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sienr qui se mėle d'écrire pour eux. » A coup sûr, les Moliéristes ont des intentions autrement louables que celles de Boursault, et c'est pour la plus grande gloire de Molière qu'ils fouillent obstinément dans les recoins les plus cachés de sa vie. Mais Molière se passerait fort bien de leur zèle ; ou du moins, puisque, devenu illustre, il ne peut échapper aux biograplies, il les prierait civilement de ne pas trop abuser contre ses' ouvrages de ce qu'ils croient avoir appris sur son existence, de ne pas alourdir ses comédies de tous les sous-entendus et de tous les sens mystérieux qu'ils y supposent. « Vous êtes, dirait-il à ces Lysidas d'un nouveau genre, vous êtes de plaisantes gens avec vos révélations, dont vous embarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours... Ne consultons dans une comédie que l'effet qu'elle fait sur nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles et ne cherchons point de raisonnement pour nous empêcher d'avoir du plaisir. »

Et si encore les comédies n'étaient qu'alourdies ! Mais quand la signification en est faussée ! Quand l'idée que nous avons affaire à Molière nous empêche de sentir les ridicules d'Alceste ou même d'Arnolphe ! Quand, après avoir lait d'étranges conjectures sur sa vie d'après ses æuvres, on donne de l'ensemble des euvres d'étranges explications d'après sa vie ! Que dirait le grand comique, si, revenant tout d'un coup sur la terre, il se trouvait en face des divers Molières, tous nouveaux pour lui, que l'on a découverts dans son @uvre : le Molière révolté, le Molière prêcheur, le Molière lugubre! Ce dernier surtsat a fait fortune. Abreuvé d'ennuis en province, esclave du roi à Paris, amoureux d'une femine qui ne l'aimait pas et le déshonorait, malade de corps, plus malade dans l'âme, comparant sans cesse ses aspirations qui étaient hautes avec ses chutes morales qui ont été profondes, Molière a dû être triste, il l'a été, ses farces mêmes sont douloureuses.

« Rassemblez tous ces traits, s'écrie Weiss, mettez-vous devant les yeux cet humiliant collier de servitude, cette vie en promiscuité, avec l'idéal constant d'une vie et d'une vertu austères devant les yeux, la mort sans cesse défiée, mais sans cesse présente... Supposez que tout cela, jeté dans un cerveau de poèie comme dans un laboratoire, y fermente et s'y tourne en rire, et songez quel rire formidable, quel rire triste, quel rire sinistre jusque dans sa pleine expansion vous aurez alors ! » Ovous, qui vous êtes amusés au Médecin malgré lui ou au Bourgeois gentilhomme, ne sentez-vous pas combien vous vous trompiez ! et ne voilà-t-il pas la gaieté de Molière proprement tuée par raison démonstrative!

Ce qui n'est pas moins tué par une telle méthode, c'est le génie propre, c'est l'originalité particulière du poète. Molière emprunte à tout et à tous; il puise dans les pièces qu'il a jouées, dans les livres qu'il a lus, dans les conversations qu'on a tenues devant lui, dans les pensées que ses yeux pénétrants sont allés découvrir au fond des âmes ; mais, ce qu'il prend ainsi, il le transforme, il le fond avec ses inventions propres, il l'anime de la vraie vie, celle des héros mêmes qui s'agitent sur sa scène; si bien qu'il n'y a plus chez lui de pièces de rapport, mais des parties d'un organisme, pas de mots plaisants en soi, mais des mots plaisants par réflexion à celui qui les prononce ; pas de fantoches où les procédés uniformes de l'ouvrier se reconnaissent, mais de vrais hommes et de vraies femmes, dis-tincts, variés comme autour de nous. Dans ces conditions, Molière peut se souvenir de ses parents comme des étrangers, et de sa vie comme de celle des autres ; il peut çà et là exprimer ses sentiments les plus chers, et il n'y a sans doute pas d'outrecuidance à prétendre en reconnaitre quelques-uns (amour... de l'amour, instinct jaloux, regret

