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- D O R A. N T E. Vous croyez donc, monsieur Lysidas, que tout l'esprit et toute la beauté sont dans les poëmes sérieux, et que les pieces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange ? U R A N I E. Ce n'est pas mon sentiment, pour moi. La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est bien touchée; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que l'une n'est pas moins difficile que l'autre. JD O R A. N T E. Assurément, madame; et quand, pour la difficulté, vous mettriez un peu plus du côté de la comédie, peut-être que vous ne vous abuseriez pas : car enfin je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les destins, et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez; ce sont des portraits à plaisir, où l'on ne cherche point de ressemblance ; et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor, et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais, lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d'après nature : on veut que ces portraits ressemblent; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnoître les gens de votre siecle. En un mot, dans les pieces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé, de dire des choses qui soient de bon sens et bien écrites : mais ce n'est pas assez dans les autres, il y faut plaisanter; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnètes gens. C T. I MI E N E. Je crois être du nombre des honnêtes gens ; et 3. 4 ,o

cependant je n'ai pas trouvé le mot pour rire dans tout ce que j'ai vu. L E M A R Q U 1 s. Ma foi, ni moi non plus. D O R A N T F . Pour toi, marquis, je ne m'en étonne pas : c'est que tu n'y as point trouvé de turlupinades. I, Y S I D A S. Ma foi, monsieur, ce qu'on y rencontre ne vaut gnere mieux; et toutes les plaisanteries y sont assez froides, à mon avis. D O R A N T E. La cour n'a pas trouvé cela... 1, Y s I D As. Ah ! monsieur, la cour ! D O R A N T E. Achevez, monsieur Lysidas.Je vois bien que vous voulez dire qne la cour ne se connoît pas à ces choses ; et c'est le refuge ordinaire de vous autres messieurs les auteurs, dans le mauvais succès de vos ouvrages, · que d'accuser l'injustice du siecle et le peu de lumieres des courtisans. Sachez, s'il vous plaît, monsieur Lysidas, que les courtisans ont d'aussi bons yeux que d'autres; qu'on peut être habile avec un point de Venise et des plumes aussi-bien qu'avec une perruque courte et un petit rabat uni; que la grande épreuve de toutes vos comédies, c'est le jugement de la cour: que c'est son goût qu'il faut étudier pour trouver l'art de réussir; qu'il n'y a point de lieu où les décisions soient si justes; et, sans mettre en ligne de compte tous les gens savants qui y sont, que . du simple bon sens naturel et du commerce de tont le beau monde, on s'y fait une maniere d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédents.

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Il est vrai que, pour peu qu'on y demeure, il vous .

passe là tous les jours assez de choses devant les yeux
pour acquérir quelque habitude de les connoître, et
sur-tout pour ce qui est de la bonne ou mauvaise plai-
santerie. -
I) O R A N T ' E .
La conr a quelques ridicules, j'en demeure d'ac-
cord; et je suis, comme on voit, le premier à les
fronder : mais, ma foi, il y en a un grand nombre
parmi les beaux esprits de profession; et, si l'on joue
quelques marquis, je trouve qu'il y a bien plus de
quoi jouer les auteurs, et que ce seroit une chose
plaisante à mettre sur le théâtre, que leurs grimaces

savantes et leurs raffinements ridicules, leur vicieuse

coutume d'assassiner les gens de leurs ouvrages, leur
friandise de louanges, leurs ménagements de pensées,
leur trafic de réputation, et leurs ligues offensives et
défensives, aussi-bien que leurs guerres d'esprit et
leurs combats de prose et de vers.
I,Y S I I) A S.
Moliere est bien heureux , monsieur, d'avoir un
protecteur aussi chaud que vous. Mais ensin, pour
venir au fait, il est question de savoir si sa piece
est bonne ; et je m'offre d'y montrer par-tout cent
défauts visibles.
U R A N I F. -
C'est une étrange chose de vous autres messieurs
les poëtes, que vous condamniez toujours les pieces
où tout le monde court, et ne disiez jamais du bien
que de celles où personne ne va ! Vous montrez pour
les unes une haine invincible, et pour les autres une
tendresse qui n'est pas concevable.
I) O R A N T E. *
C'est qu'il est généreux de se ranger du côté des

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U R A N I E. | Mais, de grace, monsieur Lysidas, faites-nous voir çes défauts dont je ne me suis point apperçue. - IL Y S I ID A S. Ceux qui possedent Aristote et Horace voient d'abord, madame, que cette comédie peche contre toutes les regles de l'art. U R A. N I E. Je vous avoue que je n'ai aucune habitude avee ces messieurs-là, et que je ne sais point les regles de l'art. - D O R A N T E. Vous êtes de plaisantes gens avec vos regles dont vous embarrassez les ignorants et nous étourdissez tous les jours ! Il semble, à vous ouir parler, que ces regles de l'art soient les plus grands mysteres du

monde; et cependant ce ne sont que quelques obser- .

vations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on prend à ces sortes de poëmes; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait fort aisément tous les jours sans le secours d'Horace et d'Aristote. Je vondrois bien savoir si la grande regle de toutes les regles n'est pas de plaire, et si une piece de théâtre qui a attrapé son but n'a pas suivi un bon chemin. Veut-on que tout un public s'abuse sur ces sortes de choses, et que chacun n'y soit pas juge du plaisir qu'il y prend ? U R A N I E.

J'ai remarqué une chose de ces messieurs-là; c'est que ceux qui parlent le plus des regles, et qui les savent mieux que les autres, font des comédies que personne ne trouve belles.

D O R A N T E.

Et c'est ce qui marque, madame, comme on doit s'arrêter peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pieces qui sont selon les regles ne plaisent pas,

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et que celles qui plaisent ne soient pas selon les regles, il faudroit, de nécessité, que les regles eussent été mal faites. Moquons-nons donc de cette chicane où ils veulent assujettir le goût du public, et ne consultons dans une comédie que l'effet qu'elle fait sur , nous. Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnements pour nous empêcher d'avoir du plaisir. - U R A N I E. Pour moi, quand je vois ume comédie, je regarde seulement si les choses me touchent; et, lorsque je m'y suis bien divertie, je ne vais point demander si j'ai eu tort, et si les regles d'Aristote me défendoient de rire. » o R A N T E. C'est justement comme un homme qui auroit trouvé une sauce excellente, et qui voudroit examiner si elle est bonne, sur les préceptes du Cuisinier françous. U R A N I E , Il est vrai; et j'admire les raffinements de certaines gens sur des choses que nous devons sentir nonsmêmes. D O R A N T E. Vous avez raison, madame, de les trouver étranges, tous ces raffinements mystérieux. Car enfin , s'ils ont lieu, nous voilà réduits à ne nous plus croire ; nos propres sens seront esclaves en toutes choses; et, jusqu'au manger et au boire, nous n'oserons plus trouver rien de bon sans le congé de messieurs les experts. I. Y S I D A S. Enfin, monsieur, toute votre raison, c'est que l'Ecole des Femmes a plu; et vous ne vous souciez point qu'elle ne soit pas dans les regles, pourvu....

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