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C'est que le Dépil amoureux en deux actes n'a jamais été une pièce complète ; c'esi que le plan n'en a nullement été conçu par Molière. Le vrai Dépil amoureux de Molière avait cinq actes, ei c'est en réunissant le premier de ces actes, quelques vers du second et la plus grande partie du quatrième, que la pièce actuelle a été formée tardivement, quelques années seulement avant la Révolution française. Le vrai Dénit Amoureus se compose de deux parties, qu'on a pu séparer, mais non sans laisser voir quelques- · uns des points de suture qui les réunissaient : une partie originale, excellente, et qui seule justifie le titre (c'est celle que nous venons d'étudier); -- une partie empruntée, consuse, qui pourrait s'appeler, à l'italienne : les Tromperies ou les Quiproquos, et dont nous avons maintenant à dire quelques mots rapides.

Dans cette partie, qui forme cnviron trois actes, on pourrait signaler des imitations diverses : de Térence, d'Érasme, de Nicolo Barbieri, de Gillet de la Tessonnerie ; mais, presque partout, c'est une comédie italienne de Nicolo Secchi qui est suivie : l'Interesse, la Cupidité.

Pour gagner un pari étrange, un père a toujours fait passer une de ses filles pour un garçon; mais le prétendu garçon a un caur sensible, et il — ou elle -- a trouvé le moyen d'épouser, sans ètre reconnu, un amoureux de sa seur. Comprenez-vous maintenant pourquoi Valère riait de la confiance d'Eraste? Valère se croyait le mari de Lucile, alors qu'il était le mari d'Ascagne, et c'est dans le cinquième acte de la pièce complète que s'expliquait le quiproquo. Que ce sujet bizarre ait séduit Molière à ses débats, il ne faut pas s'en étonner : les filles déguisées en garçons pullulent dans tous les théâtres du temps, chez Shakespeare comme chez les Italiens, chez Rotrou comme chez les Espagnols. Nul ne fuyait, tant s'en faut, les équivoques grossières qu'amenaient ces déguisements, et l'æuvre de Molière, qui nous parait parfois fort risquée, est un

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modèle de décence si on la compare à l'ouvre de Secchi.

Ce qui est plus singulier, c'est que Molière a compliqué la donuée de la pièce italienne. Au déguisement il a ajouté une substitution, que dis-je ? une double substitution d'enfants; après quoi, usant de la même désinvolture que clans l'Étourdi, il n'a guère pris la peine d'expliquer clairement les posiulats dont il partail. L'exposition complique l'obscurité du fond par l'obscurité du siyle, et sans fesse nous sommes teniés de dire comme un des personnages :

i ces énigmes-là je ne puis rien roinprendre. Dans cette partie italienne de la pièce, ce qui est le plus piquant est encore ce que Molière a le moins exactement imité: la scène, un peu scabreuse dans son fond mais fort gracieuse, ou Ascagne exprime d'une façon voilée, d'une façon conditionnelle, son amour à Valère :

Je disois que Valère Turuit, si j'étois fille, un peu trop su me plaire ; ---- un monologue du valet Mascarille, qui, se transformant en dialogue avec un personnage absent, fait pressentir le merveilleux début d'Amphitryon; - une scène de slocteur, qui rappelle la Jalousie du Barbouillé, et annonce le Mariage forcé : un docteur, que l'on a consulté sur un cas difficile, entasse, au lieu de répondre, les observations pédantesques, et l'on en est réduit à le mettre en fuite en agitant à son oreille une cloche de mulet; ---- enfin un jeu de scène entièrement original et dont Molière se souviendra dans le Tartuffe : le vieillard Polydore, père de Valère, apprend le prétendu mariage secret de son fils avec Lucile et veut aller implorer le pardon du père de la jeune fille, ubert. Mais Albert, en cachant le sexe d'Ascagne, a nui aux intérêts de Polydore et croit que le vieillard vient lui faire des reproches. A mesure que Polydore supplie. Albert supplie davantage; à mesure que Polydore fait appel aux sentiments miséricordieux d'Albert, Alber! vante davantage la miséricorde ; les den vieillards finisseni par se trouver à genoux l'on devant l'autre, sans s'être compris et en admirant leur bonté réciproque.

