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le Variage forré, le roi allait danser dans un ballet, qu'ou

rait un noble prologue, avec Pallas, Vénus, Mercure, les Ants et les Vertus. Mais Volière n'avait nulle envie de se cooformer à cette tradition. La toile levée, ce n'est pas une divinité qu'on voit, c'est le grotesque Sganarelle : « Je suis de retour dans un moment, crie-t-il à ses valets. Que l'on ait bien soin du logis et que tout aille comme il faut. Si l'on m'apporte de l'argent, que l'on me vienne quérir vite chez le seigneur Géronimo; et si l'on vient m'en demander, qu'on dise que je suis sorti et que je ne dois revenir de toute la journée. » On ne peut être davantage sur la terre, n'est-ce pas ?

Et pourquoi donc le seigneur Sganarelle sort-il de chez lui?

Vous vous rappelez la démangeaison de mariage qui prit autrefois à Panurge, et comment il consulta à ce sujet Pantagruel:

Mais (dist Panurge) si vous congnoissiez que mon meilleur feust tel que je suys demeurer, sans entreprendre cas de nouvelleté, j'aymervis mieur ne me marier poinct. -- Poinct doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel, -- Voire mais (dist Panurge) vouldriez vous qu'ainsi seulet je demeurasse toute ma vie sans cumpaignie conjugale ? Vous sçavez qu'il est escript : Veh suli. L'homme seul n'a jamais tel soulas qu'on veoyd entre gens mariez. ---- Mariez vous doncq, de par Dieu, respondit Pantagruel. Mais si (dist Panurgo)... !

C'est un même souci qui point Sganarelle ; mais, plus comiquement humain que Panurge lui-même, Sganarelle va consulter Géronimo quand déjà son parti est pris, quand sa parole est donnée, quand il va épouser le soir même, lui plaisani bonhomme de cinquante-trois ans, la très jolie, très coquette et très délurée Dorimène.

Gardez-vous bien de vous marier, lui dit Géronimo. --Et moi, je le veux. --- Vous le voulez! Mariez-vous donc,

1. Livre III, chapitre 1x..

de par Dieu ! « Ah! que vous serez bien marié ! Dépêchezvous de l'étre !... ò le beau mariage! ò le beau mariage ! » -- « Ce mariage doit être heureux », dit Sganarelle avec une adorable conviction, « ce mariage doit être heureux, car il donne de la joie à tout le monde, et je fais rire tous ceux à qui j'en parle. Me voilà maintenant le plus content de tous les hommes. »

Le contentement de Sganarelle n'est pourtant pas de longue durée, car Dorimène fait nettement entendre à son futur mari très marri quelle liberté elle entend trouver dans sa situation nouvelle. Et alors, comme Panurge avait consulté : après Pantagruel les sorts virgilianes, après les sorts virgilianes les songes, après les songes la sibylle de Panzoust, Nazdecabre, Raminagrobis, Epistemon, Her Trippa, frère Jean des Entommeures et bien d'autres, ainsi va Sganarelle du seigneur Géronimo au docteur Pancrace, du docteur Pancrace au docteur Marphurius, du docteur Marphurius à des diseuses de bonne aventure, à un magicien et à ses démons. Dorimène causant avec un galant lui est une révélation plus nette que toutes les réponses déjà obtenues par lui, et le pauvre fiancé, abandonnant les cadeaux faits et l'argent dépensé, va rel: 'er så parole auprès du père de la belle.

Tout irait bien si la belle n'avait un frère, Alcid. . se mêle de porter l'épée. « Monsieur, je suis votre : teur très humble », dit-il à Sganarelle du ton le plus doucereux, « vous êtes venu retirer votre parole et je me garderai bien de vous le reprocher. Seulement, nous allons nous couper la gorge en douceur. » Il lui tend une épée ; Sganarelle n'a aucune envie de la prendre ; les coups de bâton pleuvent, et l'épée est toujours là, présentée d'un air engageant. « Ilé bier! pouserai, j'épouserai », dit le marié par persuasion, et i. père aussitôt, avec un soupir de satisfaction : « Monsieur, voilà sa main, vous n'avez qu'à donner la vòlre. Loué soit le ciel! M'en voilà déchargé, et c'est vous désormais que regarde le soin de sa conduite, illons nous réjouir, et célébrer cet heureux mariage. »

Dans cette joyeuse farce, au milieu des jeux de seine Dres plus dignes de Tabarin, ainsi que disait dédaigneuseWent Boileau, reparait, sous les traits du docteur Pancrare, noire vieille connaissance le lottor italien, le docteur de la Jalousie du Barbouille et du Dépit, aristotélicien farouche, qui suflexpue parce qu'on a fait devant lui un sullouisme in balordo, et qu'on a osé dire la forme au lieu de la ligure d'un chapeau; bavard enragé, qui ne se laisse pas même poser une question tout en recommandant l'attention et la brièveté ; savantasse infatué de sa doctrine et de son mérite, qui noie Sganarelle sous les flots de son trudition et qui débite intarissablement la longue lit. nie de ses qualités. Mais aussi, qu'allait faire Sganarelle dans cette galère ? et pourquoi demandait-il à Aristote la soluition d'un problème que le bon sens devait aisément récondre ? Dans une savante et spirituelle étude ?, Paul Janet a montré qu'il n'y avait à peu près rien d'absurde en Coi clans les apparentes divagations de Pancrace. C'est bien · un savant qui parle, et c'est un savant seul, instruit au

