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A TRAVERS LA SIBÉRIE

Les prisons et les exilés

L'histoire interne, prise sur le vif de la vie contemporaine d'un pays, quel qu'il soit, a une puissance d'attraction que nous avons tous éprouvée. La Sibérie, avec ses légendes effroyables; la Sibérie avec son long cortège d'expiations mystérieuses, de supplices dont le retentissement douloureux se perd dans les régions hyperboréennes; la Sibérie que l'imagination populaire s'est accoutumée à considérer comme l'enfer du Pôle-Nord — un enfer de glaces s'entend, – telle est la contrée qu'un enfant d’Albion, affligé de millions, en veine de projets originaux, au caractère franchement national, a voulu étudier l'an dernier, précisément sous les aspects fantastiques que nous venons d'indiquer. De retour à Londres, les pieds sur les chenets, il a jeté sur le papier, au courant de la plume, ses notes et impressions de voyage — comme l'on disait en 1840; et le papier a pris place dans les colonnes du Times, du mois dernier. Sans prétentions de style ou d'érudition, ce récit respire un parfum de sincérité qui le ferait volontiers comparer, sous ce rapport du moins, à un procès-verbal judiciaire; ceci est un récit de bonne foi, pourrait dire l'auteur, en copiant Montaigne.

Le lecteur en jugera. M. X. -c'est sous cette initiale de M. Tout le Monde que nous désignerons notre voyageur, lequel n'a pas dit son nom – M. X. est affligé, indépendamment de nombreux millions et d'une soif ardente de voir et d'entendre, d'une manie en somme innocente et fort respectable : la diffusion des livres à tendances morales ou religieuses dans les prisons et les hôpitaux. On la lui passera sans difficulté. Cela dit, les trois coups sont donnés, les chandelles sont allumées, la toile se lève.

M. X. arriva à Saint-Pétersbourg avec des lettres d'introduction, le 3 mai; grâce à la courtoisie du ministre de l'intérieur, il fat aussitôt mis en possession de puissantes recommandations pour lesgouverneurs des provinces qu'il devait traverser. En visitant les prisons de Finlande, de Russie, de Pologne, d'Autriche et de Roumanie, un fait l'avait frappé : ces établissements sont médiocrement servis de livres, et il avait projeté de remédiér autant que possible à cette situation. En 1878, à Archangel, il avait rencontré des personnes n'ayant jamais vu un nouveau Testament complet. De là, la perspective de trouver en Sibérie un vaste champ encore vierge, sur lequel il pourrait semer à foison des ouvrages moraux et religieux. Dans ce but, le voilà quittant la capitale, le 12 mai, suivi d'autant de livres que peuvent en contenir trois wagons russes : le voyageur et la bibliothèque ayant préalablement reçu l'estampille de la police. De Saint-Pétersbourg à Moscou, il y a douze heures en chemin de fer; de Moscou à NijniNovgorod, il faut le même temps. Là, M. X. s'attacha un jeune homme, à titre d'interprète. Par le Volga et le Kama, ils gagnèrent Perm, d'où le railway les mena en vingt-quatre heures à Ekaterineberg; il restait deux-cents milles jusqu'à Tiumen, la première cité sibérienne de leur itinéraire. M. X. avait fait, depuis Londres, 2,600 milles par rail et 1,000 par eau.

Tiumen est un centre d'observation important: là débarquent les exilés, qui s'essaiment ensuite sur tout le territoire de la Sibérie. 20,000 de ces malheureux étaient attendus dans le cours de l'été. Il résulte des statistiques que sur dix d'entre eux un seul sait lire. M. X. y laissa deux mille livres, soit un livre par téte d'exilé lettre de l'an 1879. En été les steamers en trainent de Tiumen à Tomsk des barques chargées d'exilés; jusqu'à Tobolsk, on compte 170 milles par chevaux. A Tobolsk, il y a trois prisons pour les condamnés aux travaux forcés. M. X. fit visite au gouverneur et lui offrit une quantité de « matière à lire » pour les habitants des hôpitaux, des prisons, des asiles, des écoles, etc. de la province. Puis, le steamer arriva et, longeant les rives du Tobol, de l'Irtish, de l'Obiet du Tom, les déposa, après une course charmante, de 1,600 milles, à Tomsk. Une excursion de 600 milles, à cheval, à travers l'un des districts les plus fertiles de la Sibérie occidentale, où il fait si bon vivre en été, aboutit à Barnoul. A Tomsk, M. X. ressentit les chaudes haleines de la saison et dès le commencement de juin, celle-ci se montra délicieuse à souhait. La route dans la direction de Barnoul court à travers des rivières grossissantes, serpentant au milieu d'un pays couvert de bois : sapins, mélèzes, bouleaux ; parmi les arbustes, on distingue des groseillers et des framboisiers sauvages, le cheromeka en fleur et le cerisier peuplé d'oiseaux.

