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Peste soit qui premier trouva l'invention
De s'aflliger l'esprit de cette vision,
Et d'attacher l'honneur de l'homme le plus sage
Aux choses que peut faire une femme volage
Puisqu'on tient à bon droit tout crime personnel,

Que fait là notre honneur pour être criminel ! ? Sganarelle n'est ici qu'un trembleur cherchant des prétextes pour autoriser sa couardise. Mais il arrive qu'un lou vend parfois la sagesse, et, dans un temps où, par de singulières survivances, on garde encore des traditions de sévérité cruelle même quand rien absolument ni dans la législation ni dans les mœurs ne les justifie, on peut trouver matière à moraliser dans les boutades d'un Sganarelle. Un mari, qui lui-même n'a eu care de rester fidèle à ses devoirs, croit que sa femme a manqué aux siens, ne s'en assure point, et la tue, elle et son complice présumé. Ce meurtrier comparait devant douze honnêtes citoyens, temporairement investis de la plus haute magistrature et qui jugent sans appel ; ces citoyens l'acquittent et le public applaudit. Quei abominable renversement de la morale! et quel abus du beau mot d'honneur! Ne voient-ils pas, ces magistrats étranges, que ce mari n'a songé ni à la morale, puisqu'il en faisait lui-inême litière, ni aux droits de la famille, puisque sa famille était de sait dissoute, et qu'en prétendant venger son honneur, il n'a rien vengé qu'une vanité blessée ?

Au reste, Sganarelle fait d'autres réflexions plus malsonnantes, et, pendant que le public rit, pendant que je me laisse aller à rire moi-même, je ne puis m'empêcher d'entendre au loin la grande voix si éloquente, encore qu'un peu naïve, de Bossuet tonnant contre Molière : « On réprouvera les discours où ce rigoureux censeur des grands canons, ce grave réformaleur des mines et des expressions de nos précieuses, étale cependant au grand jour les avan

1. Scène xvii, v. 439-444.

tages d'une inlàme tolérance dans les maris et sollicite les femines à de honteuses vengeances contre leurs jaloux. Il a fait voir à notre siècle le fruit que l'on peut espérer de la morale du théâtre, qui n'attaque que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption i. »

Ne croyez pas que la protestation, d'ailleurs tardive, de Bossuet ait été générale. Tant s'en faut, et l'histoire de Sganarelle donne plus lieu de philosopher que l'æuvre même. La pièce portait un autre titre, plus communément employé au xvue siècle, et qui est devenu assez chuquant pour qu'on le taise le plus souvent aujourd'hui : le Cocu imaginaire. En dépit de ce titre et en dépit du sujet, la pièce, jouée en été, pendant le mariage du Roi, dans des conditions déplorables par conséquent, obtient quarante représentations consécutives (chillre inouï alors); le Roi la veut voir plus souvent qu'aucune autre des pièces -- j'entends des pièces sans ballets --- de Molière ; la contrefaçon s'en empare, et on donne coup sur coup, malgré l'auteur, une édition subreptice et une imitation presque littérale; Mine de Sévigné la cite à deux reprises dans sa correspondance. Ainsi se conduit sans fausse honte le grand siècle. Puis, au XVII°, la moralité diminue, mais (contraste curieux) la décence augmente; Sganarelle disparait de la scène ou cache son terrible titre sous des à peu près : Sganarelle ou les fausses alarmes ; Sganarelle ou le mari qui se croit irompé. Au xıx®, la pièce a été peu jouée, et non sans de fortes coupures.

Ce qu'il nous y faut surtout remarquer aujourd'hui, c'est la substitution définitive, comme type cher à Molière auteur et comme personnage familier à Molière acteur, de Sganarelle à Mascarille.

Nous avons étudié longuement le Mascarille de l'Étourdi,

1. Maximes et réflexions sur la Comédie, chapitre v. J'aurai à revenir sur ce passage dans mon second volume, à la fin du chapitre sur Amphitryon et George Dandin.

si agile, si fécond en ressources, si fantaisiste et piiloresque. Dans le Dépit, Mascarille avait figuré de nouveau, quelque peu alourdi et embarrassé, couvrant de son nom, non plus un Scapin, mais un Arlequin balourd de la Comédie italienne. Puis il avait reparu dans les Précieuses, déguisé, il est vrai, mais non moins souple et non moins ellronté que dans l'Élourdi.

