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était projeté, Molière, en composani son (l'uvre, a dû songer à sa jeune fiancée; il n'a pas été fàché qu'elle prit pour elle quelques-unes des déclarations d'Ariste. Mais c'est là sans doute tout ce qu'il faut concéder, et il serait fort dangereux de chercher avec précision jusqu'où va l'assimilation entre les personnages de la comédie et ceux de la réalité.

Bien autrement grandes sont les difficultés que soulèvent les applications faites à Molière et à Armande de l'École des femmes. Arnolphe recueillant Agnès, àgée de quatre ans, ce pourrait être Molière s'occupant, dès son bas âge, de la fille ou de la seur de Madeleine; par malheur, c'est plus exactement encore le Don Pèdre de la nouvelle de Scarron imitée par le poète: Don Pedre y recueille Laure à quatre ans et la fait élever dans un couvent avec l'ordre exprès qu'« elle n'ait aucune connaissance des choses de ce monde ». Après une telle éducation, Laure est toute semblable à Agnès; mais ni Laure ni Agnès ne ressemblent à Armande, pas plus d'ailleurs qu'Arnolphe ou Don Pedre ne ressemblent à Molière. Allons plus loin. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner à fond le scabreux problème de la naissance d'Armande. Mais si, comme l'ont rendu très vraisemblable les recherches de M. Bernardin', elle est une fille, née en 1638, de Madeleine Béjart et de M. de Modène. Armande est sensiblement plus âgée qu'Agnès, et Molière n'a pu être pour rien dans sa première éducation. - Que si Armande est née au début de 1643, la dislérence entre les âges d'Arnolphe et d'Agnès est sensiblement la moême qu'entre les âges de Molière et d'Armande; mais Agnès rend Arnolphe ridicule, Arnolphe lui-même se rend odieux par son étroitesse d'esprit et par son égoïsme: comment Molière aurait-il pu vouloir se peindre à quelque degré sous les traits de ce personnage

1. Voir Hommes et mæurs au IT ile siècle, p. 235-246: Le Muriage de Molière.

Jusqu'ici un moyen d'investigation à manqué à nos critiques, dont ils vont dorénavant pouvoir faire un grand usage. Armande n'était pas encore montée sur la scène : elle débute en 1663 dans la Critique de l'École des femmes et dans lImpromptu. Dans cette dernière auvre, elle et son mari figurent sous leurs propres noms, et il est intéressant de savoir ce qu'ils se disent :

Taisez-vous, ma femme! vous êtes une bête ! - C'est une chose étrange qu'une petite cérémonie soit capable de nous ôter toutes nos belles qualités, et qu'un mari et un galant regardent la même personne avec des yeux si différents ! - Que de discours ! - Ma foi, si je faisois une comédie, je la ferois sur ce sujet. Je justifierois les femmes de bien des choses dont on les accuse; et je ferois craindre aux maris la différence qu'il y a de leurs manières brusques aux civilités des galanis,

Quelle menace! s'écrient les uns, et comme le bonheur conjugal de Molière craque déjà! -- Quelle sécurité, s'écrient les autres, chez ce mari qui ose plaisanter ainsi sur ses relations avec sa femme, sans craindre que personne le prenne au mot! --- Et peut-être n'y a-t-il la tout simplement qu'une plaisanterie traditionnelle, dont il faut se garder de rien conclure!.

Mais sans doute le fait même que Molière et sa femme jouaient ici leurs propres personnages était de nature à gêner le poète. Il sera plus libre quand tous les deux porteront des noms d'emprunl, et il pourra alors parler à Armande le vrai langage que lui dictera son amour ou sa colère. Que dis-je? il le pourra! Force lui sera bien de le faire,

1. Un autre passage de la même pièce semble avoir plus de droits à nous instruire, et l'on se figure mal Molière, s'il craignait une infortune conjugale, faisant dire à sa femme, à propos des adversaires que ses comédies lui avaient suscités : « Pourquoi aller offenser toutes ces personnes-là et particulièrement les cocus, qui sont les meilleurs gens du monde ? » (sc. 5). Molière ici ne plaisante-t-il pas avec une pleine tranquillité d'àme ? et ce serait ce même homme qui, plus de dix mois auparavant, n'aurait peint qu'avec inquiétude les mésaventures d’Arnolphe!

puisque, pendant plusieurs années, les deux époux ne se verront, ne se parleroni qu'au théâtre. Aussi considérez le Misanthrope. Pendant que le public croit assister aux démeles d'Alceste et de Célimine, c'est le cæur ulcéré de Molière qui fait des reproches à la trop coquette Armande:

Ah! que vous savez bien ici contre moi-même,
Perfide, vous servir de ma foiblesse extrêmo,
Et ménager pour vous l'excès prodigieux
De ce fatal amour né de vos traiires yeux !

Acceptons ce fil conducteur, et espérons que, grâce à lui, nous allons pénétrer dans les sentiments intimes du poète. La désillusion va être prompte ei complète.