1. Molière, 2e éd., 1goo, p. 31-32.

attendri de son enfant perdu) à je ne sais quel accent plus chaud et plus pénétrant. Mais chercher dans son théâtre une sorte de commentaire dramatique perpétuel de sa vie, mais se le figurer sans cesse en train de se peindre, c'est le défigurer vraiment et commetire le plus caractérisé, le plus prolongé des contresens. C'est le confondre avec des génies d'un autre ordre, avec un Chateaubriand par exemple. Chateaubriand a dit que l'artiste mettaii toujours son histoire dans ses ouvrages et ne décrivait bien que son propre ceur, et il a eu raison en ce qui concerne Chateaubriand lui-même. En vain a-t-il promené ses héros en Bretagne, en Amérique, dans la Grèce et dans la Gaule antiques : René c'est Chateaubriand, Chactas c'est Chateaubriand, Eudore c'est Chateaubriand; et Amélie, Atala, Céluta, Mila, Velleda, Cymodocée sont également des femmes qui n'ont pu résister à l'attrait tout-puissant et fatal de Chateaubriand. Toujours moi, moi partout ! c'est son involontaire devise, comme c'est celle d'un Byron ou d'un Lamartine. Mais ce n'est pas celle d'un Shakespeare, d'un Balzac ou d'un Molière. Ceux-ci savent sortir d'euxmêmes, pénétrer dans les cours les plus divers et créer des âmes. Il ne faut pas plus chercher Molière dans ses personnages qu'on ne cherche Balzac dans le père Grandet, le père Goriot ou Vautrain, et qu'on ne cherche Shakespeare dans le roi Lear, dans lago ou dans Richard III.

CHAPITRE PREMIER

LA FORMATION ET LES DÉBUTS DE MOLIÈRE

MOLIÈRE EY PROVINCE

Vous avons reconnu que les divers incidenis de la vie de Molière ont contribué à la formation de son vénie; qu'ils lui ont fourni ce bagage d'observations, de réflexions, sans lequel sa comédie pourrait être «nusante ou spirifuelle, mais non pas riche comine elle l'est en idées, en tableaux exacts, en caract'zes vivanis ; que dans bien des cas enfin ils ont détermine l'éclosion et la forme de telle ou telle quvre. Il importe donc, sans donner dans les curiosités de l'érudition, de jeter un coup d'ail sur la vie de Molière. Nous nous bornerons dans ce chapitre à la partis qui précède la grande période de sa production littéraire, à celle qui précède l'installation de Molière et de sa troupe à Paris en 1658.

Je me méfie beaucoup des théories soi-disant scientifiques sur l'influence de la race et du milieu ; je ne puis m'empêcher de me souvenir que Descartes est tourangeau aussi bien que Rabelais ou M. Courteline, Lesage breton comme Chateaubriand ou Renan. Ce n'est cependant pas tout à fait pour rien que Molière est le compatriote de Villon, de Regnard, de Voltaire, de Beaumarchais, de Béranger, de Labiche, et il semble qu'il y ait un air de famille entre tous ces Parisiens. Comme la plupart de ces écrivains à l'esprit avisé et au bon sens narquois, il est né dans le quartier des lialles ; il a pu, dès son enfance, connaître la bourgeoisic, à laquelle il appartenait par sa naissance, et le peuple, auquel sans doute le mélaient ses jera. Né en janvier 1622, il a perdu sa mère quand il avait dix ans, et il se peut que le manque d'une tendresse, d'une direction maternelles l'ait amené à se jeter plus librement dans les aventures ; son père, quel qu'ait été son caractère, sur lequel nous avons été amenés à nous expliquer, semble, en effet, ne lui avoir pas été attaché par les liens d'une affection bien tendre.

Ce n'est pas à dire que Jean Poquelin ait manqué à ses devoirs envers son fils, et je me figure, au contraire, que les bons bourgeois, ses voisins, ont crié : « il fait des folies », quand ils l'ont vu envoyer son fils aîné JeanBaptiste au collège de Clermont. Car enfin, Jean Poquelin appartenait à la riche corporation des tapissiers ; il habitait une maison à lui, sous les piliers des halles, à l'en-seigne de Saint-Christophe; il avait succédé à son frère cadet Nicolas Poquelin comme valet de chambre tapissier ordinaire du roi, mais en était-ce assez pour faire de son fils le camarade de tant de fils de famille et lui donner pour maîtres les jésuites les plus renommés de Paris, ceux que Louis le Grand devait plus tard autoriser à donner son nom à leur collège ? Jean-Baptiste suivit pourtant les cours du collège de Clermont pendant quatre ou cinq ans, de 1636 à 1641 environ, et La Grange nous dit dans sa préface : « Le succès de ses études fut tel qu'on pouvait l'attendre d'un génie aussi heureux que le sien. S'il ful fort bon humaniste, il devint encore plus grand philosophe. L'inclination qu'il avait pour la poésie le fil s'appliquer à lire les poètes avec un soin tout particulier ; il les possédait parfaitement, et surtout Térence. » Grâce à la

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