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que Rotrou élait fort en faveur ; et voilà pourquoi on peut voir encore de la Florimonde dans l'Élourdi, du Bélisairc dans Don Garcie,des Deux Sosies dans Amphilryon. Est-ce d'une lecture, n'est-ce pas plutôt d'une représentation da Pédani joué de Cyrano, que vient - si, d'ailleurs, il faut encore parler de Cyrano en cette occasion --- le précieux souvenir des Fourberies : « Qu'allait-il faire dans cette galère ? »

Enfin, ce dont Molière est encore le plus redevable à ses courses en province, c'est la provision d'observations, de « documents humains », qu'il en a emportée. On connait la légende du barbier Gély de Pézenas. Gély avait un fauteuil, que la Comédie-Française croit posséder, ou Molière venait s'asseoir pendant que les clients se succédaient dans la boutique. Il les regardait, il les écoutait, il notait leurs paroles et leurs gestes dans son admirable mémoire. Ainsi a-t-il fait partout. Un de ses adversaires ! a peint de la façon suivante celui qu'on a appelé le Contemplatcur: « Depuis que je suis descendu, Elomire n'a pas dit une seule parole. Je l'ai trouvé appuyé sur ma boutique dans la posture d'un homme qui rêve. Il avoit les yeux collés sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandoient des dentelles ; il paraissoit attentif à leurs discours, et il sembloit, par le mouvement de ses yeux, qu'il regardoit jusque au fond de leurs âmes, pour y voir ce qu'elles ne disoient pas ; je crois même qu'il avoit des tablettes, et qu'à la faveur de son manteau, il a écrit sans être aperçu ce qu'elles ont dit de plus remarquable. --- Peut-être, dit un interlocuteur, que c'étoit un crayon, et qu'il dessinoit leurs grimaces pour les faire représenter au naturel sur son théâtre. - S'il ne les a dessinées sur ses tablettes, je ne doute point qu'il ne les ait imprimées dans son imagination. C'est un dangereux person: nage. Il y en a qui ne vont point sans leurs mains ; mai: l'on peut dire de lui qu'il ne va point sans ses yeux ni se: oreilles. »

1. De Visé, dans Zélinde, scène vi. Voir la deuxième édition Moland, t. V, p. 16.

Toute sa vie, Molière a ainsi observé autour de lui mais n'est-il pas vraisemblable que c'est surtout dans sa jeunesse, que, moins absorbé par ses travaux, se mouvan dans des milieux plus variés, il a le plus fait pour former sa collection de types et d'originaux ! Pour nous en tenir à ce qui est propre à la province, songez à Monsieur de Pour. ceaugnac et aux détails satiriques sur Limoges ; à la Comiesse d'Escarbagnas et à la peinture de la société distinguée, ou qui veut l'être, d'Angoulême; au Bourgeois gentilhomme et aux Gascons qui y dansent dans le Ballet des nations; à Don Juan, au Médecin malgré lui et aux vivants paysans de l'Ile-de-France qui y étalent leur naïveté finaude. De la langue même des pays traversés Molière s'est souvenu : Pierrot parle le patois de l'Ile-de-France (et Molière peut l'avoir étudié pendant son séjour à Paris ou même l'avoir emprunté à Cyrano); mais Nérine parle picard ; et Lucette, cette Lucette de Monsieur de Pourceaugnac que M. Injalberl a bien eu raison de représenter dans son monument de Molière, Lucette, avec quelques gallicismes peut-être volontaires (puisque ce n'est qu'une feinte Piscénoise), parle le pur dialecte de Pézenas. II connaissait bien la province, celui qui en a fait faire par Dorine un croquis si vivement enlevé au second acte de Tarlufse.

Mais entin, quelles pièces composait Molière pendant ses pérégrinations?

Il fallait de la variété pour retenir le public, et peulêtre Molière, qui plus tard devait encore écrire Don Garcie de Navarre, a-t-il donné quelques pièces sérieuses -- on cite une Thébarde -- qui ont été mal accueillies. Même s'il se bornait au genre comique, deux variétés sollicitaient son attention.

D'abord la comédie littéraire, à l'intrigue savamment étudiée, au style soigné, rappelant les pièces des Rotrou, des d'Ouville, des Boisrobert, ou le Menteur et la Suite du Menteur de Corneille. On pouvait en prendre les modèles chez les Espagnols et surtout chez les Italiens. Diverses troupes ont dû jouer l'Inavvertilo à Lyon devant Molière vers 1653 ; elles oni pu jouer de même l'Interesse de Nicolo Secchi et l'Emilia de Luigi Grotto. Molière s'est inspiré de ces pièces pour son Elourdi, joué à Lyon, et pour son pit amoureux, joué à Béziers.

