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conduite non moins affligeante qu'il tint plus tard envers Molière. Personne mieux que ce dernier n'appréciait tout le mérite de La Fontaime. Un soir qu'on s'était réuni chez lui pour souper, Racine et Despréaux, en raillant le fabuliste, poussèrent un peu loin la plaisanterie. Molière, en sortant de table, dit tout bas à Descôteaux, célèbre joueur de flûte: « Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils n'effaceront pas le Bonhomme". » C'était le nom que son caractère facile et son esprit sans apprêt avaient fait donner à La Fontaine; nom que la postérité, en sanctionnant le jugement de son ami, lui a religieusement conservé. Cette anecdote, qui prouve combien Molière rendait justice à son génie, nous servira à réfuter plus facilement encore l'accusation portée par Bret contre lui pour un prétendu déni de justice. Voici le fait : La Fontaine fit paraître en 1664 son conte intitulé Joconde. On avait publié en 1663 les œuvres posthumes de M. de Bouillon, dans lesquelles se trouvait une traduction du même morceau de l'Arioste. Cette production, quoique indigne d'un semblable honneur, fut opposée par quelques hommes de lettres à celle de La Fontaine. On remarqua surtout parmi ses prôneurs un M. de Saint-Gilles, qui offrit de parier mille francs en sa faveur. L'abbé Le Vayer accepta la gageure, et Molière fut pris pour juge. Il refusa de prononcer la sentence; et Despréaux, choisi à sa place, donma gain de cause au champion de La Fontaine. En rapportant ces circonstances, Bret ajoute que M. de Saint-Gilles était ami de Molière, et que, dans cette occasion, le cœur nuisit à l'esprit". Il y a ici de la part de ce censeur ignorance ou confusion d'idées. Outre que personne n'était plus cher à Molière que La Fontaine, personne aussi ne devait moins s'attendre à un semblable ménagement de sa part que M. de Saint-Gilles, qu'il peignait dans le même temps sous des traits fort ridicules dans le Misanthrope". Mais ce que Bret ignorait probablement encore, et ce qu'il eût dû chercher à savoir plutôt que de condamner notre auteur, c'est que ce M. de Bouillon était mort secrétaire de MoNsIEUR'; qu'en cette qualité, il avait été à même de rendre plus d'un service à Molière et à sa troupe; qu'il n'était probablement pas étranger aux nombreux bienfaits dont le prince, leur patron, les avait comblés, et que Molière, qui d'ailleurs ne donnait qu'une preuve de modestie de plus en refusant de jouer le rôle de grand juge littéraire, devait nécessairement répugner à le remplir quand il se voyait forcé par sa conscience à se prononcer pour un ami vivant contre son bienfaiteur mort ; c'eût été de gaieté de cœur s'exposer à des reproches d'ingratitude. Molière s'amusait beaucoup des discussions de ses aimables commensaux; mais il y prenait rarement une part active, et se bornait presque toujours au rôle d'arbitre. Un jour cependant qu'il se trouvait engagé dans une controverse avec Boileau, Chapelle et le célèbre avocat Fourcroy, leur ami commun, celui-ci, dont les poumons étaient des plus vigoureux, attaqua plus particulièrement Molière, qui sous ce rapport n'était pas de force à lutter avec lui.Aussi se tournant vers Despréaux, « Qu'est-ce que la raison avec un filet de voix, lui dit-il, contre une gueule comme celle-là'?» Chapelle, par ses saillies bouffonnes et son humeur anacréontique, donnait surtout du charme à ces réunions; mais, tout en riant de ses folies, ses amis le blâmaient souvent de la source à laquelle il allait les puiser : Chapelle s'adonnait avec excès au vin. Un jour Boileau, le rencontrant dans

1. Mémoires sur la Vie de J. Racine, Lausanne, 1747, p. 121,

1. Bret, Supplément à la Vie de Molière, p. 64.

2. Voir notre édition des OEuvres de Molière, tom. IV, p. 76, note 2.

3. Histoire de La Fontaine, par M. Walckenaer, 3° édit., p. 136. 1. Bolaeana, p. 6o. Récréations littéraires, par Cizeron-Rival,

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la rue, saisit cette occasion pour lui reprocher de nouveau son insurmontable penchant. Chapelle semble pénétré de la justesse de ces observations, paraît ému du ton de cordialité avec lequel Boileau les lui adressait, et promet de mettre à exécution de si bons conseils. Mais, pour les recevoir plus à l'aise, il propose à son ami d'entrer dans une maison voisine : c'était un cabaret. Il demande une bouteille, la fait suivre d'une seconde, puis d'une troisième, et, tout en causant, il remplit tant de fois le verre de Despréaux, qui, dans la chaleur de son sermon contre le vin, le vidait sans s'en apercevoir, que le prédicateur et son auditoire finirent par s'enivrer '. C'était pour Chapelle un bonheur extrême d'entraîner quelquefois dans leurs réunions le satirique à cet excès. Dans une de ces bonnes fortunes il composa les vers suivans :

Bon Dieu! que j'épargnai de bile
Et d'injures au genre humain,
Quand, renversant ta cruche à l'huile,

Je te mis le verre à la main " !

Le mauvais état de la poitrine de Molière le rendait sur ce point plus circonspect encore que Boileau. Cependant, si l'on en croit la même autorité, il était également forcé d'abandonner quelquefois son régime. Chapelle rend compte, dans une Épitre à M. de Jonsac, d'un souper d'amis auquel il se trouvait, au cabaret de la Croix de Lorraine ', et, après avoir nommé quelques-uns des convives, il ajoute :

1. Mémoires sur la vie de J. Racine (par L. Racine), Lausanne, p. 53.— Vie de Chapelle (par Saint-Marc), p. lv. 2. OEuvres de Chapelle et de Bachaumont, 1755, p 171 .

Molière que bien connaissez,

Et qui vous a si bien farcés,

Messieurs les coquets et coquettes,

Les suivait et buvait assez

Pour, vers le soir, être en goguettes *.

Mais ce serait bien à tort que ces vers feraient naître des doutes sur la sobriété habituelle de Molière. Il déplorait au contraire les excès de son ami, et disait à Baron : « Je ne vois point de passion plus indigne d'un galant homme que celle du vin : Chapelle est mon ami; mais ce malheureux faible m'ôte tous les agrémens de son amitié. Je n'ose lui rien confier, sans risquer d'être commis un moment après avec toute la terre. » Il recommandait également à son jeune élève « de ne point sacrifier ses amis, comme faisait Chapelle, à l'envie de dire un bon mot, qui avait souvent de mauvaises suites* (39). » 1. Place du cimetière Saint-Jean

2. OEuvres de Chapelle et Bachaumont, 1755, p. 192. 3. Grimarest, p. 172.—Vie de Chapelle, par Saint-Marc, p. lxvij.

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