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HISTOIRE DU PAPE GRÉGOIRE VII

ET DE SON SIÈCLE;

D'APRÈS LES MONUMENS ORIGINAUX; PAR J. VOIGT, PROFESSEUR

A L'UNIVERSITÉ DE HALL.

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Deuxième Article L'esclavage du clergé était la cause de sa dépravation. -Grégoire VII y

vient porter remède. Caractère privé du pontife. - Belle lettre sur la communion. Lettres à la comtesse Mathilde. Noble caractère de cette dame. -- Défaut de l'ouvrage de Voigt. Travail de M. Jager.-La conduite de Grégoire était conforme au droit public de l'Allemagne. Jugement sur le travail de M. Jager.

Nous avons vu dans le premier article à quel état de dégradation et de ruine était réduit un clergé ignorant, le protégé et souvent l'esclave d'une noblesse grossière et guerroyante. Pour le relever de sa ruine morale, il fallait le relever de sa dépendance civile; c'est ce que sentait fort bien Grégoire. « L'Eglise est dans » le désordre, s'écriait-il, parce qu'elle n'est pas libre, parce » qu'elle est enchaînée au monde et aux hommes mondains..... » Les prêtres ont besoin de la terre, voilà pourquoi ils n'aspirent » qu'aux choses de la terre; voilà pourquoi , au lieu de la paix o de Dieu, ils ne montrent que dissension, haine, orgueil, ambition et envie. Oui, l'Eglise est mal servie par les prêtres, » parce que, soumis à l'empereur, ils s'exercent à faire ce qui plait à l'empereur, en sorte que devenus les serviteurs de l'état et cbéissant au prince, ils sont étrangers à l'Eglise. ”

Et croyez-le bien, Grégoire fut grand, parce qu'il eut une

· Voir le premier article dans le n° 68, t. xv, p. 286.-A Paris, chez Vatou, rue du Bac, no 46, 2 vol. in-8°, prix, 12 fr.

volonté de fer contre un siècle de fer; parce qu'il lui fut doriné d'en haut de connaître toute la profondeur de la plaie qu'il avait à guérir, plaie qui usa la vie de sept pontifes romains; parce que s'il eût agi d'une autre façon, il fût demeuré impuissant à arrêter le torrent des mauvaises passions qui débordaient et qui, sans ses magnanimes efforts, nous auraient infailliblement engloutis, ainsi que la civilisation elle-même!

Supposons un instant Henri IV vainqueur dans cette lutte du despotisme et de la liberté, de la force et du droit: est-il un seul homme raisonnable qui ne sentit la rougeur monter au front à l'idée de courber la tête sous le joug de ce tyran capricieux et débauché ? Nous applaudissons aux efforts des barons anglais qui, dans le treizième siècle (1215), surent mettre un frein à la fureur aveugle et à la cruauté lâche d'un Jean Sans. Terre; nous admirons le courage de ces hommes qui jetèrent les fondemens de la constitution anglaise, et nous dirions anathême à celui qui employa la force de sa parole, seul.boulevard qui restât à l'équité et à la raison , pour punir la trahison ; la perfidie , l'astuce et l'oppression ! Il n'y a pas d'alternative : si Etienne Langton , archevêque de Cantorbéry, nous est offert comme un modèle de patriotisme, acceptons aussi Hildebrand comme le défenseur de l'humanité; ou bien si nous répudions le dernier, jetons la pierre au premier; mais alors ne parlons plus de liberté !

