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humble origine jusqu'au plus haut degré de sa puissance et de sa splendour. L'esprit, sans y être conduit par aucune réflexion de l'historien, peut-il n'etre pas frappé de cette idée que la puissante dynastie des Carlovingiens a eu son berceau dans l'escla

vage ?

Jusqu'ici, dans ce que nos réflexions ont eu de spécial, nous nous sommes principalement arrêté à l'histoire de notre patrie. C'est aussi sur des faits appartenant à cette histoire , que nous exposerons quelques doutes à M. Moeller. Il avance (pag. 106): que o les Francs , du tems de Clovis, avaient déjà » abandonné leur vie aventurière ; qu'ils s'étaient fixés dans la Belgique et dans le nord de la Gaule, où ils se mélèrent aux » anciens habitans, en leur imposant leur langue et leurs institutions » sociales. - Nous pensons qu'il serait difficile de prouver la dernière partie de cette proposition; on établirait plus aisément le contraire. En décomposant une langue, on arrive sans peine à découvrir le secret de son origine. Or, une analyse même superficielle de la langue française, à quelque époque qu'on la considère, met hors de doute la prédominance de l'élément romain sur l'élément germanique. D'ailleurs, il ne nous reste aucun monument de cette prétendue langue de nos pères ; nos plus anciens auteurs ont écrit en latin; c'est en latin aussi que les rois de la première race donnaient leurs diplomes. Les institutions des Francs gardèrent leur autorité parmi eux après la conquête ; mais il ne paraît pas qu'ils aient songé à les imposer aux peuples vaincus. Telle n'est pas du moins l'opinion des plus savans écrivains, et le passage suivant de Montesquieu , en appuyant l'opinion que nous avons émise, contredit encore cette proposition de M. Moeller, que les guerres des Francs n'étaient point des expéditions entreprises pour faire du butin, mais de véritables guerres de conquête. « Lorsque » les Francs, dit l'auteur de l'Esprit des Lois, les Bourguignons net les Goths faisaient leurs invasions, ils prenaient l'or, l’ar"gent, les meubles , les vêtemens, les hommes, les femmes, » les garçons dont l'armée pouvait se charger; 'le tout se rap» portait en commun , et l'armée le partageait. Le corps entier » de l'histoire prouve qu'après le premier établissement, c'estvà-dire après les premiers ravages, ils reçurent à composition

Tome xyi.-No 93. 1838.

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car peu

les habitans, et leur laissèrent tous leurs droits politiques et » civils .. m

En effet, les formules de Marculfe offrent mille preuves que les lois romaines étaient en vigueur dans la Gaule au pe siècle. Une de ces formules, la 8' du liv. 1, oblige les ducs et les comtes à rendre justice à chacun, suivant la loi de la nation dont il fait partio. C'était là , comme le prouvent les capitulaires, un ancien usage, auquel les rois, à leur avènement, juraient de demeurer toujours fidèles. Les canons du concile d'Orléans, lenu en 511, l'année même de la mort de Clovis, consacrent plusieurs dispositions du droit romain , et un édit de Clotaire qui, après la mort de ses frères, avait réuni sous son sceptre la monarchie entière, exprime formellement que, depuis long-tems, les divers sujets de sa couronne, Romains et autres, vivaient sous l'autorité de leurs anciennes lois pationales ». Cette diver. sité de lois fut même une des causes de l'influence du clergé sous les deux premières races , de seigpeurs laïcs étaient assez instruits pour posséder à fond la législation des diverses fractions de peuples qui vivaient sous leur juridiction, et les clercs, qui furent d'abord simples assesseurs, se virent investis par la suite d'une magistrature dont la compétence était fort étendue.

Les juridictions nous amènent naturellement à parler des divisions du territoire, sujet sur lequel l'opinion de M. Moeller ne nous paraît pas encore à l'abri de toute objection. Nous regrettons vivement que le savant professeur n'ait point connu l'ouvrage intitulé: Essai sur le système des divisions territoriales de la Gaule sous les rois Francs, publié en 1832 par M. Guérard, membre de l'Institut. Quoique ce livre soit un extrait d'un travail plus étendu, la partie systématique du sujet y est traitée à fond, et nous ne pensons pas qu'il soit désormais possible de faire rien de plus complet. Nous allons puiser dans ces doctes recherches quelques observations que nous soumettons à l'examen de M. Moeller. D'après ce dernier, les pays soumis à la domination franque étaient généralement partagés en duchés, qui se divi

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est de peu

saient eux-mêmes en districts ou comtés (pagi). Les comtés se subdivisaient en centuries (centence , pagi minores). On pourrait contester peut-être la synonymie des mots centenæ et pagi minores ; mais cette erreur, si toutefois c'en est une, d'importance. Nos observations portent plus particulièrement sur les propositions suivantes :

1° Les subdivisions de la centurie s'appelaient marcæ ; elles étaient administrées par des doyens ( decani ).

