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MARIANE.

Il est certain
Que inon père s'est mis en tête ce dessein.

VALERE.
Votre père, Vadame ?...

MARIANE.

A changé de visée :
La chose vient par lui de m'être proposée.

TALÈRE.
Quoi, sérieusement ?

MARIANE.

Oui, sérieusement. Il s'est pour cet hymen déclaré hautement. Ainsi, le mot attendu par Valère n'a pas été prononcé : après la perfidie du père faudra-t-il supposer la perfidie de la fille ? Non, sans doute; mais c'est déjà trop qu'il faille demander à Mariane quels sont ses projets; ct Valère, en le demandant, laisse percer son irritation :

Et quel est le dessein où votre âme s'arrête,

Madame ? Pour Mariane, cette question est une offense. Il devrait savoir quels sont ses sentiments ; puisqu'il veut les ignorer, elle aussi les ignorera ;

MARIANE.
Je ne sais.

VALÈRE.

La réponse est honnête.
Vous ne savez ?

MARIANE.

Non.

VALÈRE.

Non ?
MARIANE.

Que me conseillez-vous !

C'en est trop ; et ces deux êtres qui s'adorent vont à l'envi prolonger le malentendu ; ils vont à l'envi se piquer, se meurtrir :

VALÈRE.
Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.

MARIANE.
Vous me le conseillez?

VALÈRE.

Oui.
MARIAE.

Tout de bon."
VALÈRE.

Sans doute :
Le choix est glorieux et vaut bien qu'on l'éroute.

MARIAXE.
Hé bien ! C'est un conseil, Monsieur, que je reçois.

VALÈRS
Vous n'aurez pas de peine à le suivre, je crois.

MARIANE.
Pas plus qu'à le donner n'en a souffert votre âme.

VALÈRE.
Moi, je vous l'ai donné pour vous plaire, Madame.

MARIANE.
Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.

Vous vous rappelez la suite de cette scène : comineni alère veut dire pour jamais adieu à Mariane ; comment il gagne la porte lentement, non sans se retourner à plusicurs reprises ; comment il seint, et Mariane aussi, de résister à Dorine qui les rappelle; comment Valère et Mariane se rapprochent peu à peu et se sourient.

Il était impossible à Molière de montrer plus de délicatesse et de vérité que dans celle scène ; mais il pouvait la Traiter avec plus d'ampleur et en augmenter l'effet comique. Les Espagnols, el notamment Lope de Vega, avaient souvent montré leurs valets, leurs graciosos, transposant, si je puis dire, les joies ou les plaintes de leurs maitres et, comme des échos bouffons, répondant par un lyrisme grossier au lyrisme noble des principaux personnages. Nos initateurs de l'Espagne, les Scarron, les Boisrobert et les J'Ouville avaient fait de inéine. Vy avait-il pas là une indication dont on pouvait tirer un excellent parti ? Les mêmes sentiments prennent une couleur et un accent différents dans des âmes différentes, et un valet n'aimera pas, ne se plaindra pas, ne se réjouira pas comme son

maitre. A côté d'un couple d'amoureux de condition plus ou moins haute, mettez un couple d'amoureux pris dans la domesticité, et dont les amours subiront les mêmes vicissitudes : du coup vous aurez, avec des traits psychologiques curieux, un contraste émineminent plaisant. Aussi, dans le Bourgeois gentilhomme, Covielle aime-t-il Nicole, comme Cléonte aime Lucile; quand Lucile a détourné la tête devant Cléonte, Nicole a bien été forcée d'en faire autant devant Covielle ; et, quand Cléonte se dispute, se brouille, se réconcilie avec Lucile, Covielle en fait autant avec Nicole. Seulement, la scène parait écrite un peu rapidement, les effets manquent de variété, et, comme les répliques des valets s'intercalent régulièrement entre les répliques des maîtres, il y a là une sorte de quatuor trop bien réglé, dont la symétrie finil par devenir fatigante.

Molière avait fait beaucoup mieux quatorze ans plus tôt, huit ans déjà avant le Tartuffe. Il y a de la symétrie aussi dans le Dépil amoureur, mais une symétrie moins minutieuse, plus naturelle et plus plaisante à la fois, assez conventionnelle pour que le public s'y attende, assez vraie pour qu'il la désire et s'en réjouisse. Le quatuor est ici remplacé par des duos successiss, offrant de bien amusantes variations sur les mêmes thèmes, et, chaque fois que le duo des maitres est fini et que les valets restent en présence, le public rit d'avance à la pensée du duo qu'il va maintenant entendre.

