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ce qui se passait dans son domestique. C'est ce que ses plus particuliers amis ont remarqué bien des fois. » Qui parle ainsi ? L'auteur de la préface de 1682, l'honnète, le fidèle, le véridique disciple du maître, Charles Varlet de La Grange. Mais en quel endroit nous donne-t-il ce renseignement? A l'endroit même où il consiale les qualités d'observateur de Molière : « Il observait les manières et les meurs de tout le monde ; il trouvait moyen ensuite d'en faire des applications admirables dans ses comédies, où l'on peut dire qu'il a joué tout le monde, puisqu'il s'y est joué le premier en plusieurs endroits sur des affaires de sa famille... » À la bonne heure i Que Molière, peintre des mœurs et des caractères, se soit observé lui-même et ait observé les siens comme il observait les étrangers, on s'en serait douté, même si La Grange ne nous en avait point avertis. Mais on sait avec quelle liberté il usait des matériaux que l'observation du monde lui avait fournis. Alceste est Montausier, Alceste est Boileau, Alceste est Molière, Alceste est bien d'autres encore; mais qu'est-ce qui revient à chacun des originaux dans l'admirable copie du poète ? Tartuffe est, parait-il, l'abbé Roquette, il est aussi l'abbé de Pons, il n'est pas moins l'abbé de Ciron et Charpy de Sainte-Croix; il est janseniste, il est jésuite, il est de la Coinpagnie du T. S. Sacrement; les extrêmes se touchent et se fondent harmonieusement en lui. Enfin la personnalité la moins déguisée que contienne tout le théâtre de Molière nous est certainement fournie par le Trissotin des Femmes savanles. Trissotin a bien des traits de Cotin, et c'est en lisant des vers de Cotin qu'il fait pâmer le trio de ses admiratrices; mais par combien de traits ne diffère-t-il pas de l'abbé Cotin, savant commentateur du Cantique des Cantiques et prédicateur de Notre-Dame ? Si l'abbé Cotin nous était inconnu et si, informés que Molière l'a voulu peindre, nous nous figurions son histoire uniquement d'après celle de Trissotin, quelles erreurs ne commettrions-nous pas ?

Et voilà le danger que nous courons sans cesse quand, prévenus de l'habitude où était Molière de n'épargner dans ses peintures ni sa famille ni lui-même, nous cherchons à saisir toutes ces allusions que « les plus particuTiers amis » dont parle La Grange n'avaient pas de peine à comprendre. Nous ne savons pas comme eux ou Molière a semé ces allusions ; nous ne voyons pas comme eux s'il a reproduit exactement la vérité, s'il l'a transformée, s'il en a fait la contre-partie ; et dès lors, combien de fois il doit nous arriver de mal comprendre l'ouvre, pour vouloir trop la faire ressembler à la vie, ou de conjecturer étourdiment la vie, pour vouloir trop la faire ressembler à l'œuvre!

Si l'on jette un coup d'oeil sur la famille de Molière, la première chose qui frappe, c'est l'absence de la mère. Marie Cressé est morte alors que son fils n'avait pas onze ans, et nous ne savons d'elle que ce que peut nous apprendre un inventaire dressé après son décès. Qu'avec de tels renseignements d'aucuns aient réussi à savoir ce que Molière devait à sa mère, il serait naïf de s'en étonner; toujours il s'est trouvé des gens pour résoudre le problème fameux : « étant donné la hauteur des mâts et le nombre des passagers, trouver l'âge du capitaine ». Ce qui est cependant plus digne d'examen, c'est que, la mère ayant manqué dans la vie de Molière, les mères manquent presque complètement dans son théâtre. Ceci est-il l'effet de cela ? en partie peut-être ; mais je me garderais d'affirmer, avec la plupart des critiques, que Molière ne pouvait peindre ce qu'il n'avait pas connu. D'autres mères avaient dû passer sous ses yeux pénétrants, qu'il pouvait éludier sans avoir reçu leurs caresses ; et, de fait, ni Mme Jourdain

dans le Bourgeois gentilhomme, ni Aristionc dans les Amants magnifiques ne sont des figures sans vie et sans vérité. Si ces figures sont les seules de ce genre dans le théâtre de Molière, il parait facile de deviner pourquoi. Est-ce que les mères ne manquaient pas aussi dans le théâtre italien, dont Molière s'est d'abord inspiré 9 Est-ce qu'elles ne risquaient pas souvent de faire double emploi avec les pères, dont l'action dramatique avait besoin et un poète comique résolu comme Molière à ne laisser verser la comédie ni dans le spectacle édifiant ni dans la tragédie bourgeoise, habile comme lui à respecter les goûts et les préjugés du public, n'avait-il pas une raison plus puissante encore pour éviter les rôles des mères ? Parfaites, elles devenaient fades ou attendrissantes , tourmentées, elles étaient tragiques ; méchantes, elles révoltaient le spectateur. « Nous nous agenouillons devant la Mère », s'écrie A. Dumas fils', au moment même où, comme il dit, il « administre le fouet à la Femme ». Un public de théâtre est toujours prêt, lui aussi, à s'agenouiller devant la Mère; mais, si le geste est beau, il n'est guère de mise à la comédie.