Puis, venait une variété plus humble, la farce. Celle-là se rattachait à notre ancien théâtre comique, celui qui avait produit Pathelin, et elle appartenait aussi à l'Italie, mais à l'Italie des types traditionnels : Pantalon, Bri-ghelle, Arlequin; à l'Italie des pièces improvisées sur la scène d'après un simple canevas; en un mot, à l'Italie de la Commedia dell'arte. Au temps de la jeunesse de Molière, la farce avait été le triomphe de l'Hôtel de Bourgogne, ou désopilaient la raie des spectateurs Gros-Guillaume l'enfariné, Gaultier Garguille le long et mince vieillard, Turlupin le fourbe, Perrine un comédien déguisé en semme ou en nourrice. Bientôt l'éclat de la farce avait påli dans la capitale devant l'aurore de la tragédie et des pièces sérieuses ; Jodelet seul l'avait maintenue au théâtre du Marais. Mais elle restait vivace en province. Les rivaux de Molière la cultivaient, notamment les Italiens. Molière vit aussi ces Italiens de la Commedia dell'arte et plusieurs fois sans doute il leur emprunta leurs sujets. En tous cas, lui aussi cultiva le même genre qu'eux et il y réussit à merveille.

Ce n'est pas le moment de montrer tout ce qui est resté de la farce dans l'æuvre ultérieure de Molière, et combien

T. I, - !

cet élément, méprisé par Boileau, a contribué au succès. de ses pièces et de sa troupe, inême à la cour, surtout à la cour. Qu'il nous sullise d'indiquer que Molière a hésité au début, comme il sera quelquefois par la suite, entre la comédie littéraire et la farre. Et, renvoyant à plus tard Tétude de l'Étourdi et du Dépit amoureur, disons un mot des premières farces faites en province.

Pour la plupart, nous n'avons que quelques titres et quelques vagues renseignements. Lorsque la troupe de Molière vint s'établir à Paris en 1658, elie joua devant le Roi, et demanda à représenter une de ses farces provinciales : le Docteur amoureux, qui plut beaucoup et contribua à l'établissement de la troupe. -- On cite deux autres titres qui se rapprochent de celui-là : les Trois docteurs rivaur, le Docteur pédant; cela fait-il en tout trois pièces, deux, une? Il est dillicile de le savoir. - De même, le Maitre d'école et Gros-René écolier peuvent former deux pièces ou une seule. - Enfin, on voit par les registres de la troupe de Molière qu'elle jouait trois farces dont nous ne pouvons indiquer l'auteur : Gorgibus dans le sac, le Fagoteux ou le Fagotier et la Casaque. Si ces farces étaient de Molière, on pourrait supposer que la première contenait déjà une situation des Fourberies de Scapin (Géronie dans le sac) et que le Fagoleux était une ébauche du Médecin malgré lui!

Deux autres farces sont maintenant (depuis 1845) insérées dans les éditions de Molière : la Jalousie du Barbouillé

1. Il faudrait citer aussi Gros-René jaloux ou la Jalousie du GrosRené, s'il n'était probable que l'acteur Gros-René, en prenant le rôle principal de la Jalousie du Barbouillé, dont nous allons parler, a fait modifier ainsi le titre de cette farce.

et le Médecin volant: un manuscrit en était dans les mains de J.-B. Rousseau en 1931, et un manuscrit - sans doute le même --- se trouve aujourd'hui à la bibliothèque Mazarine. Le Médecin volant n'est pas complètement rédigé; en maints endroits des etc... tiennent la place des <léveloppements absents : Jes comédiens les improvisaient, à la mode italienne. La Jalousie, au contraire, parait complètement rédigée; mais ou a beaucoup discuté sur la valeur du style. Rousseau déclarait qu'il ne pouvait être de Molière ; c'est un style « de grossier comédien de campagne », disail-il dans une lettre; et, dans une autre, il disail des deux farces : « Ce ne sont que des canevas remplis grossièrement par quelqu'un qui n'a jamais su écrire. » Viollet-le-Duc, le premier éditeur, dit au con

traire que le Barbouillé et le Médecin volant « ne seront jugés . indignes de Molière par aucun de ceux qui voudront bien

considérer à quelle époque, à quel âge et pour quelle destination il les a composés ».

Viollet-le-Duc me parait plus près de la vérité que Rousseau. Il me semble impossible de refuser à Molière toute part dans la rédaction des deux farces. De même que le fond du Barbouillé se retrouve dans George Dandin, ou la femme s'appelle également Angélique, et qu'une partie en a été reprise dans le Mariage forcé ; de même que le Médeoin volant ressemble à des parties de l'Amour médecin et du Médecin malgré lui, de même il y a dans les deux farces des phrases qui en ont été textuellement tirées par Molière et qui, outre qu'elles portent sa marque, n'ont pu être prises par lui que si elles lui appartenaient déjà : « Tranchez-moi d'un apophtegme » dans le Barbouillé ; « Tranchez-moi votre discours d'un apophlegme à la laconienne » dans le Mariage forcé. -- « Vous êtes un ignorant, un indocte, un homme ignare de toutes les bonnes disciplines » dans le Barbouillé; « allez, vous êtes un impertinent, mon ami, un homme ignare de toute bonne disci-

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