C'est que Molière a commencé par lui bien faire connaître ses personnages et que, si les scènes s'opposent, les personnages ne s'opposent pas moins. Eraste est un amant tendre, respectueux, inquiet : c'est un élégiaque. Son valet Gros-René n'est point de cette humeur ; c'est, comme il dit, « un homme fort rond de toutes les manières », bon vivant qui ne veut de l'amour qu'en tant qu'il est compatible avec la gaieté, qui parle un langage fort expressif dans l'invective comme dans la galanterie, et

qui se garde de la jalousie comme de la peste : moi jaloux ? dit-il à sa fiancée Marinelle :

Moi, jaloux ? Dieu m'en garde, et d'être assez badin
Pour m'aller emmaigrir avec un tel chagrin !
Outre que de ton coeur ta foi me cautionne,
L'opinion que j'ai de moi-même est trop bonne
Pour croire auprès de moi que quelqu'autre te plùt.

Où diantre pourrois-lu trouver qui me valūti ? Lucile est bien faite pour s'accorder ou, ce qui revient à peu près au même, pour se disputer parfois avec Éraste. Figure charmante, qui ouvre déjà dignement la galerie des jeunes filles de Molière, elle est tendre, confiante, mais fière aussi et capable de ressentir vivement un affront, sinon d'en tenir longtemps rancune; pendant qu'à côté d'elle, cette matoise de Marinette, sait si bien se faire payer par Éraste les bonnes nouvelles qu'elle lui apporte. Marinette est plus fine de taille et d'allure que Gros-René, mais lui ressemble par la gaieté, la fantaisie, la verdeur du langage et le dédain de tout ce qui chagrine et enlaidit.

Avec des personnages aussi bien campés, et qui s'opposent si bien deux à deux, comment les contrastes les plus violents ne paraitraient-ils pas naturels. Aussi, quand Eraste, au début de la pièce, a reçu de sa Lucile la permission la plus flatteuse et la mieux tournée de demander sa main à un père ; quand, tout enflammé par l'espoir, il a parlé d'expier par la mort ses légers soupçons, ou a traité de déité la soubreite qui lui a remis le billet de sa maitresse, voyez avec quelle rondeur, quelle aisance et quel lyrisme aussi, mais médiocrement sérieux, se règlent les affaires de cæur de Marinette et de Gros-René :

MARINETTE

Et nous, que dirons-nous aussi de notre amour ?
Tu ne m'en parles point.

1. Acte I, scène 11, v. III-116.

GROS-RENÉ.

Un hymen qu'on souhaite,
Entre gens comme nous, est chose bientôt faite :
Je te veux ; me veux-tu de même ?

MARINETTE.

Avec plaisir

GROS-RENÉ.
Touche, il suffit.

MARINETTE,
Adieu, Gros-René, mon desir.

GROS-RENÉ.
Adieu, mon astre.

MARIXETTE,
Adieu, beau tison de ma flamme.

GROS-RENÉ.
Adieu, chère comète, arc-en-ciel de mon åmel,

A la bonne heure ! ils s'aiment aussi, ceux-là, mais sans trouble, sans airs tragiques ; ils rient à leurs fiançailles, ils seront vraiment à la noce le jour où ils se marieroni.

Seulement, il est entendu que la promesse de mariage ne peut tenir entre Marinette et Gros-René que si elle lient aussi entre Eraste et Lucile. Quand Éraste se croit décidément trahi et qu'il repousse en Marinette la messagère d'une perfide, Gros-René repousse aussi en elle une femme qui ne saurait manquer d'être perfide à son tour :

ÉRASTE,
Oses-tu me parler, âme double et traîtresse ?
Va, sors de ma présence, et dis à ta maîtresse
Qu'avecque ses écrits elle me laisse en paix,
Et que voilà l'état, infàme, que j'en fais?

Remarquez ce vers aux coupes énergiques et qui marquent si bien l'indignation. Lui aussi, Gros-René est capable de terminer un couplet par un vers aux coupes hardies ; mais le sien aura bien un autre ton :

1. Acte I, scène li, v. 184-190. 2. Acte I, scène v, v. 325-328.

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