En revanche, le public aime peu la belle-mère : je veux dire --- car on pourrait s'y tromper - la marâtre, et la marâtre, sous le nom de Béline, joue un rôle odieux à souhait dans le Malade imaginaire. La faute en est-elle à Catherine Fleurette, qui, le 30 mai 1633, avait remplacé Marie Cressé auprès du père Poquelin ? Comme Catherine est morte trois ans après, laissant son beau-fils, le futur poète comique, âgé seulement de quatorze ans, il lui eût fallu à coup sûr un caractère bien désagréable, et à son beau-fils une rancune bien tenace, pour que Catherine devînt Béline après plus de trente-six années écoulées. Il est inutile d'ajouter, et que cette métamorphose a été

1. Préface de l'Ami des femmes.

admise, et que rien, absolument rien, ne la justifie. Si Molière avait besoin d'être aidé pour concevoir son personnage, il l'a été par Corneille, et Béline ne rappelle pas Catherine Fleurette, mais Arsinoé. Au surplus, le souve nir de Catherine Fleurette a-t-il empèché l'auteur de Tarluffe de donner aux enfants d'Orgon la plus charmante ei la plus dévouée des belles-mères ?

Le père Poquelin nous est beaucoup plus connu que ses deux femmes. Quelques chercheurs heureux, au premier raug desquels s'est placé Eudore Soulié, ont découvert divers actes passés par lui et, outre l'inventaire de 1636 auquel nous faisions allusion tout à l'heure, celui qui a été dressé en 1669 après sa mort. En gros, nous savons quelles ont été ses relations avec son fils. Tapissier valet de chambre du roi ---- et non pas marchand fripier, comme l'a malignement dit Le Boulanger de Chalussay, comme l'a répété Voltaire ---, ce bourgeois cossu rêvait d'avoir en son fils ainé Jean-Baptiste un héritier qui lui fil honneur et qui put se pousser dans le monde, voire à la Cour. Celui-ci avait à peine quinze ans, qu'il lui assurait la survivance de sa charge; en même temps, il lui permettait. de compléter brillamment ses études, en l'envoyant au plus célèbre, au plus important collège de Paris, où le jeune écolier devait avoir les plus nobles condisciples ; mieux encore ---- et l'intervention du père Poquelin est ici tout au moins probable --, le jeune homme devenait l'élève particulier du philosophe Gassendi éi sans doute se faisait graduer en droit. Après tant de dépenses et de soins, coinment le père eût-il accepté volontiers que son fils se fit comédien, bateleur, ainsi qu'on disait alors ? Pour détourner le cours d'idées fàcheuses, il est probable qu'il envoya Jean-Baptiste faire à sa place son service de valet de chambre pendant un voyage du roi en Languedoc. Mais la vocation du jeune homme était sérieuse; à peine de retour, Jean-Baptiste résiste à toutes les prières, s'unit aux Béjart et à d'autres fils de famille, fonde l'Illustre ihéalre. Et, dès lors, si le tapissier Poquelin avait quelque peu tenu rancune à son fils, maintenant affublé d'un nom nouveau, celui de Molière, où est le père de famille qui lui jetterait la première pierre ? Mais la vérité est qu'il parait s'être résigné assez vite, par bonté d'âme ou par faiblesse; qu'une somme de six cent trente livres avancée par lui sur l'héritage, non encore exigible, de Marie Cressé a facilité l'établissement du nouveau tripot comique; et enfin que, pendant onze ans encore, jusqu'à ce qu'il cédât son commerce à son second fils, il allait laisser au déserteur de son nom et de sa maison le litre honorable et souvent utile de valet de chambre tapissier du roi.

Trois ans plus tard, Jean Poquelin promet de payer une dette de son fils, et il en paie deux un peu après. En 1658, un acte officiel déclare que Madeleine Béjart, l'amie (donnez au mot le sens que vous voudrez), l'amie de Molière, élit domicile en la maison de Jean Poquelin ; et, à moins que celui-ci n'en ait pas été informé, voilà qui est pousser un peu loin la complaisance. Puis, la gène arrive pour le bonhomme; son second fils est mort; le premier, le comédien, l'assiste, de la façon la plus délicale; il paie même ses dettes après sa mort.

Ainsi Molière et Jean Poquelin faisaient, à l'occasion, échange de bons offices. Cependant leurs relations ne paraissent pas avoir été cordiales. De plus, les comptes du marchand tapissier offrent des particularités un peu étranges et font naître le soupçon qu'il prêtait parfois au lieu de vendre et cherchait le gain avec quelque âpreté. Ne voyez-vous pas aussitôt quel parti l'on peut tirer de ces constatations, et quelle place immense le père va prendre dans l'æuvre du fils ? Ne dites pas que les pères maussa

des, grondeurs, bernés par leurs enfants, outre qu'ils ne - laissent pas d'exister çà et là dans la réalité, sont un legs

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