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pas être perdue? Est-ce que nous n'allons pas uniquement nous sentir en face d'un mallaiteur sinistre! Si cela arrive, Molière aura rommis une lourde faute, puisque l'unité d'impression fera défaut à son ouvre. Or, s'il faut en croire M. Jules Lemailre!, la faute est commise, et à tel poini, qu'on ne peut même pas parler de dissonances dans le rôle de Tartufle : il faut dire qu'il y a deux Tartulles, dont le premier, celui des deux premiers actes et de quelques endroits par la suite, « n'est qu'un pourceau de sacristie, un grotesque, un bas cafard de fabliau, une troone ile « moine moinant de moinerie », violemment taillie à coups de serpe par l'anti-cléricalisme (déjà !) du (libertin » Molière », --- et dont le second est un homme de bonne éducation, une sorte de gentilhomme pauvre, tortueux et élégant, athée, sensuel, d'autant plus dangereux que sa perversité est loin d'être sans grâce, et qui met presque Elmire en danger par l'art avec lequel il pratique la corruption. Ce second Tartuffe, qui ressemble par plusieurs côtés à Don Juan, ne saurait vraiment ître un personnage comique.

Il y aurait lieu de s'arrêter assez longuement ici et de réfuter M. Jules Lemaitre, si, usant d'un procédé qui lui est familier, il n'avait eu soin de se réfuter lui-même. Après avoir montré que Tartusse était double, il a montré ensuite qu'il était simple. Et Tartuffe est simple, en eflet, mais non de la façon que M. Jules Lemaître l'entend. Le critique ne prend plus à la lettre toutes les exagérations de Dorine et d'Orgon, il abandonne le pourceau de sacristie et le bas cafard de fabliau qu'il avait cru voir dans les premiers actes; mais il continue à exagérer la finesse, la distinction, l'habileté de Tartufle dans les derniers. S'il ramène Tartusse à l'unité, c'est en ellaçant com

I. Les Contemporains, t. VII, p. 338 et suiv. ; cf. Impressions de théâtre, t. IV, p. 37 et suiv.

plètement le premierTartuffe devant le second, pour rendre le personnage partout sérieux. --- Il ne s'agit que de les fondre, ce qui est aisé, et Tartusle reste dans son ensemble un personnage à la fois sinistre el comique.

Voyons d'abord les situations où Molière met Tartusle. Ces situations, il n'en coûte nullement de l'avouer, sont de celles qui pourraient figurer dans le drame le plus noir. Un hypocrite luxurieux qui, tout en parlant du ciel, cherche à séduire une honnête femme, la femme de son bienfaiteur, la belle-mère de celle qu'il doit épouser; un satyre qui, dès qu'il croit la voir faiblir, la pousse sans délai à la suprême honte pour la compromettre définitivement et pour satisfaire sa passion ; un égoïste sans pitié qui laisse un père chasser injustement son fils à cause de lui, qui amène sa dupe à se dépouiller de tous ses biens, et qui récompense tant de dévouement aveugle par la pire des trahisons : Molière, avec de telles scènes, aurait pu faire frémir et pleurer ; et la force de ces situations est telle, que nous nous sentons par endroits un peu oppressés en les voyant. Mais Molière a voulu que cette impression fùt fugitive, et il a mis fort habilement un élément comique dans ces situations mèmes qui devaient nous faire trembler. · Ainsi, quand commence la première entrevue entre Elmire et Tartuffe, nous savons très bien qu'Elmire méprise son prétendu séducteur et que celui-ci n'obtiendra rien. Dans la suite de la scène, on voit à sa froideur, au soin qu'elle prend de le mettre en contradiction avec ses allures pieuses, que son cæur n'a pas battu plus fort et qu'il lui faut même bien songer à la détresse morale où se trouve la pauvre Mariane, menacée d'épouser Tartuffe, et à la nécessité où elle est de ménager Tartuffe afin d'obtenir son désistement, pour ne pas ricaner au nez de ce Don Juan de sacristie. Il importe ici de ne pas se laisser influencer par le souvenir des autres amoureux et séduc

teurs de Molière'. Qui, une tradition gauloise émineinment tâcheuse a voulu que, jusqu'à nos jours (ou les Augier et les Dumas fils v ont mis en partie bun ordre), le mari au théâtre fût toujours ridicule et le séducteur toujours séduisant. Mais, si Orgon est ridicule comme Dandin, il manque à Tarlulle un point capital (outre Télégance de l'allure, l'impertinence aristocratique du ton et d'autres choses encore) pour qu'il ressemble à Clitandre : c'est qu'Elmire ait pour lui les sentiments d'Ingélique. En vain M. J. Lemaitre nous dit-il : Molière « nous a montré un scélérat si élégant, d'une pâleur si distinguée dans son costume noir, si spécial par l'ironie sacrilège qu'il mèle à ses discours, que, si Elmire lui résiste, ce ne peut plus être chez elle dégoût et répugnance, et que vraiment, en supposant cette jeune femine un rien curieuse, et de tempérament moins paisible, on aurait presque lieu de trembler pour elle. » Il y a fort à répondre à ce passage : d'abord, que cette distinction de Tartuffe ne se voit guère dans Molière, et que la pâleur distinguée du gros acteur du Croisy est un aimable contresens; ensuite, que le poète a bien soin de nous montrer Elmire paisible et peu « curieuse » de perversité morale; ---- enfin et surtout, qu'on n'avait pas encore alors brouillé à plaisir tous les sentiments; qu'on n'avait pas songé à confondre l'amour profane et l'amour de Dieu; que le sacrilège pouvait séduire un « grand seigneur méchant homme » comme Don Juan, mais non une bonne et honnête bourgeoise comme Elmire.

