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hasard fait souvent de ces coups, au moins dans les comédies bouffonnes); puis il sonne chez Ariste. Sganarelle, tout goguenard, raille son frère, pendant que le notaire fait signer à tout le monde un contrat où le nom de la mariée est en blanc. Ce beau contrat ne serait peut-être valable, ni en droit romain ni en droit français, ni en droit coutumier ni en droit écrit; mais en droit de farce, si je puis dire, il est excellent. Quand on l'a signé, tout s'explique. Isabelle demande pardon à Léonor d'avoir abusé de son nom, et Sganarelle reste accablé par sa mésaventure.

On voit combien la farce reste sensible dans toute ceite action et combien aussi elle s'est étoffée. Qu'au lieu de l'action on regarde le sujet et l'idée fondamentale de l'auvre, on constatera de même que nous sommes dans la tradition de la farce, laquelle s'alimentait des mille et un incidents de la vie commune, des amours, des mariages, des scènes de ménage; mais combien le sujet maintenant a plus de portée ! Comme l'idée confine à ce que nous appelons aujourd'hui une thèse dramatique ! Enfin, les farceurs, prédécesseurs de Molière, faisaient souvent rire avec une aventure qui leur élait personnelle et se jouaient euxmêmes, comme on veut que Molière se soit en quelque sorte joué lui-même ici et dans l'École (les femmes ; mais, si l'on dit vrai, comme l'intérêt qu'il avait à tout ceci est plus poignant, et comme, par ricochet, l'auvre devient ainsi plus attrayante pour certains admirateurs de notre poète !

Une digression ici s'impose, et, pour pouvoir apprécier ce qui a été dit de l'École des maris comme de l'École des femmes, force nous est de parler maintenant du mariage de Molière.

Ce mariage n'a été célébré que le 20 février 1662, dix mois avant l'École des femmes, mais huit mois après l'École des maris. Seulement, trois mois avant que l'École des maris fui représentée. La Grange écrivait dans son registre: « Monsieur de Molière demanda deux parts au lieu d'une qu'il avoit. La troupe les lui accorda pour lui et pour sa femine, s'il se marioit. » Ce dernier membre de phrase prévoyait il une simple éventualité? Il se pourrait. Mais il est probable que Molière songeait déjà à épouser Armande Béjart.

Qu'élait-ce qu'Armande Béjart ? j'entends : quel était son élal civil ? Des torrents d'encre ont coulé et couleront encore à ce sujet; chose étrange, puisque la question pa-rail réglée sans discussion possible par un acte authentique, le contrat même du mariage, où Armande-Grésinde-Claire-Élisabeth Béjart, âgée de vingt ans environ, est dite fille de Joseph Béjart et de sa femme Marie Hervé, seur par conséquent de Madeleine Béjari, la principale actrice de la troupe et la plus ancienne amie de Molière. Ce contrai existant, comment se fait-il qu'il y ait toujours des polémiques ? Cela vient de ce que les actes de ce genre n'étaient pas toujours bien exacts au xvi" siècle. Nous avons des exemples d'erreurs ou de mensonges graves dans des papiers de la même famille Béjart. - Puis, pour ne ciler que les arguments principaux, Madeleine Béjart a été, lors du contrat et plus tard dans son lestament, d'une générosité pour Armande qui contraste avec l'attitude qu'elle avait vis-à-vis de ses autres (rires et seurs : on ne dirait pas une seur, on dirait une mère. -- Enfin, c'est comme mère d'Armande qu'elle a été souvent considérée au xvue siècle. Et dès lors, les uns, comme Larroumel, tiennent, malgré tout, pour la maternité de Marie flervé ; les autres croient à la maternité de Madeleine Béjart et expliquent de leur mieux comment la substitution a pu être faite.

S'il faut choisir une hypothèse, la plus probable est

relle qu'a émise M. Bernardin. Armande serait cette fille de Madeleine Béjart et de M. de Modène, née le

juillet 1638, dont nous avons signalé l'étrange acte dle baptême. Au inomeni de ceite naissance, Madeleine avait sans doute l'espoir de se faire épouser par M. de Modène, si celui-ci, qui était marié, mais dont la femme était de santé précaire, devenait veuf un jour) Cet espoir une fois perdu par suite de l'humeur volage de son amant, Madeleine, que sa profession condamnait, plus encore que la coquetterie, à rester jeune aux yeux du public, auraii été gênée par une grande fille qui la vieillissait, et elle l'aurait lait passer pour une fille de ses parents, que signale comme « non encore baptisée » un acte du 10 mars 1643 et qui était sans doute morte en nourrice. Ilypothèse hardie, mais pas plus que toutes les autres, et qui offre de nombreux avantages, car elle explique l'opinion du xviie siècle et les sentiments de Madeleine pour Armande ; elle explique pourquoi Madeleine s'est toujours occupée avec intérêt de M. de Modène, quoiqu'il l'eût abandonnée; et surtout -- ce qui nous importe davantage --- elle explique pourquoi Molière a pris M. de Modène pour parrain de son second enfant. Elle explique d'autres choses encore, mais en voilà sans doute assez sur ce sujet obscur et un peu scabreux.

