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maintenant un brillant costume, qu'il fût « Don Garcie de Navarre, le Prince jaloux » et qu'il eût la prétention d'émouvoir, c'en était trop. Eat-elle été excellente, que la pièce courait grand risque; comme elle ne l'était pas, elle tomba à plat. « Il sulit, dit un ennemi de Molière, de vous dire que c'étoit une pièce sérieuse et qu'il en avoit le premier rôle, pour vous faire connoitre que l'on ne s'y devoit pas beaucoup divertir. » A la septième représentation, la recette était de no livres; c'était un « four », comme on disait déjà alors, un four noir; la pièce fut retirée.

Et cependant Molière désirait ardemment le succès de cette puvre. Longtemps il l'avait lue dans des compagnies pour lui attirer des approbations, et il l'avait produite à la scène dans des circonstances importantes. Le in octobre 1660, M. de Ratabon, surintendant des bâtiments du roi, jugeant qu'il avait besoin de l'emplacement du théâtre pour agrandir le Louvre, avait commencé à démolir le Petit-Bourbon sans même prévenir la troupe. Les décors aussi furent déiruits. Si le Roi n'avait eu de la sympathie pour Molière, la situation eût été singulièrement grave. Mais Louis songea à l'ancienne salle que Richelieu avait fait bâtir au Palais-Cardinal, depuis le Palais-Royal, pour y faire représenter son chef-d'auvre de Mirame, et il la donna à la troupe de Monsieur. Le 20 janvier 1661, le nouveau théâtre s'ouvrait, et la véritable inauguration en était faite le 4 février par Don Garcie de Navarre, pour l'impression duquel Molière avait déjà pris un privilège. Hélas ! la chute fut si complète, que Molière n'eut même plus le courage de le publier.

Qu'était-ce donc que ce Don Garcie?

Dans le Don Sanche d'Aragon de Corneille, Carlos, cavalier inconnu, amoureux de deux reines, se trouve après maintes péripéties le frère de l'une d'elles et n'a plus par conséquent qu'à épouser l'autre. Si on enlève de Don Sanche son éclatant premier acte, d'une allure si roman

tique, Don Garcie ressemble à Don Sanche, comme il ressemble à plusieurs de ces pièces romanesques que Thomas Corneille, d'Ouville et tant d'autres empruntaient à l'Italie et surtout à l'Espagne, et qui s'appelaient des tragi-comédies.

Done Elvire, princesse de Léon, est victime d'un usurpateur; mais elle est peu à peu rétablie sur son trône par deux seigneurs qui l'aiment: Don Sylve et Don Garcie. Don Sylve a aimé aussi Done Ignès, qui lui reste fidèle. Au denouement, Don Sylve est reconnu pour être Don Alphonse. frère de done Elvire, et il épouse done Ignès, pendant que Done Elvire épouse Don Garcie. Cette intrigue, qui n'est pas toujours fort claire, vient peut-être de l'Espagne'; mais elle était passée dans une pièce italienne d'Andrea Cicoynini: le Gelosie fortunate del principe Rodrigo (les heureuses jalousies du prince Rodrigue), d'ou Molière parait l'avoir tirée. Elle nous intéresse peu ; mais ce n'est pas une raison pour qu'elle ait peu intéressé le public du XVII° siècle : il en applaudissait souvent de toutes semblables. Ce qui l'a plutot indisposé, outre les motifs que nous avons tirés tout à l'heure de la situation particulière de Molière, c'est l'étude psychologique pour laquelle Molière avait sans doute choisi le sujet.

Molière a toujours eu une singulière propension à représenter la jalousie. Nous avons trouvé cette passion dans le Barbouillé et dans le Dépií amoureur. En dernier lieu, elle a été peinte en traits bouffons dans Sganarelle, et la voici peinte en traits plus graves dans Don Garcie. La peinture est souvent fort belle. Dans la scènc vui de l'acte IV, Don Garcie, croyant Done Elvire coupable, la presse de se disculper ; Done Elvire, à bon droit blessée, offre à Don Garcie cette alternative : ou il croira sans preuves à son innocence et elle lui conservera son amour, ou il la forcera à se disculper et elle sera perdue pour lui. Cette scène est vraiment forte et pathétique. En maints endroiis de l'æuvre éclatent de fort beaux vers :

1. Voir Martinenche. Molière et le théútre "spagnol, p. 71-85.. Sur les conséquences de l'échec de Don Garcie, M. Martinenche -- et j'en suis heureux ---- est arrivé en 1906 aux conclusions que contenaient déjà les pages qui vont suivre, écrites en 1902.

DONE ELVIRE.
Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement .

DON GARCIE.
Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue
J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue,
Et que j'ai cru trouver quelque sincérité
Dans les traitres appas dont je fus enchanté.

DONE ELVIKE.
De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre ?

DON Garcie.
Ah I que ce cour est double et sait bien l'art de feindrei!