Dans le Sicilien, Don Pèdre et Isidore échangent des paroles qui souvent, semble-t-il, conviendraient à Molière et à sa femme. Or, c'était bien Molière qui jouait Don Pèdre, mais le rôle d'Isidore était confié à Mlle de Brie, et Armande, chargée du petit rôle de Zaïde, disait ces mots qui auraient dû mal sonner aux oreilles du mari jaloux: « Un jaloux est un monstre has de tout le monde, et il n'y a personne qui ne soit ravi de lui nuire, n'y eut-il point d'autre intérêt: toutes les serrures et les verrous du monde ne retiennent point les personnes, et c'est le cour qu'il faut arrêter par la douceur et la complaisance. »

George Dandin met plus nettement le mari et la femme en présence : l'un jouait Dandin, le mari trompé, ou qui va l'ètre; l'autre jouait Angélique, la fieffée coquine à laquelle Dandin a eu l'imprudence de s'unir. Est-ce que Molière, sûr de son infortune et de la honte de sa femme, aurait tenu, pour punir Armande, à afficher l'une et l'autre aux yeux du public? c'est ce que Loiseleur ne craint pas de dire. Faut-il au contraire regarder Molière comme plus discret et, si l'adultère est à peu près absent de son théâtre, croire qu'il n'osait peindre ce qu'il avait peut-êlre à son foyer? C'est ce que fait un instant M. Jules Lemaître. Dira1-01 enfin qu Armande devait être bien au-dessus du soupcon ci son mari bien en sécurité, pour qu'il n'ait pas craint une comparaison dans l'esprit des spectateurs entre ce qui se passait à la ville et ce qui se représentait au théâtre? C'est à quoi se décide Paul Mesnard; et c'est à quoi nous nous déciderions nous-même, s'il ne nous paraissait plus sage de reconnaitre et de proclamer que, mari, auteur et directeur, Molière ne voulait pas confondre ses attributions diverses. Mari, il tenait vis-à-vis de sa femme une conduite et un langage dont lui seul était juge et que nous ne connaissons guère; auteur, il s'efforçait de faire parler et agir chacun de ses personnages selon sa nature, et nous savons combien il a réussi ; directeur, il choisissait les interprètes de ses rôles d'après leurs aptitudes, et le succès le justifiait.

N'insistons donc plus sur les rôles joués par les deux époux et ne cherchons pas trop à deviner les intentions de Molière. Dans trois pièces successives, Mélicerte, le Sicilien et Amphitryon, Armande n'eut pas ou n'eut guère de place. -- C'est peut-être que Molière était irrité contre elle! - Non, sans doute, puisque, aussitôt après, il lui confiait le rôle le plus important de George Dandın. --- C'est peut-être qu'averti par le trop grand succès de la Princesse d'Élide il ne voulait pas permettre à sa femme de briller dans des fêtes de cour! - Pourquoi donc allait-il bientôt, dans les splendides représentations des Tuileries, transformer sa femme en Psyché, tandis que, circonstance aggravante, il donnait le rôle troublant de l'Amour à ce jeune fat sans scrupule de Baron? Et si, par hasard, Armande avait été souffrante au temps de Mélicerte et d'Amphitryon! L'hypothèse manque de romanesque, elle n'en est pas pour cela plus absurde.

En somme, de lant de suppositions échafaudées sur la carrière théâtrale d'Armande, il ne reste guère debout que celle qui concerne les rôles d’Alceste et de Célimène dans le Misanthrope, et celle-ci même, hélas ! est d'une solidité fort douteuse. Parmi les vers les plus caractéristiques de l'atrabilaire amoureux ct de la coquette, beaucoup, en 1666; ont été repris par Molière dans son Ton Garcie de Navarre de 1661, antérieur de plus d'un an à son mariage. Vous avez cru toui à l'heure que je citais quatre vers du Misanthrope : j'ai cité quatre vers de Don Garcie.

On a assez vu, par tout ce que nous venons de dire, que d'inconvénients offre, dans le détail, cette chasse aux indications autobiographiques dans Molière. Je ne signalerai plus, en terminant, que quelques inconvénients plus généraux.

Il semble que Molière ait lui-même protesté d'avance contre cette investigation indiscrèle, et qu'on puisse en partie appliquer à certains de ses historiens ei de ses commentateurs ce qu'il disail des comédiens de l'Hôtel de Bourgogne et de l'auteur de la comédie satirique jouée par eux, le Portrait du Peinire : « J'en serai ma déclaration publiquement... Qu'ils disent tous les maux du monde de mes pièces, j'en suis d'accord..., pourvu qu'ils se contentent de ce que je puis leur accorder avec bienséance. La courtoisie doit avoir des bornes ; et il y a des choses qui ne font rire ni les spectateurs, ni celui dont on parle. Je leur abandonne de bon cour mes ouvrages.... Mais... ils. me doivent faire la grâce de me laisser le reste et de ne point toucher à des matières de la nature de celles sur lesquelles on m'a dit qu'ils m'attaquaient dans leurs comédies. C'est de quoi je prierai civilement cet honnête mon

1. Cf. Don Garcie, IV, 8, et le Misanthrope, IV, 3. Les seuls changements sont ceux d'Ingrate en Perfide au second vers et d'effort en excès au troisième.

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