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De pareils coup devaient étre sensibles à Molière, et déjà sans doule s'amassaient dans son âme les colères qui, aiguillonnant sa libre philosophie. devaient plus tard déterminer les hardiesses de l'École des femmes, du Tartuffe et de Don Juan.

Ce n'est là qu'une hypothèse, mais vraisemblable. El j'espère que je resterai aussi dans la vraisemblance, si j'ajoute que la vie menée par Molière en province a dû contribuer au mélange de comique débordant et de réflexion profonde, attristante, qui caractérise ses oeuvres. Pour qui réfléchit au travail forcené de Molière, à ses maladies, à ses soucis intimes, à ses angoisses morales, la gaieté du poète est chose prodigieuse, si prodigieuse qu'on l'a niée. Mais de quel droit nier ce qui est évident? Molière a beaucoup souffert, c'est vrai; sa comédie pent servir de thème à des réflexions mélancoliques, c'est vrai encore. Au fond, toute comédie est attristante, puisqu'elle a pour objet les vices et les ridicules de notre pauvre humanité; et, plus la peinture de ces vices et de ces ridicules sera parfaite, plus en seront chagrinés les esprits moroses. Mais tout cela empêche-t-il le rire d'éclater quand nous voyons jouer ou même quand nous lisons les comédies de celui que pourtant un de ses contemporains désignait déjà de ce pseudonyme transparent : Elomire hypocondre ? Et celui qui nous fait rire ainsi, n'a-t-il pas fallu qu'il rit lui-même, fût-ce immédiatement avant de pleurer ou après avoir pleuré ! Si l'on cherche la cause de cette étonnante aptitude, il est clair que l'on trouve avant tout le je ne sais quoi, comme on disait au temps de Molière, la nature propre de l'écrivain, le génie. Mais est-il défendu de songer aussi qu'après un enfant, nul n'est plus porté à pleurer et à rire presque à la fois qu'un comédien, habitué à être tantôt Cinna, tantôt Sganarelle? Quand, après avoir fait les plus beaux rêves, la troupe de Molière débarquait dans une ville et se voyait interdire les représentations, il devait arriver qu'une proiestation sourde se fit sentir dans les estomacs, et qu'un juron plus expressif sortit des bouches; l'acteur qui jouait le plus communément les héros entamait d'un air lugubre la tirade d'llorace :

Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes,
Le sort et les démons, et les dieux et les hommes ;

mais celui qui jouait les grotesquès voulait aussi 'exhaler sa plainte et le faisait dans les termes burlesques de son répertoire. A ce duo plaisant, la gaieté renaissait, et les facéties se précipitaient, narguant la malechance et la faim. « Baste! la comédie est une vie sans souci, et quelquefois sans six sous », comme disait philosophiquemeni Bruscambille, un prédécesseur de nos comédiens.

Peu regardant quand il s'agissait de bonne chère ou d'argent, on était peu regardant aussi quand il s'agissait de morale, au moins de certains chapitres de la morale. Par exemple, en ce temps ou les grands ne s'inquiétaient guère de payer leurs dettes, il est probable que les comédiens ne s'en inquiétaient pas davantage et qu'ils usaient parfois, pour manger sans payer leur écot, de finesses renouvelées des repues franches de Villon ou des bons tours de cet excellent Panurge. Et surtout, après s'être montrés si séducteurs et si entreprenants sur la scène pour le compte de personnages imaginaires, comment ne l'aurait-on pas été quelque peu à la ville pour son compte? Il y avait de singulières gens et il se passait parfois de singulières choses parmi ces comédiens. Si Louis Béjart était un querelleur, sa sæur Madeleine avait au contraire un caractère trop facile, et leur mère Marie Hervé ne pêchait pas par l'intransigeance dans l'honnêteté. Le 11 juillet 1638, un baptême avait eu lieu à Saint-Eustache - et c'est peut-être le baptème de la future femme de Molière - qui était bien la chose la plus extraordinaire que l'on put voir. La mère étail Madeleine Béjart; le père, nettement déclaré, était Esprit de Rémond de Mormoiron, chevalier, seigneur de Modène et autres lieux, lequel était marié (pas avec Madeleine, mais avec une Madame de Modène qui habitait près du Mans); le parrain était le propre fils, le fils légitime de M. de Modène, et la marraine, toute fière sans doute, était la mère de Madeleine, Marie Ilervé.

A vrai dire, le petit de Modène ne tenait pas lui-même sa demi-sœur sur les fonts baptismaux; il était remplacé par Jean-Baptiste L'Hermite de Vauselle. Mais ce n'était pas là un personnage moins caractéristique. Descendant du prédicateur de la première croisade, à ce qu'il prétendait, et, en tous les cas, issu de vieille noblesse, frère du poète de la Mariane et de la Morl de Sénèque, Tristan L'Hermite, le sieur de Vauselle avait épousé en 1634 une parente des Béjart, une comédienne, Marie Courtin, qu'il affubla du nom pompeux de Marie Courtin de la Dehors. Poète, historien, généalogiste, commerçant, protégé par Richelieu et Mazarin pour avoir trahi Gaston d'Orléans, tantòt riche, tantôt ruiné, dirigeant avec sa femme l'éducation de la fille de Madeleine Béjart et de M. de Modène, en attendani de donner à M. de Modène vieilli sa propre fille Madeleine en mariage, aussi pourvu de vanité que dénué de scrupules, ce personnage n'a pas seulement laissé sa femme jouer dans la troupe de Molière, il y a joué lui-même, sans grand succès.