Il y a donc de bons détails dans les trois actes romanesques du Dépit amoureur. Mais cette partie de l'ouvre n'en a pas moins tous les défauts de la comédie littéraire de ce temps ; elle les a plus que l'Élourdi, et, à ne considérer qu'elle, il semble que Molière ait fait un pas en arrière. Ce qu'il fallait, pour que Molière se dégageât nettement d'une néfaste tradition et déployât tout son génie, c'est qu'il renoncât à imiter les grandes comédies italiennes on espagnoles ; qu'il ne iint plus à honneur de mettre sur la scène une intrigue savante et compliquée ; qu'il adoptat le cadre modeste de la farce, saul à le remplir si bien d'études de meurs, d'études de caractères et d'inventions plaisantes, qu'il le sit craquer de toutes parts. C'est à la farce que Molière allait devoir ses premiers succès parisiens, et c'est par la farce qu'il allait commencer sa carrière parisienne comme dramaturge.

CHAPITRE IV

MOLIÈRE A PARIS, -- LES PRÉCIEUSES RIDICULES.

Nous avons laissé Molière et sa troupe dans leur quartier général de Lyon, d'où ils rayonnaient en divers sens, notamment pour donner des représentations en Languedoc et, en dernier lieu, à Grenoble. Mais il y avait bien longlemps que duraient ces années d'apprentissage et de voyage. Il tardait à tous de rentrer à Paris, et des amitiés puissantes qu'ils s'étaient faites, jointes au mérite qu'on leur reconnaissait partout, leur faisaient espérer que cette fois leur établisseinent dans la capitale serait durable. Pour préparer les voies à cet établissement, le mieux était de se porter à proximité de Paris, dans une ville qui passait pour la seconde capitale en France de l'art dramatique. En avril ou en mai 1658, Molière s'installait à Rouen.

Y fut-il apprécié. Vous voulons le croire; mais les documents ne nous signalent que le succès de deux belles actrices: la de Brie et la du Parc. Celle-ci surtout tourna toutes les tètes, celle de Thomas Corneille, qui avait alors trenle-trois ans, et celle de Pierre Corneille, de l'auteur inème de Polyeucte, qui en avait alors cinquante-deux. On connaît ses stances à Marquise (Marquise était le prénom de la du Parc):

Marquise, si mon visage
A quelques traits un peu vieux,
Souvenez-vous qu'à mon age
Vous ne vaudrez guère mioux.

Le temps aux phis belles choses
Se plait à faire un affront,
Et saura faner vos roses,
Comme il a ridé mon front...

Le génie vaut bien la beauté; si le poète est vieux, il est illustre, et ce peut être un honneur enviable que de luz plaire :

Chez cette race nouvelle,
Où j'aurai quelque crédit,
Vous ne passerez pour belle
Qu'autant que je l'aurai dit.

A Paris même, la réputation de la du Parc et de la de Brie était parvenue : cela est fàcheux à dire, mais elle aida au succès de Molière. Pourtant, ce qui assura ce succès, ce ful la supériorité de la troupe dans la farce.

Le 24 octobre 1658, la troupe, qui avait définitivement quitté Rouen et à laquelle Monsieur, frère du roi, avait accordé, avec une pension qui ne fui jamais payée, une protection qui fut plus effective, la troupe parut « devant Leurs Majestés et toute la cour sur un théâtre que le Roi avait fait dresser dans la salle des Gardes du vieux Louvre »; ajoulons: devant les acteurs de l'Hôtel de Bourgogne, qui, voyant avec chagrin l'arrivée de ces rivaux, venaient épier leur jeu, et dont l'hostilité, si bien affichée plus tard, commença sans doute dès ce soir même. On joua Vicomède, où les senımes plurent, ou Molière parait avoir été accueilli moins favorablement. Puis Molière, en qualité d'orateur de la troupe, reparut sur le théâtre, reinercia « le plus grand roi du monde » de l'attention qu'il avait prêtée à de pauvres comédiens de campagne, et le supplia d'écouter encore « un de ces petits divertissements qui avaient acquis à cette troupe quelque réputation, et dont elle régalait les provinces ». Le Roi consentit; on joua lc Docteur amoureut, où Molière faisait le docteur; et le monarque, enchanté, donna aux comédiens de Monsieur

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