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CHAPITRE VIII

L'ÉCOLE DES FEMMES

Quand F. Brunetière a voulu, dans une série de conférences, marquer les époques du théâtre français, c'est-àdire signaler les auvres qui caractérisent des moments importants de notre histoire dramatique et sont, en même temps que l'aboutissement d'une période de cette histoire, le point de départ d'une période nouvelle, il a eu soin de consacrer une conférence à l'École des femmes, et il a eu grandement raison. Mais, si cette œuvre est importante dans l'histoire générale du théâtre, il est clair qu'elle doit l'être plus encore dans l'histoire particulière de son auteur: elle a été pour lui à peu près ce que le Cid avait été, vingt-six ans auparavant, pour Corneille. Et, en effet, l'École des femmes a été le plus grand succès de la carrière de Molière, comme le Cid avait été le plus grand succès de la carrière de Corneille. --Comme le Cid, l'Ecole des femmes a suscité une querelle ardente, que nous aurons à raconter, et à laquelle on peut bien assigner diverses causes : la plus importante sera toujours, comme pour le Cid, la jalousie des comédiens et des aux teurs rivaux. -- Le succès et la querelle du Cid ont déterminé dans une assez large mesure la direction ultérieu-rement prise par le génie de Corneille; de même, sans le succès et la querelle de l'École des femmes, des Quvres comme Tartuffe et Don Juan ne seraient peut-être pas

nées. -- Le Cid, bien que moins tragique à certains egards qu'Horace, Cinna ou Polyeucte, est pour nous le premier chef-d'auvre qui nous donne une idée nette de la tragédie classique ; et l'Ecole des femmes, moins parfaite que le Misanthrope ou les Femmes savantes, n'en est pas moins le premier chef-d'æuvre où se voie la grande comédie, telle que Molière l'a constituée. -- Enfin, après le Cid, les esprits avisés, au nombre desquels, dans ses bons jours, figurait Balzac, avaient senti qu'une puissance nouvelle venait de surgir dans la République des lettres ; c'est aussi de l'Ecole des femmes qu'on pourrait dater, autant que peuvent être datés ces sortes d'événements, la grande réforme littéraire à laquelle on a donné le nom d'école de 1660. Quelques jours après la première de l'École des femmes, Boileau adressait ses stances fameuses au maître, au chef du cheur (car le maitre, on s'y trompe encore quelquefois, c'est bien Molière ; et l'hommage rendu à Molière par Boileau n'honorait pas le dramaturge, déjà célèbre, il honorait le critique encore inconnu):

En vain mille jaloux esprits,
Molière, osent avec mépris
Censurer ton plus bel ouvrage;
Sa charmante naïveté
S'en va pour jamais d'àge en age
Divertir la postérité...

Ta muse, avec utilité,
Dit plaisamment la vérité ;
Chacun profite à ton école ;
Tout en est beau, tout en est bon.
Et ta plus burlesque parole
Est souvent un docte sermon.

Laisse gronder tes envieux :
Ils ont beau crier en tous lieux
Qu'en vain tu charmes le vulgaire,
Que tes vers n'ont rien de plaisant ;
Si tu savois un peu moins plaire,
Tu ne leur déplairois pas lant.

Un an auparavant, après les Fácheur, un plus grand poète, et plus connu alors que Boileau, La Fontaine, avait déjà reconnu Molière pour son maître :

J'en suis ravi, car c'est mon homme...
Et jamais il ne fit si bon
Se trouver à la comédie ;
Car ne pense pas qu'on y rie
De maint trait jadis admiré
Et bon in illo tempore.
Nous avons changé de méthode,
Jodelet n'est plus à la mode ;
Et maintenant il ne faut pas
Quitter la nature d'un pas.

Enfin, à peu près au moment où se jouait l'Ecole des femmes, Racine revient d'Uzès. En 1664, il donnera sa Thébaide au Palais-Royal, au théâtre même de Molière ; et, sans doute, l'influence du grand comique ne se fait pas encore sentir dans une pareille auvre, mais c'est à l'école de Molière que va cependant se mettre Racine, et les critiques perspicaces pourront le sentir après Andromaque.