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L'herbage est luxuriant, les myosotis bleuissent les campagnes. Un acre de bonne terre se loue 3 1/2 d. Le reste se paie à l'avenant. Le bouf se vend l'hiver, 1/2 d. la livre anglaise ; l'été, le prix est double. Le veau a la valeur dérisoire de 2 pences (20 c.) Les amis de la bonne chère peuvent se procurer des riabchiks, ou coqs de bruyère, quand ils sont chers, à raison de trois pences la paire. A Barnoul, se trouve l'usine de l'empereur, pour la fusion de l'or et de l'argent. Les voyageurs regagnèrent Tomsk, après une absence de six jours. Le gouverneur se montra plein d'attention et d'obligeance.M. X. lui fit présent d'une cargaison de livres pour ses prisons, ses hôpitaux et toutes les institutions publiques. Il fit de même vis-à-vis des gouvernements de Tobolsk et de Tomsk; un envoi fut en outre adressé au gouverneur général de Kasnakoff à Omak, à l'intention des gouvernements d'Akmolinsk et de Semipolatinsk: en somme, tous les malades, tous les captifs, tous les établissements de charité de la Sibérie occidentale furent servis. Tout cela avait allégé le bagage du voyageur de manière à lui permettre de se placer lui, ses effets et son compagnon dans une voiture et les livres dans une autre : attelés chacun de trois chevans, les véhicules s'avançaient à la mode des troika, cahin-caha.

En quittant Tomsk le 19 juin, ils avaient devant eux un espace de 8,000 milles à cheval, avant d'arriver à Irkutsk, où ils mirent pied à terre le 6 juillet, s'arrêtant à Krasmoiarck et poussant ensuite vers la poste, à 50 milles de leur destination. De ce point ils se détournèrent vers la prison centrale d'Alexandreffsky, laquelle contient 1,589 prisonniers. Leur présence et l'objet de leur visite ne furent pas sans causer quelque surprise, voire même quelque admiration, et les livres furent acceptés avec reconnaissance. Ils arrivèrent en face d'Irkutsk, après un retard accidentel, par une belle matinée de dimanche. 7,000 milles les séparaient de Londres. Devant eux s'étalait la jolie capitale de la Sibérie orientale, avec ses dômes brillants et ses faubourgs en bois. Nul ne se doutait que la scène dût si rapidement changer. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le débarquement de leurs effets, qu'un incendie éclata à proximité de l'hôtel. Heureusement, les conducteurs, quoique payés, ne s'étaient pas encore éloignés avec leurs bêtes : ils reprirent leur fardeau en toute håte, les voyageurs se réfugièrent sur une des rivières qui bordent la ville des deux côtés, et de là ils virent le feu accomplir son @uvre de destruction ras au sol. Cette nuit-là, 20,000 personnes se trouvèrent sans gite

et sans feu; le lendemain à midi, deux à trois mille maisons étaient devenues la proie des flammes.

Le premier dessein de M. X. avait été, une fois parvenu à Irkutsh, de rebrousser chemin, après une pointe en Mongolie. Mais il n'avait pas fini de distribuer ses livres et on lui avait dit que les colonies pénales et les mines où les cadeaux seraient doublement bienvenus, se trouvaient plus loin, à l'Est. La réflexion lui vint, cependant, qu'en descendant le fleuve Amour, il serait possible de tirer vers le Japon et ainsi, de faire le tour du monde via Amérique. Il se rạngea à ce parti, d'autant plus facilement que le gouverneur et le gouverneur général effectif mirent de la complaisance à régler ses papiers, avant même la fin de l'incendie. Une dame exilée lui offrit une aimable hospitalité. Avant son départ, nouvelles distributions de livres: au général Ismailoff, le gouverneur, pour toutes les provinces; à M. Lochwitzky, général gouverneur effectif de la Sibérie orientale, pour les provinces de Yeneseisk et Yakutsk; d'autres publications furent remises, pour l'usage des 200 écoles de la Sibérie Orientale, que fréquentent plus de 7,000 élèves.

Le 10 juillet, M. X. quitta Irkutsk par le lac Baikol, qu'il traversa par steamer ;-il voyagea en poste par le pays des Buriats, jusqu'à Kiakatg, ville frontière de la Mongolie. A Selenginsk, il vit les tombeaux des enfants de missionnaires anglais qui travaillèrent autrefois en ces lieux. Sar la frontière chinoise, à la ville Mai-ma-chin, il dina avec un marchand chinois dont le menu ordinaire se composait de 30 plats et qui ne s'en portait pas plus mal.

Nos nerfs, dit M. X. avaient besoin d'être réconfortés pour un nouveau voyage à cheval de 700 milles, et le 16 juillet, nous abandonnâmes Kiakhta pour nous rendre à Stretinsk, que nous gagnâmes en neuf jours, après un relai à Chita. » Là, dépôt entre les mains du gouverneur, M. Petashenko, d'une provision pour les établissements de la province du Trans-Baikol.

M. X. avait fait en tarantass 3,000 milles et loué, à tour de rôle, 1,005 chevaux: il n'était pas fâché, on le comprendra sans peine, de changer de mode de locomotion. Son interprète retourna en Russie; pour lui, commença un voyage de 2,000 milles sur les ondes de l'Amour. On l'avait fortement engagé à visiter la colonie pénale et les mines d'or de Kara. La seule voie praticable était de prendre un petit bateau et de descendre le fleuve, à une distance de

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