siècle, connaître tous les auteurs du Recueil des pièces choisies et, si l'on allait au théâtre, c'était pour applaudir un auteur ami : « Je crie : voilà qui est beau, devant que les chandelles soient allumées ». Aujourd'hui, tel salon a la spécialité des candidatures académiques, tel autre lance les jeunes poèles, et dans tel autre les Bellacs font pâmer leurs belles auditrices (belles ou laides, celles qui admirent sont toujours de belles auditrices pour l'auteur admiré). - Enfin, le goût est remplacé par la plus puérile des vanités, celle de connaitre tout ce dont on peut s'entretenir dans le salon : par exemple, la dernière symphonie d'un incompréhensible wagnérien ou le dernier galimatias d'un jeune symboliste. « C'est là, dit Magdelon, ce qui vous fait valoir dans les compagnies ; et, si l'on ignore ces choses, je ne donnerois pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir. » « J'aurois toutes les hontes du monde, répète Cathos, s'il fallait qu'on vint à me demander si j'aurois vu quelque chose de nouveau que je n'aurois pas vu. »

Ce snobisme et celle vanilé n'ont pas seulement des conséquences lilléraires. Ils créent aussi la sotie coquetterie qui permet aux Magdelon et aux Cathos d'admirer, d'imiler les Mascarille :

MASCARILLE. --- Vous ne me dites rien de mes plumes : comment les trouvez-vous ?

Cathos. --- Effroyablement belles.

MASCARILLE, -- Savez-vous que le brin me coule un lonis d'or ? Pour moi, j'ai cette manie de vouloir donner généralement sur tout ce qu'il y a de plus beau.

MAGDLLON. - Je vous assure que nous sympathisons, vous et moi : j'ai une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte; el jusqu'à mes chaussettes, je ne puis rien souffrir qui ne soit de la bonne ouvrière.

Et ces défauts ont aussi des conséquences morales gra- . ves, surtout si on leur ajoute l'esprit momanesque, leur parent, en vérité, puisqu'il est fait en grande partie de docilité à ses lectures, de désir de se distinguer du commun, de frivolité, d'éloignement pour le naturel. Magdelon en vient à mépriser et à renier son père, parce qu'il n'a rien d'un héros de roman : « J'ai peine à me persuader que je puisse être véritablement sa fille, et je crois que quelque aventure, un jour, me viendra développer une naissance plus illustre. » -- Quoi de plus commun aussi que le mariage et, par suite, quoi de plus fait pour être dédaigné, à moins qu'il ne soit amené, enjolivé, excusé par inille beaux préliminaires ?

Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser le doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au temple, ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie publique, la personne dont il devient amoureux ; ou bien être conduit fatalement chez elle par un parent ou un ami, et sortir de là tout reveur et mélancolique. Il cache un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où l'on ne manque jamais de mettre sur le tapis une question galante qui exerce les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive, qui se doit faire

ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée ; et cette déclaration est suivie d'un prompt courroux, qui paroit à notre rougeur, et qui, pour un temps, bannil l'amant de notre présence. Ensuite il trouve moven de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de peine. Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements, et ce qui s'ensuit. Voilà comme les choses se traitent dans les belles manières, et ce sont des règles dont, en bonne galanterie, on ne sauroit se dispenser. Mais en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire l'amour qu'en faisant le contrat de mariage, et prendre justement le roman par la queue I encore un coup, mon père, il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé ; et j'ai mal au caur de la seule vision que cela me fait.

La Grange et du Croisy, les naifs prétendants à la main de ces demoiselles, ne savaient rien de ces choses essentielles : aussi ont-ils été vite traités comme ils le méritaient.

Sur tout ceci Molière reviendra dans les femmes sa vantes, et nous y reviendrons avec lui. Rapprochons seu lement des idées de Molière un passage emprunté à un auteur et à un ouvrage auxquels sans doute on ne s'attend guére. Voici comment l'auteur des Précieuses est commenté par l'auteur de l'Homme qui rit :

L'utilité d'être précieuse, c'est que cela déclasse le genre humain. On ne lui fait plus Thonneur d'en être.

Avant tout, meltre l'espèce humaine à distance, voilà ce qui importe,

Quand on n'a pas l'Olympe, on prend l'Hôtel de Rambouillet,

Junon se résout en Araminte, une prétention de divinité non admise crée la mijaurée. A défaut de coups de tonnerre, on a l'impertinence. Le temple se ratatine en boudoir. Ne pouvant otre déesse, on est idole.

Il y a en outre dans le précieux une cerlaine pédanterie qui plait aux femmes

La coqueite et le pédant sont deux voisins. Leur adhérence est visible dans le fat.

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