Si l'École des femmes est ainsi une des dates importantes de notre histoire dramatique, est-ce à dire que nous allons y trouver quelque chose d'absolument nouveau, et qu’une illumination soudaine aura révélé à Molière un genre de comédie qu'il n'avait pas même entrevu jusqu'alors? - On a dit que la nature ne faisait pas de sauts, c'est-à-dire ne passait d'une de ses créations à une autre sensiblement différente que par des intermédiaires, par des transitions savamment ménagées. Le génie ne fait guère autrement, quelles que puissent être les apparences; et, en tous cas, c'est ainsi qu'a procédé Molière. Nous l'avons vu passer sans secousses de la Jalousie du Bar

free! . " she de maris; rien de plus dour et de plus ge_vilie. muie la pants par laquelle il mont maintenant de "des maris à l'Ecrie ites fomines.

(iva pre, par exenple, les termes de Boileau luiTysongen, *? pel fi rable au gros comique, et l'on verra 4: Wwreti'a pas lewacé à la farre : « tu charmes le

lire; - la plus burlesque parole », dit Boileau. -Volier lui-meme se fait adresser ce reproche par Lvsidas, dans iz Critique de l'Ecole des femmes : « Ce M. de la Sanchi... (c'ént le principal personnage de la comédie) ne deurd-il point dans quelque chose de trop comique et de trap ontré au cinquine acte, lorsqu'il explique à Agnès la violence de o amo'ır avec res roulements d'veux qatrav 1, afts, ces soupirs ridicules et ces larmes niaises **** funt rire tout le monde? » Et un adversaire, de l'isé, conlatant à contre-cour le succès de la pièce, ajoute: «Le guinaies d'Arnolphe, le visage d’Alain et la judicienne scène du Jotaire ont fait rire bien des gens ; et sur le récit que l'on en a fait, tout Paris a voulu voir cette comédie. - La scéne que le Noiaire fait avec Arnolphe seroit à peine supportable dans la plus méchante de toutes les i treips. » L'intention est fàcheuse, mais il n'y en a pas moins là une constatation exacte: si les fins que se propose el quatteint Molière sont maintenant beaucoup plus hautes qu'jutrefois, un grand nombre des moyens emploves sont sensiblement les mêmes.

Voyons plulòt sur quelle étrange base repose l'intrigue. In homme fort mur, de quarante-deux ans environ, Arnolphe, se dispose à épouser une jeune fille de dix-huit à vingt ans, Agnès, dont il est en quelque façon le tuteur et qu'il tient soigneusement enfermée en une maison spéciale autre que la sienne. Survient un jeune blondin, Horace, fils d'un ami d'Arnolphe, adressé par lui à Arnolphe, et qui, naïvement expansif, conte toutes ses aventures à Arnolphe ; et la jeune fille se met à cajoler « le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux », comme il est dit dans Ilernani, sans que ni elle ni llorace se doutent que les deux rivaux se connaissent. Comment cela se peut-il ? C'est qu'il y a un quiproquo. Non pas un quiproquo savant et compliqué, comme dans la comédie littéraire italienne ou dans la comédie française antérieure, mais un quiproquo tout simple, tout naïf. Arnolphe se fait appeler M. de la Souche par tout le monde, mais il est resté Arnolphe pour ceux qui l'ont connu jadis et pour Ilorace ; Ilorace sait qu'il supplante M. de la Souche, mais il ne se mélie pas d'Arnolphe ; et tout ce qu’Horace démêle avec M. de la Souche, c'est à Arnolphe qu'il va le conter. Ce n'est pas plus difficile que cela !

Du moins cette série de confidences sera-t-elle amenée, expliquée, excusée par des moyens plus savants que le quiproquo? En aucune façon. Horace, qui ne trouve jamais Arnolphe à son domicile quand il va lui rendre visite, le trouve toujours devant celui de sa belle, même aux heures les plus matinales, et n'en manifeste pas d'étonnement. Quand il lui conte un bon tour joué à M. de la Souche, Arnolphe ne peut cacher son air maussade, et cela ne décourage pas notre faiseur de confidences. Voilà, semblet-il encore, un moyen par trop commode de mener une action dramatique.

Et cette action, comment se dénouera-t-elle: Ah! ici la complication ne manque pas, mais oui bien le sérieux. Des gens reviennent de chez les Barbaresques ou d'ailleurs ; Agnès est la fille d'un ami d'Arnolphe; Horace était fiancé sans le savoir à cette fille, qu'il n'a donc plus qu'à épouser comme il le désirait, et Molière veut si peu intéresser le public à toutes ces explications finales, qu'il les fait jeter précipitamment par deux personnages dans une sorte de duo, où chaque couplet a deux vers et commence par le même mot el: le public rit, le public n'entend rien, mais il est convenu que la pièce est termi

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