-- Mais alors Tartuffe, qui parle encore de Dieu au moment où il essaie d'amener Elmire à l'acte le moins

1. L'auteur de la Lettre sur l'Imposteur, peut-être soufllé par Molière, va même jusqu'à soutenir longuement que l'amour coupable et la séduction recevront de cette pièce un coup terrible, parce que les femmes, après avoir ri de l'amoureux Panulphe, ne pourront plus prendre au sérieux ceux qui leur parleront d'amour.

religieux du monde; Tartuffe, qui veut cumuler les emplois de séducteur et de dévot ; Tartuffe est un insigne maladroit, et Molière en a pris trop à son aise avec le personnage

- Non, certes. Molière aurait pu faire rire de Tartuffe en lui donnant une attitude gauche et ridicule; il ne l'a point voulu ; et, si Tartuffe fait rire, c'est uniquement parce qu'il est dans une situation fausse. Tartuffe s'est toujours donné comme un saint homme, et maintenant, épris d'Elmire, incapable de résister à ses vices, il veut la séduire : que doit-il faire? déclarer qu'il a voulu tromper tout le monde ? c'est un peu ce qu'il fait à la fin de la seconde entrevue, quand il dit qu'il a mis Orgon en état de tout voir sans rien croire. Mais c'est qu'alors il se croit sûr du succès et peut se laisser aller ; s'il parlait ainsi plus tôt, il risquerait de rebuter Elmire et de lui inspirer de l'horreur pour un fourbe tel que lui. – Doit-il proclamer tragiquement qu'il est sincère dans sa piété, qu'il commet un crime en aimant Elmire, mais qu'il se damne avec joie pour elle? Quelque peu religieuse d'air et de maintien que soit Elmire, une pareille déclaration ne paraît pas de nature à l'attirer non plus, et il y a des chances sérieuses pour qu'elle lui réponde : « Damnezvous, soit; je ne tiens pas du tout à me damner avec vous. » De plus, quand Tartusse aura bien fait le héros romantique et fatal, pourra-t-il reprendre ses momeries ? Non, sans doute; or, Tartuffe, qu'on se le rappelle, ne veut lâcher ni Orgon, ni Mariane, qui sont pour lui des sources de profit trop évidentes. -- Enfin, Tartuffe n'est, à mon sens, ni un pur imposteur, ni un héros romantique : faire du vice et de la piété un monstrueux mélange, c'est le fond même du personnage. La fausseté de sa situation résuite de la contradiction même qui est en lui. Et dès lors, Tartuffe ne peut agir que comme il agit. S'il fait rire, c'est d'un rire de bon aloi. Or, il est comique incontestablement. Il l'est d'abord, parce que son masque d'honnête dévot le gène singulièrement pour s'expliquer al qu'Flmire feint longtemps de ne pas le comprendre. Il l'est ensuite, parce que, toute sa casuistique étant percée à jour par Elmire, plus il s'efforce de la gagner, plus il l'éloigne et se compromet lui-même. Il l'est enfin, parce que lui, le dupeur de profession, va être trompé par une âme sincère, droite, à qui la fourberie répugne et qui n'y a recours qu'en désespoir de cause.

Ainsi, Tartuffe serait-il seul avec Elmire, comme il le croit, que sa situation serait déjà comique ; mais dans aucune des deux entrevues il n'est seul avec elle. Pendant qu'il cherche à séduire Elmire à l'acte III, nous regardons, en riant d'avance de l'eflet qui va être produit, la porte du cabinet où se cache Damis. Damis, il est vrai, ne tirera pas grand profit de son artifice, et Tartusse se relèvera vite de sa déconvenue ; mais nous n'en savons rien en ce moment, et nous jouissons déjà d'un éclat qui nous parait inévitable et sûr. - A l'acte IV, nous sommes encore plus certains de l'échec de Tartulle, puisque Orgon est là sous la table à l'écouter, et rien n'est plus plaisant que d'entendre le maître fourbe dire avec confiance à la barbe du mari :

Qu'est-il besoin pour lui du soin que vous prenez !
C'est un homme, entre nous, à mener par le nez.
De tous nos entretiens il est pour faire gloire,

Et je l'ai mis au point de tout voir sans rien croire.
Rien n'est plus plaisant, dis-je, sinon de le voir s'avancer,
l'eil allumé, les bras ouverts, pour embrasser uniquement
Orgon.

Il est vrai qu'après les deux scènes avec Elmire, Tartusse reprend vite l'avantage, qu'il est sinistre et nullement comique quand il fait chasser Damis par son père, ou quand à Orgon, qui l'invite à sortir de sa maison, il répond insolemment :

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