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Et sur ce que j'adore oser porter le blåme,
C'est me faire une plaie au plus tendre de l'àm”.
Tous ces signes sont vains : quels discours as-tu faits'

S'étonnera-t-on que Victor Ilugo n'ait pas été sur le style de l'Étourdi du même avis que Voltaire ? Il admirait les accents indignés de Lélie; il admirait l'exquise comparaison du joueur de boule. Il disait, dans son exil : « L'Étourdi a un éclat, une fraicheur de style, qui brilleni encore dans le Dépit amoureux, mais peu à peu s'effacent, à mesure que Molière, cédant malheureusement à d'autres inspirations que la sienne, s'engage de plus en plus dans une nouvelle voie ?. » Et ceci n'est point une boutade, car, loogtemps auparavant, 1. llugo avait déjà regretté que, pour plaire à Boilean, Molière eùt de bonne heure « éteint le style lumineux de l'Étourdi 3).

Que penser de cette opinion du grand poète ? A coup sür, il exagère l'influence de Boileau sur Molière ; à coup sûr encore, il a tort de ne pas voir les raisons profondes pour lesquelles Molière a dù changer de style: le pittoresque, la poésie, la fantaisie dans la forme ne convenaient plus à des cuvres dont le fond était plein d'observation, de vérité, de réalisme. Mais Ilugo s'est montré un critique très avisé quand il a signalé le caractère tout particulier du style de l'Élourdi. Celui du Dépit amoureux est déjà moins éclatant. Après quoi, la lutte contre les précieuses invite Molière à se méfier plus encore qu'il ne l'avait fait du style figuré. Dès lors, la réforme est accomplie, et les auvres en vers de Molière – comme d'ailleurs l'a remarqué avec force Ilugo lui-même dans la préface ile Cromwell --- se distingueront (réserve faite pour des négligences bien connues *) par la netteté, la clarté, la

IActe III, scènes vi et iv, v. 1015-1018 et 1040-1045. 3. Rapporté par M. Stapfer. . 3. Préface de Cromwell. 1. Sur le style de Molière, voir surtout Scherer, Études sur la

vigueur sobre avec laquelle la pensée est comme enfermée, enchåssée dans le moule du vers, en un mot par des qualités que nous avons signalées dans l'Étourdi, mais en déclarant qu'elles n'étaient nullement caractéristiques de cette æuvre. Et il en sera ainsi jusqu'à ce que, à la fin de sa carrière, sûr de sa méthode et de son style, pou vant sans danger aucun accorder davantage à son imagination, Molière adopte, surtout dans les Femmes savantes, une sorte de compromis admirablement conçu entre le style un peu trop abstrait peut-être de ses grandes pièces et le siyle peut-être un peu trop luxuriant, un peu trop chargé en couleur de l'Élourdi.

Mais avait-il été inutile à Molière de faire, comme poète, les tours de force que nous avons remarqués ici! L'étude du style nous amène à la même conclusion que celle du fond même de l'auvre. L'Étourdi a été un excellent exercice pour Molière; mais Molière ne serait pas notre grand poète comique s'il avait continué à écrire des (L'uvres comme l'Étourdi. L'Étourdi c'est la part, déjà brillante, dans l'ouvre de Molière de la tradition littéraire, de l'italianisme, auquel l'hispanisme ressemblait fort : il fallait s'engager sur une autre voie pour être vraiment français et vraiment créateur.

littérature contemporaine, t. VIII; V. Fournel, le Théâtre au XVIIe siècle, la Comédie, p. 165 sqq. ; Mesnard, Molière, t. XII ; Brunetière, Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française. I. VII.

CHAPITRE III

LE DÉPIT AMOUREUX

Parmi ceux qui me lisent, beaucoup peut-être connaislent le Dépit amoureux tel qu'il est joué à la Comédie