Ce mariage devait être pour Molière la source de ses plus grands ennuis. Non qu'il laille accepter les dires des amateurs de scandale et notamment de l'auteur du trop célèbre pamphlet: la fameuse comédienne, Histoire de la Gliérin". Armande a sans doute été calomniée, et rien ne prouve l'exactitude des bruits infâmants qui couraient déjà pendant la vie de Molière, qui coururent même trop toi pour être vraisemblables, et dont la scène de l'Ilòtel

I. 1688. Armande avait épousé en secondes noces le comédien Guérin d'Estriché le 29 mai 1677.

de Bourgogne, le théâtre rival, retentit dès 1663. Mais ce qui ne parait pas niable, c'est qu'elle était coquette, et qu'elle contrista l'âme tendre de son mari; et comme, de son côté, celui-ci, en dépit de sa bonté foncière, qui était très grande, était souvent morose, exigeant, violent même, la vie commune devint entre eux fort difficile et, semblet-il, cessa même à plusieurs reprises. De plus, Molière passait pour avoir été autrefois plus qu'un ami pour Madeleine Béjart; il avait donc, aux yeux de ses ennemis, aimé la fille après la mère, et de cette imputation à une autre, absolument odieuse, il n'y avait qu'un pas. Ce pas fut franchi. D'abominables insinuations, qui devaient se préciser dès 1670 dans Élomire hypocondre et devenir une accusation formelle dans un factum de Guichard en 1676, commencèrent à se glisser même dans un placet au roi. Louis XIV vengea noblement Molière en lui accordant une pension et en se faisant le parrain de son premier enfant; mais on comprend combien tous ces incidents durent abreuver le poète d'amertume. Il avait commis une faute en épousant une femme peu digne de lui et avec laquelle son union donnait trop de prise à la critique; cette faute, il l'expiait cruellement.

Et inaintenant, ces explications données, revenons en arrière. En 1661, quand Molière écrivait l'Ecole des maris, jusqu'à quel point, si ses projets matrimoniaux existaieni, songeait-il à la situation qu'ils lui faisaient vis-à-vis d'Armande Béjart? Jusqu'à quel point se représentait-il luimême par le sage Ariste, en souhaitant qu'Armande ressemblât à Léonor? Les dillicultés qu'on éprouve à admeitre ces identifications sont beaucoup plus grandes qu'on ne l'a cru souvent, et je me suis efforcé de le montrer dans mon introduction'. Il serait fort dangereux de chercher avec précision jusqu'où va l'assimilation entre les person

1. Voir ci-dessus, p. 31.

nages de la comédie et ceux de la réalité. La pièce, dans son ensemble, n'a pas été conçue pour la situation spéciale de Molière, et, si elle y perd en intérêt romanesque, elle y gagne sans doute en portée. C'est en elle-même que l'Ecole des maris doit être étudiée, et la thèse qu'on y peut trouver a bien la prétention d'être une thèse générale.

Nous ne comparerons pas la pièce de notre poète avec celles qui l'ont inspirée. Cette comparaison est faite dans le livre de M. Martinenche : Molière et le théâtre espagnol. Elle l'est aussi dans toutes les éditions de Molière pour les sources autres que la pièce de Mendoza. Ici comie en bien d'autre endroits, Molière a pris de toutes mains ce qui lui convenait, et son originalité n'en est pas moins éclatante. Tout ce qu'il emprunte est transformé; son génie est un creuset ou les métaux les plus divers se combinent pour donner une substance absolument homogène et nouvelle; mais, ce que ne ferait aucun creuset, ce génie ajoute à ce qu'il reçoit je ne sais quoi qui en centuple la valeur. Il en est des emprunts de Molière comme des traditions de la farce. Partout on peut dire : ceci est de Lope et ce n'en est point, ceci est de Mendoza et ce n'en est point, ceci est de la farce et ce n'en est point. Le soulle de l'esprit a passé, et la face de toutes ces choses a été renouvelée.

Ainsi, les personnages sont encore assez généraux, comme des types de la commedia dell' arte ; mais comme ils sont dessinés cependant d'un trait net, vif, spirituel !

Sganarelle est bourru, grognon, d'esprit étroit et taquin, jetant sans cesse au nez de son frère que celui-ci est son aîné de quelque vingt ans, bien qu'il ait le ridicule de vouloir s'habiller, penser et rire comme les jeunes gens; il souhaite à son frère, puisqu'il veut éle

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