Ge devait être là son dernier triomphe, et nous ne reverrons plus Mascarille; nous ne verrous, et plus tard, que ses cousins et peut-être ses frères, Scapin et Sbrigani. Molière va devenir pour ses ennemis Sganarelle, le détrompé, le désabusé, si l'on en croit l'étymologie du mot : il sera Sganarelle dans l'Ecole des maris, le Mariage forcé,

Don Juan, l'Amour médecin et le Méderin malgré lui. Y aura-t-il partout une physionomie absolument identique? Non, sans doute; mais partout Sganarelle se distinguera de Mascarille, en ce qu'il ne portera pas de masque, en ce qu'il sera plus français, plus terre à terre, moins pélulant. Mieux que Mascarille, Sganarelle peut personnifer la laideur, la mesquinerie, les ridicules de l'humanité. En particulier, le Sganarelle de 1660 est crédule et soupçonneux à la fois, peureux et belliqueux, toujours mù par la crainte du ridicule et n'imaginant pour s'en préserver que des moyens par lesquels il est rendu plus ridicule encore. Il réunit en lui plusieurs des fantoches de l'ancienne farce française, mais en les rapprochant de la réalité et en leur permettant ainsi de devenir peu à peu plus vrais et plus vivants.

La façon dont Molière jouait ce personnage a d'ailleurs été pour beaucoup dans l'éclatant succès de la pièce. On s'extasiait devant ses postures inimitables. Alors qu'il regardait sa femme contemplant le portrait de Lélie, « son visage et ses gestes exprimaient si bien la jalousie, qu'il n'était pas nécessaire qu'il parlåt pour paraître le plus jaloux de tous les hommes. » Alors qu'armé de pied en cap

il venait pour allaquer Lélic, pàlissait au premier mot de son larron d'honneur, expliquait son armure en disant que c'était un habillement pour la pluie, se donnait des coups de poing et des soufflets pour s'exciter et se disait noblement :

Courage, mon enfant, sois un peu vigoureux ;
Là, hardi i tàche à faire un effort généreux,
En le tuani pendant qu'il tourne le derrière",

ces vieilles plaisanteries étaient soutenues par une mimique si expressive qu'elles paraissaient toutes nouvelles. Enfin, comme dit un contemporain, « jamais personne ne sut si bien démonter son visage, et l'on peut dire que dans cette pièce il en change plus de vingt fois. »

Mais il est rare qu’un comédien naturellement boulon se résigne à jouer toujours les rôles pour lesquels la nature l'a doué. « Je veux jouer la tragédie, disait à son professeur un élève du Conservatoire. --- Jouer la tragédie avec ton nez! - Mon nez ne regarde personne. -- C'est une erreur, mon ami; ton nez regarde tout le monde. » Molière n'avait pas un nez qui regardal tout le monde, et, quand il ne tenait pas à avoir l'air niais, comme dans Sganarelle, l'intelligence devait éclater dans son regard ; mais sa figure et son corps étaient plutôt disgracieux. « Il avait le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mou-vements qu'il leur donnait lui rendaient la physionomie cxtrêmement comique. » Ainsi s'exprime la fille de son camarade du Croisy, Mlle Poisson. Regardons les portraits de Molière. Le musée de Montpellier possède un

1. Scène xxi, V. 531-533.

beau tableau de Sébastien Bourdon, dénommé dans le catalogue : « un jeune espagnol » et où l'on a voulu voir un portrait de notre poèle. Les arguments donnés en faveur de cette hypothèse ne sont pas sans valeur; ils ne sont malheureusement pas péremptoircs. Tenons-nous-en donc aux portraits authentiques. Ils nous montrent Molière avec des « yeux petits et très écartés l'un de l'autre », a un menton fortement accusé », un cou très court avec la téle enfoncée dans les épaules, un buste a massif cl frapu » sur des « jambes longues et grèles! ». Il avait aussi, d'apris Vlie Poisson, « une voix sourde, des inflexions lures, une volubilité de langue qui précipitait trop sa déclamation et lui donna de bonne heure un perpétuel hoquet. » De ces défauts Molière, dans la farce ou même «lans la comédie plus haute, réussit à faire des qualités ; mais ils restaient des délauts dans le genre sérieux, où Molière s'obstinait à paraître et oi il ne fut jamais gouté.

Eut-il d'ailleurs été propre à jouer les roles tragiques, que le public ne l'y eût sans doute pas apprécié. L'acteur tomique que le public a adopté a par cela même revêtu comme une tunique de Nessus, dont il lui est impossible de se débarrasser. Il veut être sérieux, on rit; s'il s'efforce d'être pathétique, on rit plus fort ; s'il pleurait, on se tordrait, à moins qu'on ne s'ennuyåt et qu'on ne fût prêt à silller. Molière a pu être victime aussi de cette fatalité professionnelle.

Enfin, Molière ne s'est pas contenté de vouloir aborder le genre grave comme acteur; il a voulu l'aborder aussi comme auteur, et, dès lors, le malentendu entre le public et lui devait être double. Qu'une oeuvre succédant à Sganarelle et partant de la même main fût une cuvre grave, cela était difficile à admettre ; mais que l'acteur lui-même qui avait tant fait rire dans le rôle de Syanarelle portat

1. Larroumet, La comédie de Molière, l'auteur et le milieu, p. 309.

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