Voilà pour l'homme politique et tel qu'il se montre sous la plume de M. Voigt; voilà pour le redresseur de torts; pour le caractère de celui qui disait ne jamais vouloir pencher d droite ni à gauche ; mais il y a encore un côté de ce personnage étonnant qui mérite d'être étudié, et qui n'est pas le moins intéressant: c'est le cour, c'est l'âme tendre, c'est l'ami, le consolateur des affligés et l'affligé lui-même tout à la fois. Or c'est précisément l'endroit par où cet ouvrage me paraît un peu pécher, soit que l'auteur ait éte trop préoccupé de l'idée fixe de son héros, soit qu'il ait cru indigne de l'histoire de faire entrer dans son cadre les relations de Grégoire avec la famense Mathilde et avec Béatrix sa mère. L'homme privé a pourtant droit à nos investigations; car dans le cercle intime de ses affections se trouvent souvent la clef de sa conduite publique; et pour nous autres catholiques, c'est même un devoir de jeter tout le jour possible sur des rapports dont la calomnie n'a pas craint'de ternir la pureté.

De bonne heure, Mathilde se trouva mêlée aux affaires des pontifes romains. Suivant quelques auteurs, elle assistait à l'âge de quinze ans à la bataille donnée par Alexandre II contre l'anti-pape Cadalaüs, et il lui fut facile d'apprécier les vertus et les qualités d'Alexandre, de Nicolas et de Grégoire VII. Il est à croire que le pieux évéque de Lucques, Anselme, ne contribua pas peu à alimenter sa foi et son dévouement pour le SaintSiége dont elle ne cessa jamais de défendre les intérêts avec un zèle que Dieu seul pouvait inspirer. L'esprit élevé de Mathilde semble avoir compris que le mouvement de réformation ne pouvait partir que de Rome, et dès qu'elle aperçut l'impulsion salutaire que celle-ci cherchait à donner, elle se voua sans réserve, avec sa mère Béatrix, à cette æuyre sublime.

Au milieu du chaos que nous offre ce siècle, parmi les scènes d'anarchie et de désordre qui passent sans cesse devant nos yeux, n'est - ce pas quelque chose de bien consolant, de divin même, que

de voir ces deux figures de femme se dessiner loutes radieuses sur cet horizon si' sombre ? Quel courage viril, quel admirable sang - froid ne déploie pas Mathilde quand Henri IV vient fondre sur elle avec toutes ses forces ? Avec quelle noble témérité ne se pose-t-elle pas devant lui, embras. sant d'un coup d'oeil ferme toutes les vicissitudes, tous les périls; providence visible que la providence céleste avait placée auprès de Grégoire, dans ces jours de deuil et de désolation, comme l'avant-garde de la civilisation et de la morale !

Admirons les voies mystérieuses par lesquelles ce qu'il y a de plus faible est destiné à protéger le plus fort ! Ainsi la vigne jet te autour du vieil orme ses verdoyans festons, le pare de sa grâce, le soutient aussi de sa force , cache les ravages du tems, et, quand la cognée est mise à la racine de l'arbre, tombe sans quitter l'antique tronc avec lequel elle a partagé les rayons salutaires d'un soleil fécondant, et bravé la foudre de l'orage!

A notre période de raffinement il est bien difficile de nous faire une idée des liens étroits qui devaient s'établir entre trois âmes comme celles de Grégoire VII et des deux comtesses. Elles seules comprennaient la hauteur de ses vues; seules, elles se montraient disposées à suivre la voie indiquée par son génie ; seules donc elles devaient jouir de sa confiance. Aussi fut-elle sans bornes, du côté de Hildebrand : il ne supposait même pas que Mathilde et Béatrix pussent le tromper; car l'attachement des trois amis était fondé sur la croix. De la part du pontife, c'est un épanchement continuel de pensées pieuses et tendres toui à la fois, d'exhortations à la dévotion , et de protestations d'affection dans le Seigneur Jésus : évidemment le siècle se trouvait deyancé; c'est le langage d'un autre tems, ou plutôt, il nous montre jusqu'à quelle élévation le Christianisme peut porter les hommes, en dépit de tout ce qui les entoure. Rien de plus curieux que l'étude de ces rapports, et nous nous hâtons de les mettre sous les yeux du lecteur.

