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dans Tite et Bérénice, et, comme il étudiait son rôle, l'obscurité de quelques vers lui fit quelque peine, et il alla en demander l'explication à Molière, chez qui il demeurait. Molière, après les avoir lus, dit qu'il ne les entendait pas non plus. « Mais attendez, dit-il à Baron, M. Corneille doit « venir souper avec nous aujourd'hui, et vous lui « direz qu'il vous les explique.» Dès que Corneille arriva, le jeune Baron alla lui sauter au cou comme il faisait ordinairement parce qu'il l'aimait, et ensuite il le pria de lui expliquer ces vers, disant à Corneille qu'il ne les entendait pas. Corneille, après les avoir examinés quelque temps, dit : « Je ne les entends pas trop bien non plus, « mais récitez les toujours; tel qui ne les entendra « pas les admirera. » Si l'on ne voit pas le nom de Corneille figurer parmi ceux des habitués de la rue du Vieux-Colombier et d'Auteuil, on ne doit l'attribuer qu'à une assez grande disproportion d'âge, à son humeur casanière, et au peu de plaisir qu'il eût eu à y rencontrer Racine, son rival. Du reste, sa belle ame était faite pour comprendre celle de Molière, et tout porte à croire qu'il lui rendit toujours une complète justice. Celui-ci désignait par une image originale et vraie l'engourdissement trop fréquent du génie de l'auteur de Cinna. « Il a un lutin, disait-il, qui vient de temps en temps lui souffler d'excellens vers, et qui ensuite le laisse là en disant : Voyons comme il s'en tirera quand il sera seul; et il ne fait rien qui vaille, et le lutin s'en amuse ". » Chéri par des hommes dont les talens, dont le génie firent la gloire de leur siècle et sont l'admiration du nôtre, Molière ne fut pas recherché avec moins d'empressement par deux femmes qui se sont acquis une égale réputation; l'une, par son inconstance en amour; l'autre, par sa fidélité envers ses amis; toutes deux par leur grace et leur esprit, Ninon de l'Enclos et madame de La Sablière. Il soumettait tous ses ouvrages à la première, et attachait d'autant plus d'importance à ses avis, qu'il la regardait comme la personne sur laquelle le ridicule faisait une plus prompte impression. L'abbé de Châteauneuf, qui rapporte ce fait comme le tenant de Molière lui-même, ajoute que cet auteur étant allé lui lire son Tartuffe, « elle lui fit le récit d'une aventure qui lui était arrivée avec un scélérat à peu près de cette espèce, dont elle lui traça le portrait avec des couleurs si vives et si naturelles, que si sa pièce n'eût pas été faite, disait-il, il ne l'aurait jamais entreprise, tant il se serait cru incapable de rien mettre sur le théâtre d'aussi parfait que le Tartuffe de

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1. Eloge de Despréaux, par d'Alembert : note 12, t II, p. 393 de l'édition de ses OEuvres. Paris, 1821.

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Ninon ' (43)». Quant à madame de La Sablière, son inviolable attachement pour La Fontaine la portait à rechercher la société des amis du fabuliste. Un auteur presque contemporain nous apprend que c'est en dînant avec elle et Ninon de l'Enclos, que Despréaux et Molière s'amusèrent à composer la cérémonie macaronique du Malade imaginaire". La juste guerre de représailles que Molière avait déclarée aux marquis ridicules ne l'avait point privé de l'estime des hommes de la cour faits pour l'apprécier; et une circonstance qui les honore, c'est qu'à l'exemple du Roi ils foulèrent aux pieds le préjugé qui lançait une sorte d'anathème social contre l'auteur. Le maréchal de Vivonne, connu par son attachement pour Boileau et par les graces de son esprit digne d'un Mortemart, secoua tout le premier ce joug ridicule. Il * voua une vive amitié à notre auteur, et, selon l'expression de Voltaire, vécut avec lui comme Lélius avec Térence*. Le grand Condé professait aussi pour Molière la plus haute estime; souvent il le faisait mander pour s'entretenir avec lui. « Molière, lui dit-il un jour, je vous fais venir peut-être trop souvent; je crains de vous distraire de votre travail.Ainsi, je ne vous enverrai plus chercher; mais je vous prie, à toutes vos heures vides, de me venir trouver. Faites-vous annoncer par un valet-de-chambre; je quitterai tout pour être avec vous. » En effet, lorsque Molière venait, le prince congédiait tout le monde, et ils demeuraient souvent trois et quatre heures ensemble. On l'a entendu dire, après une de ces conversations : « Je ne m'ennuie jamais avec Molière; c'est un homme qui fournit de tout : son érudition et son jugement ne s'épuisent jamais. » La douleur que lui causa la mort de notre premier comique le porta à une boutade de franchise un peu brutale envers un abbé qui lui présentait une épitaphe pour ce grand poète : « Ah! lui dit le prince, que n'est-il en état de faire la vôtre*. » Molière était également adoré de toutes les personnes qui l'entouraient. Parmi celles que sa bonté et leur gratitude lui avaient rendues les plus fidèles, nous ne devons pas oublier la bonne La Forêt. Cette estimable servante n'était pas seulement utile à son maître par les soins qu'elle lui prodiguait, elle lui rendait encore plus d'un service par

1.Dialogue sur la musique des Anciens, par l'abbé de Châteauneuf; in-12, 1725.— Anecdotes dramatiques, t. II, p. 2o4 et 2o5.

2. Bolaeana , p. 34.

3. Grimarest, p. 294. — Voltaire, Vie de Molière, 1739, p 24. 1. Grimarest, p. 298. - Le même, Addition à la vie de Molière, p. 61 et 62. — Ménagiana, 17 15, t. I , p. 197.

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ses avis sur les productions qui étaient de la compétence de son bon sens et de son naturel. « Molière, dit Boileau, lui lisait quelquefois ses comédies; et il m'assurait que lorsque des endroits de plaisanterie ne l'avaient point frappée, il les corrigeait, parce qu'il avait plusieurs fois éprouvé, sur son théâtre, que ces endroits n'y réussissaient point ". » Le même motif le faisait exiger des comédiens, lorsqu'il leur soumettait ses pièces, qu'ils amenassent leurs enfans pour tirer des conjectures de leurs mouvemens naturels". Un jour, pour éprouver le tact et le goût de La Forêt, il lui lut plusieurs scènes de la Voce du Village de Brécourt, en les lui donnant pour son ouvrage. Mais elle ne prit point le change; et, après avoir entendu la lecture de quelques morceaux, elle soutint à son maître qu'il n'en était pas l'auteur*. Malherbe consultait sa servante, même sur ses vers*; et Voltaire se soumettait aussi à la juridiction de sa bonne Barbara, ou, comme il l'appe

1. Réflexions critiques sur quelques passages de Longin. ./lea ion première : t. III, p. 158, note, des OEuvres de Boileau, avec un commentaire par M. de Saint Surin.

2.Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière et sur les comédiens de son temps (par mademoiselle Poisson), insérée au Mercure de France, mai 174o, p. 84o.

3. Brossette, note sur le passage de Boileau déjà cité.

4. Boileau, morceau déjà cité. — Carpenteriana ( par Boscheron) , 1724, p. 223.

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