2o Chaque marca se divisait encore en plusieurs métairies (mansi), qui formaient ensemble un village (villa , locus).

Il faut remarquer, avant tout, que M. Moeller ne parle ici que des divisions administratives, celles que M. Guérard appelle divisions dynastiques. Or, le nom de division administrative convient seulement à celle qui est réellement administrée par un officier spécial. D'après cela, on ne peut admettre au nombre de ces divisions ni le mansus, qui était simplement une babitation, mansio; ni la villa , qui était la réunion de plusieurs mansi. Un exemple, tiré de l'état actuel de la France, fera mieux sentir la portée de notre observation. Le territoire, par rapport à l'administration, est partagé en préfectures, sous-préfectures, cantons et communes. Mais qui s'aviserait de faire entrer dans ce système divisionnaire les habitations isolées qui représentent les anciens mansi, et qui, dans le midi de la France, en ont conservé le nom ( mas ), ou même les hameaux et les villages, villæ, qui ne sont point administrés par un maire , et qui dépendent d'une localité plus considérable ? Ces divisions, comme on voit, sont purement géographiques, et n'ont point une place particulière dans le système des divisions administratives.

Il n'en était pas de même de la centaine ou centurie : c'était, dès le 7e siècle, une division administrative quoiqu'il faille descendre jusqu'au commencement du ge

siècle

pour trouver des

preuves incontestables de l'existence de la centaine comme arrondissement territorial. Mais cet arrondissement, purement administratif, admettait-il encore des subdivisions ? C'est ce qu'il reste à examiner. Ces subdivisions ne pouvaient dans tous les cas être les marcæ. On désignait par ce mot des districts militaires commandés d'abord par des comtes ou par des préfels; et plus tard, par des officiers qui, du nom du district, prirent celui de marchiones (marquis). Nous ne connaissons aucun exemple d'une marche présidée par un doyen (decanus). Les subdivisions de la centaine seraient-elles des décanies ou doyennės, decaniæ ? Rien ne le prouve. Il ne peut être question ici des doyennés ecclésiastiques, qui n'étaient pas formés avant le go siècle. Nous nous occupons de cette subdivision en tant seulement qu'elle aurait pu avoir un caractère administratif sous la domination des Francs; mais aucune autorité ne se présente pour leur attribuer ce caractère. Dans les

passages

des anciens auteurs, où il est fait mention des doyens, ces person, nages sont, ou des chefs militaires préposés au commandement d'une escouade probablement de dix hommes, ou des officiers domaniaux du roi, d'une église, d'un seigneur, dépourvus de tout caractère public et exerçant leur juridiction non sur toutes les terres d'un canton, mais sur celles d’un ou plusieurs cantons qui appartenaient au même propriétaire.

Mais si le système divisionnaire des royaumes francs n'admettait ni la marche, ni la décanie, ni les manses , ni les villages, il embrassait en revanche une autre espèce d'arrondissement dont M. Moeller n'a rien dit; nous voulons parler de la vicairie ou viguerie, vicaria. Il est vrai qu'on ne trouve aucune mention d'une vicairie particulière, avant le 9° siècle. De plus, la composition de la vicairie, et les attributions du viguier ou vicaire ne nous paraissent pas avoir encore été bien déterminées; aussi n'insisterons-nous pas sur cette omission que M. Moeller a pu se permettre, en pleine connaissance de cause, sans qu'on ait peut-être le droit de l'accuser de négligence.

On conçoit du reste le peu d'importance que doivent avoir, dans le volume que nous analysons , des imperfections du genre de celles que nous venons de signaler. Ce sont des taches imperceptibles, et elles auraient peut-être échappé à notre examen, si, dans l'intérêt même de l'ouvrage, et pour faire ressortir l'impartialité de nos éloges, nous n'avions recherché avec une scrupuleuse attention quelque motif pour faire valoir les droits imprescriptibles de la critique.

En portant un jugement sur le style de M. Moeller, nous ne devons pas oublier qu'il a eu la condescendance d'écrire dans une langue qui n'est point celle de ses pensées. Nous devons avant tout lui en témoigner notre reconnaissance; et, si le volume renferme quelques fautes contre nos règles grammaticales, on ne s'étonnera pas que nous n'ayons voulu ni les signaler ni même les apercevoir. Le style d'un manuel ne comporte pas une élégance recherchée : la concision et la clarté doivent former son principal mérite; et ces deux conditions, M. Moeller les a parfaitement remplies.

Il ne nous reste plus qu'à faire des væux pour que nous puissions jouir bientôt de la suite de cet ouvrage, qui, si notre voix avait quelque puissance, serait adopté dès aujourd'hui par le conseil royal de l'instruction publique, et mis entre les mains de toute la jeunesse studieuse qui jouit des bienfaits de l'enseignement public. C'est assez faire connaitre tout le cas que nous faisons de M. Moeller et de son travail.

H. G.

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