Quel était d'abord le grand lien qui unissait ces trois âmes entr'elles. Précisément celui qui est le principe de toute charité catholique, des plus sublimes dévouemens; celui qui soutient contre le dégoût, l'ennui ; qui donne de la force au faible, confirme le fort, adoucit la douleur; fait oublier l'injustice humaine et console de l'ingratitude : en un mot, la Communion, Ecoutons Grégoire parlant à Mathilde. Cette lettre prouvera que dans ces malheureux tems tout ce que le Christianisme a de plus spirituel, de plus parfait, était non-seulement eonnu, mais encore mis en pratique :

Lettre de Grégoire VII à la comtesse Mathilde. « Celui qui connaît seul les secrets du coeur de l'homme, » sait beaucoup mieux que moi-même l'affection que je vous porte, et toute la sollicitude que j'ai pour votre salut. Aussi si • vous n'oubliez pas de refléchir, comme je l'espère, vous comprendrez qu'autant je vous chéris, autant je crains de vous voir » abandonner les secours que je vous ai recommandés, pour vous » livrer uniquement aux soins de votre âme; mais je dirai en»core, ce que j'ai souvent répété : la charité ne se recherche pas velle-même, caritasenim non quæ sua sunt, quærit. Parmi toutes les parmes que je vous ai données pour combattre le prince du monde, il en est une surtout que je vous ai vantée, c'est la » fréquente réception du corps du Seigneur, et après celle-là une

» ferme confiance dans la mère du Sauveur. Voici ce que dit le » bienheureux Ambroise sur la communion :

« Quand nous annonçons la mort du Seigneur, nous annonoçons aussi la rémission des pécheurs. Mais si toutes les fois » qu'on répand (effunditur) le sang du Seigneur, il est répandu o pour la rémission des péchés, je dois le recevoir toujours pour » que mes péchés soient toujours remis. Moi, qui pèche toujours, v je dois toujours employer le remède.... si le pain est de tous » les jours, pourquoi ne le recevoir qu'au bout d'une année, comme les Grecs ont coutume de le faire ? Recevez tous les » jours ce qui vous servira tous les jours : vivez de manière à le o mériter chaque jour. »

« Vous entendez: toutes les fois qu'on offre le sacrifice, on an» nonce la mort du Seigneur, la résurrection du Seigneur, et la » rémission des péchés; et vous ne prenez pas tous les jours ce » pain céleste ! Qui est blessé a besoin de médecine. La blessure a est le péché, la médecine c'est le céleste et vénérable sacrement.»

Après avoir cité encore les paroles de deux autres pères de l'Eglise, Grégoire ajoute :

« O ma fille, courons à ce sacrement admirable, ayons faim » de ce remède singulier. C'est pour cela, fille très-chérie de » Saint-Pierre, que j'ai voulu vous écrire, oui, pour qu'en rece» vant le corps du Seigneur, votre foi et votre confiance en aug. » mentent. Je dois à votre âme et à votre père, c'est-à-dire au » roi des cieux , de vous procurer un pareil trésor , de sem» blables dons, et non de l'or, ou des pierres précieuses, quoique » pourtant d'autres prêtres, suivant leurs mérites, püssent vous » dire des choses bien meilleures. Quant à la mère du Sauveur, o à laquelle surtoul je vous ai confiée et je vous confie; à laquelle »je ne cesserai jamais de vous recommander jusqu'à ce que nous » la voyions au gré de nos désirs , eh! bien, que vous en dirai-je? » Le ciel et la terre cessent-ils de la louer, quoiqu'ils ne puissent » le faire convenablement ? Tenez cependant pour certain, > qu'autant elle est plus élevée , meilleure et plus sainte que o toute autre mère, autant elle est aussi plus clémente et plus » douce pour les pécheurs et les pécheresses convertis. Purifiez donc votre volonté du péché, puis , prosternée avec un cear o contrit et humilié, versez devant elle vos larmes. Vous fa trou.

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