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la rue, saisit cette occasion

pour lui reprocher de nouveau son insurmontable penchant. Chapelle semble pénétré de la justesse de ces observations, paraît ému du ton de cordialité avec lequel Boi. leau les lui adressait, et promet de mettre à exécution de si bons conseils. Mais, pour les recevoir plus à l'aise, il propose à son ami d'entrer dans une maison voisine : c'était un cabaret. Il demande une bouteille, la fait suivre d'une seconde, puis d'une troisième, et, tout en causant, il remplit tant de fois le verre de Despréaux, qui, dans la chaleur de son sermon contre le vin , le vidait sans s'en apercevoir , que le prédicateur et son auditoire finirent par s'enivrer'.

C'était pour Chapelle un bonheur extrême d'entraîner quelquefois dans leurs réunions le satirique

à cet excès. Dans une de ces bonnes fortunes il composa les vers suivans :

Bon Dieu! que j'épargnai de bile
Et d'injures au genre humain,
Quand, renversant ta cruche à l'huile,
Je te mis le verre à la main !

Le mauvais état de la poitrine de Molière le rendait sur ce point plus circonspect encore que Boi

1. Mémoires sur la vie de J. Racine (par L. Racine), Lausanne, p. 53. – Vie de Chapelle (par Saint-Marc), p. lv.

2. OEuvres de Chapelle et de Bachaumont, 1755, p. 171.

leau. Cependant, si l'on en croit la même autorité, il était également forcé d'abandonner quelquefois son régime. Chapelle rend compte, dans une Épitre à M. de Jonsac, d'un souper d'amis auquel il se trouvait, au cabaret de la Croix de Lorraine', et, après avoir nommé quelques-uns des convives, il ajoute :

Molière que bien connaissez,
Et qui vous a si bien farcés,
Messieurs les coquets et coquettes ,
Les suivait et buvait assez
Pour, vers le soir, être en goguettes ,

Mais ce serait bien à tort que ces vers feraient naître des doutes sur la sobriété habituelle de Molière. Il déplorait au contraire les excès de son ami, et disait à Baron : « Je ne vois point de

passion plus indigne d'un galant homme que celle du vin : Chapelle est mon ami; mais ce malheureux faible m'ôte tous les agrémens de son amitié. Je n'ose lui rien confier, sans risquer d'être commis un moment après avec toute la terre. » Il recommandait également à son jeune élève «de ne point sacrifier ses amis, comme faisait Chapelle, à l'envie de dire un bon mot, qui avait souvent de mauvaises suites : (39).

1. Place du cimetière Saint-Jean 2. OEuvres de Chapelle et Bachaumont, 1755, p. 192. 3. Grimarest, p. 172.–Vie de Chapelle, par Saint-Marc, p. lxvij.

Les deux anciens condisciples aimaient à se reporter quelquefois aux discussions de leur jeunesse. Chapelle surtout, ardent Gassendiste, attaquait souvent Molière, qui adoptait quelques idées de Descartes. Un jour qu'ils revenaient par eau d'Auteuil à Paris , ils se mirent de nouveau à agiter ces questions devant un minime qu'ils avaient trouvé dans le bateau. Chapelle portait le système de Gassendi aux nues. « Passe pour la morale , répondit Molière; mais le reste ne vaut pas la peine que l'on y fasse attention : n'est-il pas vrai, mon père? ajouta-t-il en s'adressant au minime.»

« Le religieux, dit Grimarest, répondit par un hom! hom! qui faisait entendre aux philosophes qu'il était connaisseur dans cette matière; mais il eut la prudence de ne se point mêler dans une conversation aussi échauffée, surtout avec des gens qui ne paraissaient pas ménager leur adversaire. « Oh! parbleu, mon père, dit Chapelle ,

qui se crut affaibli par l'apparente approbation « du minime, il faut

que

Molière convienne que « Descartes n'a formé son système que comme a un mécanicien qui imagine une belle machine « sans faire attention à l'exécution; le système de « ce philosophe est contraire à une infinité de phé« nomènes de la nature que le bonhomme n'avait « pas prévus. » Le minime sembla se ranger à l'avis de Chapelle par un second hom! hom! Molière,

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outré de ce qu'il triomphait, redoubla ses efforts avec une chaleur de philosophe, pour détruire Gassendi de si bonnes raisons , que le religieux fut forcé de s'y rendre par un troisième hom! hom! obligeant, qui semblait décider la question en sa faveur. Chapelle s'échauffa, et, criant du haut de la tête pour convertir son juge, il ébranla son équité par la force de son raisonnement. « Je conviens que c'est l'homme du monde « qui a le mieux rêvé, ajouta Chapelle; mais, « morbleu ! il a pillé ses rêveries partout, et cela « n'est pas bien. N'est-il pas vrai, mon père ? dit« il au minime. » Le moine, qui convenait de tout obligeamment, donna aussitôt un signe d'approbation sans proférer une seule parole. Molière, sans songer qu'il était au lait, saisit avec fureur le moment de rétorquer les argumens de Chapelle. Les deux philosophes en étaient aux convulsions, et presque aux invectives d'une dispute philosophique, quand ils arrivèrent devant les BonsHommes. Le religieux pria qu'on le mît à terre. Il les remercia gracieusement et applaudit fort à leur profond savoir; mais, avant que de sortir du bateau, il alla prendre, sous les pieds du batelier, sa besace, qu'il y avait mise en entrant. C'était un frère-servant; les deux philosophes n'avaient point vu son enseigne, et, honteux d'avoir perdu le fruit de leur dispute devant un homme qui n'y

entendait rien, ils se regardèrent l'un l'autre sans se rien dire. Molière, revenu de sa confusion, dit à Baron, qui était de la compagnie, mais d'un âge à négliger une pareille conversation : « Voyez,

petit garçon, ce que fait le silence, quand il est « observé avec conduite ! »

Les plaisanteries de Molière contre la Faculté ne troublèrent jamais l'union qui exista entre lui et un homme qu'il appelait en riant son médecin, et qui s'honora toujours d'être son ami, M. de Mauvillain. C'est pour le fils de ce docteur qu'il adressa à Louis XIV le dernier des placets qui précèdent le Tartuffe. Ils se trouvaient un jour ensemble à Versailles, au diner du Roi , quand le prince dit à son valet-de-chambre : « Voilà donc votre médecin? Que vous fait-il? -- Sire, répondit Molière, nous raisonnons ensemble; il m'ordonne des remèdes, je ne les fais point, et je guéris'. »

Il voyait aussi quelquefois le célèbre Lulli. Il s'amusait de ses contes et de ses bouffonneries; et, quand il voulait égayer ses convives, il disait à cet excellent pantomime : « Baptiste, fais-nous

1. Grimarest, p. 221.

Vie de Chapelle (par Saint-Marc ),

p. lxix.

78.

2. Grimarest, p. Ménagiana, édit. de 1715, tom. IV, p. 7. Fureteriana , 1696; p 323. Voltaire, Vie de Molière, 1739,

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