collège de Clermont et chez Gassendi, qui a pu le faire parler. Mais Pancrace est stupide d'invoquer Aristote quand « Aristote n'a pas d'autorité céans », et Sganarelle ne l'est pas moins de s'adresser à un Pancrace, Ainsi, là où la farce est la plus folle en apparence et la plus traditionnelle, nous retrouvons toujours Molière, c'est-à-dire des connaissances solides, une observation exacte et une piquante satire. Cette satire va sans doute jusqu'à atteindre l'Université, qui, en 1624, fulminait contre les antiaristotéliciens, et Molière semble annoncer l'Arrêt burlesque de Boileau.

1. La Philosophie dans les romédies de Molière (Rerue politique si littéraire, 1892, II, p. 18, et suiv.).

Mêmes qualités dans la scène où Sganarelle consulte Marphurius, ce philosophe pyrrhonien, renouvelé sans doute du Trouillogan de Rabelais. Marphurius serait de nos jours un disciple indiscret des philosophes idéalistes allemands, qui, au lieu de se dire que, si le monde extérieur n'existe pas, tout se passe du moins coinme s'il existait, s'évertuerait à n'en pas tenir compte. Il ne manquerait pas de se heurter bientòt à quelque réalité fâcheuse, comme Marphurius se heurte au bâton de Sganarelle :

SGANÀRELLF. -- Seigneur Docteur, j'aurois besoin de votre conseil sur une petite affaire dont il s'agit, et je suis venu ici pour cela. Ah! voilà qui va bien : il éconde le monde, celui-ci.

MARPIURIUS, --- Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plait, cette façon de parler. Notre philosophie ordonne de ne point (noncer de proposition décisive, de parler de tout avec incertilude, de suspendre toujours son jugement; et par celle raison, vous ne deyez pas dire: « Je suis venu »; mais : « Il me semble que je suis venu. »

SGANARELLE. -- Il me semble !
MAKPRURIT'S. -- Oui.

SGANARELLE. - Parbleu! il faut bien qu'il me le semble, puisque cela est.

MAXPHURIUS. - Ce n'est pas une conséquence; et il peut vous scmbler, sans que la chose soit véritable,

SGANARELLE. -- Comment il n'est pas vrai que je suis venu?

MARPHunts, --- Cela est incertain, et nous devons douter do tout.

SCANARELLE. --- Qui ? je ne suis pas ici, et vous ne me parlez pas.

MARPHURIS. --- Il m'apparait que vous êtes là, et il ma semble que je vous parle ; mais il n'est pas assuré que cela soit.

Impatienté, Sganarelle prend un båton, et s'en sert. Le ton change :

VARPHURI's. -- Comment ? Quelle insolence! M'outrager de la sorte ! Avoir eu l'audace de baiire un philosophe comme moil

SCANARELLE. -- Corriger, s'il vous plait, ceite manière de parter. Il faut douter de toutes choses, et vous ne devez pas dire que je vous ai baitu, mais qu'il vous womable que je vous ai batlu.

MARPHIURIUS. - Ah! Je m'en vais faire ma plainte au commis saire du quartier des coups que j'ai reçus.

SGANARCILL, --- Je m'en lave les mains.
VARPRUHUS. - J'en ai les marques sur ma personne,
SCANARELLE. - I se peut fairet.

Quand nous passons du Mariage forcé à la Princesse dElide, le ton, le caractère de l'intrigue et, pour tout dire d'un mot, l'atmosphère comique parait se modifier singulièrement.

Nous sommes dans la Grèce antique, et dans cette portion en quelque sorte sacrée de l'antique Grèce où se célébraient les jeux Olympiques. Le prince d'Élide désire marier sa fille, et donne de grands jeux, dont le vainqueur s'acquerra des droits à la main de la princesse ; de nombreux princes se sont rendus à son appel, et parmi eux Aristomène prince de Messène, Théocle prince de Pyle, Euryale prince d’Ithaque, amoureux tous les trois, mais inégalement avisés. La princesse est rebelle à l'amour, comme autrefois l'Ilippolyte d'Euripide: comme Ilippolyte, elle dédaigne Vénus, la déesse voluptueuse, pour ne se consacrer qu'à Diane, la chasseresse chaste et fière. Aussi Aristomène et Théocle, en poursuivant la princesse de leurs assiduités et de leurs soupirs, ne font-ils que l'indisposer contre eux. Euryale, plus adroit, se proclame insensible, lui aussi, et déclare ne prendre part aux jeux qu'à la condition d'en refuser le prix le plus précieux, la main de la princesse. Celle-ci est piquée, et veut séduire cet insolent qui ose résister à ses charmes. Ne réussissant pas, elle a recours à la jalousie, et annonce à Euryale que son cæur vient de s'attendrir et qu'elle aime enfin... Aristomène. Coup terrible, sous lequel Euryale est près de succomber ;

1. Scène v.

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