Française et à l'Odéon. C'est une petite comédie en deux actes, vraiment exquise, où l'on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, de la peinture exacte et délicate des sentiments, ou de la verve comique partout prodiguée. Le sujet, d'ailleurs, est des plus simples : on s'aime; on croit avoir à se plaindre de l'objet aimé, on se brouille; mais, en se brouillant, on veut se dire tout ce qu'on a sur le creur; au milieu des reproches, on faiblit, on s'attendrit : c'est la réconciliation. Tani qu'il y aura des amoureux et il est à croire qu'il y en aura longtemps — un tel sujet sera d'actualité. Il l'est depuis que l'amour a commencé à faire alterner ses flux et reflux d'abandon et de défiance, et peut-être la première scène de dépit amoureux a-t-elle été jouée au naturel dans le Paradis terrestre. Aussi serait-ce faire æuvre vaine que de chercher oů Molière a puisé son inspiration. Ailleurs que dans la pièce qui nous occupe, il s'est, pour peindre le dépit amoureux, souvenu de deux de ses devanciers : dans la scène 4 de l'acte II de Tartuffe il a emprunté quelques traits à la jolie comedia de Lope : le Chien du jardinier; dans un des intermèdes des Amanis magnifiques, il a traduit l'ode délicieuse d'Horace : Donec graius eram tibi. Ici même, on pourrait rappeler l'Absent chez soi et Aimer sans savoir qui, deux comedias de Lope mises en français par d'Ouville. Mais, vraiment, ces imitations sont peu de chose, et c'est surtout de la nature que Molière s'est inspiré.

On voit, par les rapprochements que je viens de faire, que le dépit amoureux a comme hanté Molière. Il y est revenu en maints endroits, dont trois surtout demandent à être comparés : la scène 4 de l'acte II de Tartuffe, la scène 10 de l'acte III du Bourgeois gentilhomme et les deux actes du Dépit amoureux.

Ce dernier texte qui, tout compte fait, est le plus intéressant, a cependant sur un point une incontestable infériorité. La brouille n'y vient point d'un de ces nuages que forment l'imagination trop active ei la sensibilité trop vive des amants; l'amour n'y est point à lui-même son propre ennemi, et c'est un maleniendu inévitable, c'est un concours extraordinaire de circonstances qui produisent la rupture. Eraste aurait toute confiance dans Lucile, si son rival Valère n'affichait pas une satisfaction inquiétante. Bien plus, quand Valère voit le billet fort tendre que Lucile vient d'envoyer à Éraste, il se contente d'éclater de rire et d'affirmer qu'il a de plus sûrs garants de l'allection de la jeune fille. Arrive son valet ; Éraste lui pose des questions captieuses, il le presse, il le menace, et le valet jure que Lucile est secrètement devenue l'épouse de Valère. Comment dès lors Éraste pourrait-il ne pas douter de sa maitresse ? et le mot de dépit suffit-il même à exprimer ce qu'il ressent ? Ce qui est étonnant, en vérité, ce n'est pas qu'il se brouille d'abord avec Lucile, c'est qu'il se réconcilic ensuite avec elle, sans que l'étrange mystère soit éclairci.

Le Bourgeois gentilhomme donne à la brouille un point de départ plus simple, plus commun, meilleur par consé(uent. Cléonte n'a pas vu Lucile de deux jours, autant dire de deux siècles. Aussi, quand il la rencontre, s'avancet-il avec joie vers elle. Mais Lucile, en ce moment escortée d'une vieille tante, qui est prude et grondeuse, détourne wes regards et passe brusquement. Cléonte devinera-l-il le motif de reite conduite : Laissera-t-il même Lucile s'expliquer tranquillement alors qu'il lui adresse des reproches? Il n'aura garde, et criera d'abord à la trahison. Et je crois bien que c'est ainsi que souvent les choses se passent : un des amants qui a salué, l'autre qui a fait semblant de ne pas voir, voilà l'un des plus ordinaires sujets de dispute entre les amoureux.

La scène du Tartusse est d'une vérité plus générale et plus profonde encore. Ici plus d'événement extérieur à la vie morale des personnages ; plus de hasard, si simple soit-il. Deux cours faits pour s'aimer, deux esprits fails pour se comprendre se froissent, parce qu'un instant ils n'observent pas la même attitude vis-à-vis de ce qui leur cause cependant un trouble égal. Mariane est promise à Valère, et, lorsqu'Orgon se dédit pour la donner à Tartulle, les deux amoureux n'ont au fond qu'une même idée : « cet hymen est impossible, Valère et Mariane doivent être l'un à l'autre. » Mais la jeune fille, plus timide, est surtout dominée par la tristesse ; elle voudrait d'abordêtre plainte ; le jeune homme, plus bouillant, s'indigne ou raille (car le texte semble permettre ces deux interprétations); de là nait le conflit :

VALÈRE.
On vient de débiter, Madame, une nouvelle
Que je ne savois pas, et qui sans doute est belle.

MARIANE.
Quoi ?

VALÈRE. Que vous épousez Tartuffe. Valère s'attend à ce que Mariane réponde bien vile : « certes non, je ne l'épouserai pas. » Mais Mariane est choquée du ton de Valère, et, puisque celui-ci n'a parlé que de la décision d'Orgon, c'est aussi de la décision d'Orgon qu'elle parlera :

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