Quelle bigarrure d'ailleurs dans cette troupe ! Si l'on jette un coup d'eil sur sa composition à divers moments, mais toujours pendant ses courses en province, on y trouve cing Béjart et leur parente Marie Courtin ; --- Georges Pinel, ancien professeur de Molière ; ---- les poète tragique Nicolas Desfontaines; - le poète pålissier célébré par M. Rostand, Raguenèau, qui, après avoir donné d'excellents pâtés, en était réduit à vendre ses talents, moins exquis certes, de coinédien, et servait surtout à moucher les chandelles ; --- le noble L'Hermite de Vauselle; -- la saltimbanque, fille de charlatan. Marquise-Thérèse de Gorla, célèbre, après son mariage avec le gros René Berthelot, sous le nom de Mlle du Parc. Que ces comédiens eussent des qualités morales, la chose est probable: d'Assoucy vante en connaissance de cause leur générosité; un intendant du Languedoc, en 1647, les appelle « de fort honnêtes gens », et plus tard nous verrons que Molière trouvera presque toujours dans ses acteurs des amis dévoués et fidèles. Mais leurs règles de vie devaient être fort peu jansenistes, et certaines maximes fréquentes dans le théâtre de Molière, certaines plaisanteries risquées peuvent en partie venir de là. Ajoutons, du reste, que plaisanteries et maximes étaient dans la tradition comique du temps et que la cour du grand roi n'en a nullement été scandalisée ; quand, en 1668, Molière a fait succéder l'Avare à George Dandin, c'est pour George Dandin que les préféférences de la cour se sont manifestées.

Si Molière prenait quelque chose de la morale facile de ses comédiens, sans du reste abandonner les hautes aspirations qui lui permettront de créer un personnage comme Alceste, les changements fréquents de sa troupe, l'arrivée constante de nouveaux acteurs le forçaient à apprendre autre chose, qui lui devait être infiniment utile : l'art de tirer parti de ses interprètes et, comme on dit, de mettre parfaitement au point ses cuvres. « On sait bien que les pièces de théatre ne sont faites que pour être jouées »; dira-t-il, quand il aura déjà écrit des chefsd'œuvre comme l'École des femmes, Tartuffe et Don Juan, ei Gabriel Guéret, de son côté, dira de lui : « Il a le secret d'ajuster si bien ses pièces à la portée de ses acteurs, qu'ils semblent être nés pour tous les personnages qu'ils représentent. Ils n'ont pas un défaut dont il ne profite quelquefois, et il rend originaux ceux-là mème qui semblaient devoir gâter son théâtre. » Un pareil talent, que rendent bien difficile les jalousies des comédiens et surtout des comédiennes?, suppose un don naturel, lui aussi ; mais, s'il faut une école à un directeur de théâtre et à un dramaturge, en conçoit-on une plus rude et plus profitable à la fois que la nécessité d'adapter sans cesse ses pièces et celles des autres à des acteurs, à des locaux, à des spectateurs différents ? N'oublions jamais, quand nous voulons nous rendre compte de l'ouvre, et du génie, et des succès de Molière, cet apprentissage de seize ans qu'il a fait avant de donner les Précieuses.

N'esl-ce pas aussi par cet apprentissage que s'expliquent un grand nombre des emprunts de Molière ? Ces emprunts sont innombrables, bien qu'il ne faille pas accepter comme exacts tous ceux que signalent les éditeurs et commentateurs, et beaucoup, il faut le reconnaître, résultent de lectrues et sont parfaitement intentionnels. Mais que d'autres aussi sont des réminiscences plus ou moins conscientes des oeuvres que Molière a jouées lui-même on a fait répéter à ses comédiens ! Trouvez-vous que la scène du billet dans le Misanthrope rappelle le début de la Sophonisbe de Mairet ? Songez qu'on jouait encore la Sophonisbe. Remarquez-vous que la Sæur de Rotrou parait imitée çà et là : dans le Tartuffe, le Médecin malgré lui, Mélicerie, l'Avare, le Bourgeois gentilhomme, les Fourberies de Scapin ? C'est

1. Voir certaine lettre de Chapelle sur la Béjart, la de Brie et la du Parc : « ... Je les ai faits (ces vers) pour répondre à cet endroit de votre lettre où vous me particularisez le déplaisir que vous donnent les partialités de vos irois grandes actrices pour la distribution de vos rôles... En vérité, grand homme, vous avez besoin de toute votre tête en conduisant les leurs, et je vous compare à Jupiter pendant la guerre de Troie... Qu'il vous souvienne de l'embarras où ce maître des dieux se trouva pendant cette gucrre sur les différents intérêts de la troupe céleste, pour réduire les trois décsses à ses volontés. » (Molière, édition Despois-lesnard, t. X, pp. 147-148.)

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