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SCENE VI.

DON LOUIS, DON JUAN, SGANARELLE.

DON LOUIS. Je vois bien que je vous embarrasse, et que vous vous passeriez fort aisément de ma vente. A dire vrai, nous nous incommodons étrangement l'un l'autre: si vous êtes las de me voir, je suis bien las aussi de vos déportements. Hélas ! que nous savons peu ce que nous faisons , quand nous ne laissons pas au ciel le soin des choses qu'il nous faut, quand nous voulons être plus avisés que lui, et que nous venons l'importuner par nos souhaits aveugles et nos demandes inconsidérées ! J'ai souhaité un fils avec des ardeurs nompareilles, je l'ai demandé sans relâche avec des transports incroyables ; et ce fils, que j'cbtiens en fatiguant le ciel de veux, est le chagrin et le supplice de cette vie même, dont je croyois qu'il devoit être la joie et la consolation. De quel oil, à votre avis, pensez-vous que je puisse voir

cet amas d'actions indignes dont on a peine, aux yeux du monde, d'adoucir le mauvais visage, cette suite continuelle de méchantes affaires qui nous réduisent, à toute heure, à Jasser les bontés du souverain, et qui ont épuisé auprès de lui le mé. rité de mes services et le crédit de mes amis?Ah! quelle bassesse est la vôtre ! Ne rougissez-vous point de mériter si peu votre naissance ? Etes-vous en droit, ditesmoi, d'en tirer quelque vanité ? et qn'avez-vous fait dans le monde pour être gentilhomme? Croyez-vous qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce nous soit une gloire d'être sortis d'un sang noble, lorsque nous vivons en infâmes? Non, non, la naissance n'est rien où la vertu n'est pas. Aussi nous n'avons part à la gloire de nos ancêtres qu'autant que

nous nous efforçons de leur ressembler; et cet éclat de leurs actions qu'ils répandent sur nous nous impose un engagement de leur faire le même honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et de ne point dégénérer de leur vertu , si nous voulons ètre estimés leurs véritables descendants. Ainsi vous descendez en vain des aïeux dont vous êtes né; ils vous désavouent pour leur sang ; et tout ce qu'ils ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage: au contraire, l'éclat n'eu rejaillit sur vous qu'à votre déshonneur, et leur gloire est un fambeau qui éclaire aux yeux d'un chacun la hopte de vos actions. Apprenez enfin qu'un gentil. homme qui vit mal est un monsure dans la nature; que la vertu est le premier titre de noblesse ; que je regarde bien moins au nom qu'on signe, qu'aux actions qu'on fait; et que je ferois plus d'état du fils d'un crocheteur qui seroit honnête homme, quedų fils d'un monarque qui vivroit comme vous.

DON JUAN.

Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler.

DON LOUIS.

Non, insolent, je ne veux point m'asseoir, ni parler davantage; et je vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton ame: mais sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est poussée à bont par tes actions ; que je saurai, plutôt que tu ne penses, mettre una borne à tes déréglements, prévenir sur toi le conrroux du ciel, et laver, par ta punition, la honte de t'avoir fait naître.

SCENE VII.

DON JUAN, SGAN A RELLE.

DON JUAN, adressant encore la parole à son

pere, quoiqu'il soit sorti. Hé! mourez le plutôt que vous pourrez, c'est le mieux que vous puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir des peres qui vivent autant que leurs fils.

( Il se met dans un fauteuil.)

SGANARELLE. Ah! monsieur, vous avez tort.

DON JUAN, se levant. J'ai tort!

S GANARELLE, tremblant. Monsieur..

DON JUAN. J'ai tort!

SGANAR ELLE. Oui, monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et vous le deviez mettre dehors par les épaules. A-t-on jamais rien vu de plus impertinent? un pere venir faire des remontrances à son fils , et lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance, de mener une vie d'honnête homme , et cent autres sottises de pareille nature ! Cela se peut-il souffrir à un homme comme vous , qui savez comme il faut vivre ? J'admire votre patience ; et, si j'avois été en votre place, je l'aurois envoyé promener. (bas, ' part.) O complaisance maudite, à quoi we réduis-tu!

DON JUAN.

Me fera-t-on souper bientôt ?

SCENE VIII.

DON JUAN, SGAN ARELLE,

RAGOTIN.

RAGOTIN.

Monsieur, voici une dame voilée qui vient vous parler.

DON JUAN. Que pourroit-ce être ?

SGANARELLE.

Il faut voir.

SCENE I X.

DONE EL VIR E, voilée; DON JUAN,

SGANAR ELLF.

DOXE ELVIRE.

Ne soyez point surpris, don Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite; et ce que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fair éclater;

et vous me voyez bien changée de ce que j'etois ce matin. Ce n'est plus cette done Elvire qui faisoit des voux contre vous, et dont l'ame irritée ne jetoit que menaces et ne respiroit que vengeance. Le ciel a banni de mon ame toutes ces indignes ardeurs que je sentois pour vous, tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportements d'un amour terrestre et grossier; et il n'a laissé dans mon cæur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens,

une tendresse

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toate sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit,
point pour soi, et ne se met en peine que de votre in-
térêt.

DON JUAN, bas, à Sganarelle.
Tu pleures, je pense?

SGANARELLE.
Pardonnez-moi.

DONE ELVIRE.

C'est ce parfait et par amour qui me conduit ici pour votre bien , pour vous faire part d'un avis du ciel, et tâcher de vous retirer du précipice cù vous courez. Oui, don Juan, je sais tous les déréglements de votre vie; et ce même ciel, qui m'a touché le caur et fait jeter les yeux sur les égarements de una conduite, m'a inspiré de vous venir trouver, et vous dire de sa part que vos offenses ont épuisé sa miséricorde, que sa colere redoutable est près de tomber sur vous, qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir, et que peut-être vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus à vous par aucun attachement du monde. Je suis revenue, graces au ciel, de toutes mes folles pensées ; ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez de vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et mériter par une austere pénitence le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée les transports d'une passion condamnable. Mais , dans cette retraite,j'aurois une douleurextrême qu'une personne que j'ai chérie tendrement devint un exemple funeste de la justice du ciel; et ce me sera une joie incroyable, și je puis vous porter à détourner de dessus votre tête l'épouvantable coup qui vous menace.

grace, don Juan, accordez-moi, pour derniere faveur, cette douce consolation; ne me refusez point patrę salut, que je vous demande avec larmes; et, si

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