Vous avez souvent admiré ces vers, non dans Don Garcie, mais dans le Misanthrope 2. Et ces autres vers du Misanthrope, vous vous les rappelez aussi :

Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage :
Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage ;
Percé du coup mortel dont vous m'assassinez,
Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés,
Je c'de aux mouvements d'une juste colère,
Et je ne réponds pas de ce que je puis faire 3.

Ces vers étaient déjà dans Don Garcie, mais avec une variante qui montre bien que Molière a su observer la différence des genres et des tons. « Je ne réponds pas de ce que je puis faire », voilà ce que peut dire un jaloux de la haute comédie ; mais dans une tragi-comédie (puisqu'après tout Don Garcie en est une) il peut parler de sang et de suicide :

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Yon, non, n'espérez rien après un tel outrage :
Je ne suis plus à moi ; je suis tout à la rage ;
Trahi de tous côtés, mis dans un iriste état,
Il fant que mon amour se venge avec éclat,
Qu'ici 'innole tout à ma fureur extrême,

El que mon désespoir achève par moi-mêmet. Au reste, tous les beaux passages ne sont pas dans le rôle de Don Garcie, et il en est d'exquis dans celui de Done Elvire. Entendez-la dire à une confidente qu'elle n'a pu tenir la balance égale entre Don Sylve ct Don Garcie, qu'elle a trop montré combien ce dernier lui était cher, et qu'il est donc inexcusable d'être jaloux :

on, non, de cette sombre et làche jalousie
Rien ne peut excuser l'étrange frénésie ;
Et par mes actions je l'ai trop informé
Qu'il peut bien se flatter du bonheur d'être aimé...
J'ai voulu, je l'avoue, ajuster ma conduite,
Et voir d'un vil égal l'un et l'autre mérite ;
Mais que corire ses veux on combat vainement,
El que la d fférence est connue aisément
De toutes ces faveurs qu'on fait avec étude,
A celles vù du caur fait pencher l'habitude !
Dans les unes toujours on paroit se forcer;
Mais les autres, hélas ! se font sans y penser,
Semblables à ces eanx si pures et si belles,
Qui coulent sans effort des sources naturelles,
Ma pitié pour Don Sylve avoit beau l'émouvoir,
L'en trahissvis les soius sans m'en apercevoir
Et mes regards au Prince, en un pareil martyre,

En disoient toujours plus que je n'en voulois dire 2. S'il y a donc tant de beautés dans cette peinture de la jalousie et de l'amour, comment ai-je pu dire qu'elle avait nui à la pièce de Molière ? C'est, d'une part, que cette peinture manque en quelque façon de netteté, de franchise artis

iique, et c'est, d'autre part, que la psychologie et le romanesque se nuisent ici mutuellement.

1. Acte IV, scéne vili, v. 1296-1301. 2. Acte I, scène 1, v. 63-66 et 75-88.

. Plus tard Molière, dans le Misanthrope, peindra un jaloux qui a tout lieu de l'être, car il est berné par une coqueite; antérieurement Shakespeare, dans Othello, avait peint un jaloux qui n'avait aucun sujet de l'être, mais qui était tourmenté par son humeur cruellement sombre et par les suggestions du vindicatif lago. Dans les deux cas, rien de plus naturel que les sentiments des personnages, et, comme l'action découle tout entière de ces sentiments, rien de plus naturel aussi que l'action. Ici Don Garcie n'a pas affaire à une coquelle comme Alceste ; il n'a pas du sang maure dans les veines comme Othello; il est poussé par un homme qui n'a pas comme lago de raison sérieuse pour l'exciter, et ainsi la peinture manque de naturel, on n'a pour Don Garcie ni antipathie ni sympathie.

De plus, quand Don Garcie s'emporte, c'est qu'il est trompé par des apparences fâcheuses; le hasard le pousse et pousse l'action, au lieu de laisser le caractère et les sentiments du héros enfanter l'action et la mouvoir. Et co même hasard, en amenant ses emportements, les excuse el empêche d'approuver l'indignation que ressent pour eux Done Elvire. Que Don Garcie se trouble en voyant celle qu'il aime recevoir un billet, il a tort sans doute, mais elle lui a si peu nettement dit qu'elle l'aimait de son côté ! Et plus tard, quand il trouve la moitié d'une lettre déchirée et se trompe sur le sens des mots qu'elle contient; quand il s'étonne de voir que son rival a pénétré avec mystère auprès de la reine; surtout quand il s'émeut de voir un homme (cet homme n'est autre que la comtesse Done Ignés déguisée) entre les bras de Done Elvire, il a tort encore, mais est-il vraiment si déraisonnable?

Ainsi, une oeuvre sérieuse venant de l'auteur de tant de farces, Mascarille ou Sganarelle devenu le sombre prince Don Garcie, une jalousie peu explicable, un roman gênant l'étude de caractère et l'étude de caractère embarrassant

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