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terre. Il fit

passer son conte : voilà comme on écrit l'histoire! Chacun s'empressa de l'adopter : voilà comme on l'étudie!

Devisé, qui s'était toujours montré le véhément détracteur de Molière, soit qu'il rougît enfin du rôle

que la passion et l'envie lui faisaient jouer, soit que ses yeux commençassent seulement alors à se dessiller, devint le plus chaud partisan du Misanthrope. Il composa sur ce chef-d'oeuvre une lettre apologétique assez mal écrite, mais mieux pensée, qui fut imprimée à la tête de la première édition. Grimarest a prétendu que Molière, furieux contre son libraire, en fit jeter au feu tous les exemplaires'. Pour admettre ce conte, il faut supposer que Devisé lui laissa ignorer entièrement le projet qu'il avait formé de faire l'apologie de son ouvrage, et que le libraire se permit d'imprimer à la tête du Misanthrope, sans le consentement de son auteur, un éloge emprunté à la plume d'un écrivain qui la veille encore le poursuivait d'injustes critiques. Il est plus naturel de penser que Molière ne vit pas sans plaisir se déclarer pour sa pièce, en butte aux attaques acharnées de la médiocrité ombrageuse et de l'envie, le folliculaire qui exerçait alors le plus d'influence sur l'esprit du public (48).

Grimarest , p. 184.

Ce morceau curieux, en même temps qu'il constate cette subite conversion littéraire, donne aussi la mesure du goût du parterre, qui n'était pas fait encore à des beautés aussi franches. Retrouvant dans le sonnet d'Oronte ce qu'ils admiraient dans les poésies de leurs auteurs les plus à la mode, les antithèses et les traits brillantés , et prenant encore en cette circonstance Philinte pour l'organe de l'auteur, les spectateurs s'empresserent d'applaudir comme lui au chantre de Philis, et témoignèrent par leurs bravos qu'ils trouvaient que

La chute était jolie, amoureuse, admirable,

Aussi se figure-t-on facilement l'étonnement ou plutôt le dépit de nos admirateurs enthousiastes, quand ils entendirent Alceste, plus fidèle à la vérité qu'aux convenances, prouver à Oronte, par bonnes et convaincantes raisons, que son sonnet ne valait rien'. Un commentateur de Molière a taxé cette mystification d'invraisemblance, parce qu'Alceste, pour faire connaitre ce qu'il pense du sonnet, n'attend pas que la lecture en soit achevée. Il n'y a pas ici, selon nous, de motifs suffisans

1. Lettre écrite sur la comédie du Misanthrope, t. IV, p. 12,

de notre édition des OEuvres de Molière. Grimarest, p. 265. Mémoires sur la vic el les ouvrages de Moliére (par La Serre), P. XXXV.

pour ne pas ajouter foi au récit circonstancié d'un témoin oculaire; car il serait peu naturel de penser que le parterre ait

pu

être détrompé par les brusqueries que l'approbation de Philinte arrache à chaque strophe à Alceste. Ces exclamations furibondes ne sont point une critique raisonnée, et rien ne pouvait prouver au parterre que le Misanthrope fût plus sensé en les laissant échapper qu'en s'emportant contre Philinte, parce qu'il avait répondu avec affabilité à l'accueil empressé d'un homme qu'il connaissait peu. Ce n'est donc qu'après que le sonnet est entièrement lu, et conséquemment après que le parterre a eu le temps d'exprimer ce qu'il en pense, qu’Alceste en fait véritablement la critique; jusque-là on doit être au moins dans l'incertitude sur l'avis de l'auteur, puisque le sonnet est approuvé par l'homme modéré de la pièce. Ce panneau, dans lequel donna le public, dut nécessairement nuire un peu

à la vogue de l'ouvrage; mais il contribua indubitablement à augmenter l'effet que produisit sur le mauvais goût cette scène, qui n'eut pas moins d'influence que les meilleures satires de Boileau.

Le Misanthrope est une véritable galerie des travers et des ridicules alors en faveur à la cour, Le temps, en effaçant quelques-uns des noms placés par les contemporains au bas de ces portraits, en a respecté quelques autres consacrés par la

tradition d'autorités malignes. Si ceux des originaux dont Arsinoé, Acaste , Clitandre, passaient pour être les copies sont aujourd'hui ignorés; si l'on ne connaît pas davantage l'homme entêté de sa qualité, le grand flandrin qui crache dans un puits pour faire des ronds, ni les autres personnages condamnés par contumace dans la fameuse scène des portraits, on nous a transmis du moins d'une manière plus ou moins certaine les noms des individus

que

Molière avait eus en vue en traçant quatre de ses rôles. Timante le mystérieux n'est autre que

l'antagoniste de La Fontaine, M. de Saint-Gilles , qui a déjà figuré dans cette histoire '.

Célimène, selon les uns, est cette fameuse madaine de Longueville qui pour une misérable querelle avec madame de Montbazon suscita entre son amant et celui de cette dame un duel fameux qui eut lieu sur la Place Royale et auquel elle assista cachée derrière une jalousie. Selon les autres, et c'est le plus grand nombre, c'était cette même femme de la cour dout Boileau a dit dans sa dixième satire 3 :

Nous la verrons hanter les plus honteux brelans,

1. Petitot, Vie de Molière , p. 40.
2. Lettre insérée au Journal Encyclopédique, du jer

mai 1776. - OEuvres de Molière, édit. de Bret, t. III, p. 537, note. 3. Ibidem, p. 417.

Donner chez la Cornu rendez-vous aux galans.

Oronte passa pour la réflexion du duc de SaintAignan (49). Enfin la principale figure de cette grande composition, Alceste, fut généralement regardé comme le portrait du duc de Montausier. Voici ce que Saint-Simon, auteur anonyme de quelques notes tracées sur le manuscrit du Journal de Dangeau, rapporte à ce sujet :

« Molière fit le Misanthrope; cette pièce fit grand bruit et eut grand succès à Paris , avant d'être jouée à la cour. Chacun y reconnut M. de Montausier, et prétendit que c'était lui que Molière avait eu en vue. M. de Montausier le sut et s'emporta jusqu'à faire menacer Molière de le faire mourir sous le bâton. Le pauvre Molière ne savait où se fourrer. Il fit parler à M. de Moutausier par quelques personnes; car peu osèrent s'y hasarder, et ces personnes furent fort mal reçues. Enfin le Roi voulut voir le Misanthrope; et les frayeurs de Molière redoublerent étrangement, car MONSEIGNEUR allait aux comédies suivi de son gouverneur. Le dénouement fut rare; M. de Montausier, charmé du Misanthrope, se sentit si obligé qu'on l'en eût cru l'objet, qu'au sortir de la comédie il envoya chercher Molière pour le remercier. Molière pensa

mourir du message , et ne put se résoudre qu'après bien des assurances réitérées.

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