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des fripons. » Fabre d'Églantine a pris ces déclamations pour point de départ (51). Il est une tâche plus difficile à remplir que celle de réfuter Rousseau, qui, en voulant empêcher de regarder la misanthropie comme un ridicule, était évidemment dirigé par un intérêt personnel, c'est de répondre à un homme dont le goût, non moins pur que son ame, ne porta jamais de faux jugemens que contre notre auteur. Fénelon, dans sa Lettre à l'Académie Française, dit : « Un autre défaut de Molière que beaucoup de gens d'esprit lui pardonnent, et que je n'ai garde de lui pardonner, est qu'il a donné un tour gracieux au vice avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu. » Nul doute que Fénelon ne lui ait adressé ce reproche au sujet du Misanthrope; ce n'est que le rôle d'Alceste mal saisi qui a pu lui faire prendre le change. Mais l'intention de l'auteur est trop manifeste pour qu'on ne sente pas au premier examen que cette accusation est sans fondement. Molière, qui jusqu'alors avait toujours retracé les mœurs de bons bourgeois, n'avait eu besoin ni de recourir à l'adresse, ni d'user de détours pour traduire sur la scène quelques défauts, bien palpables, quelques ridicules qui s'offraient avec franchise à la malignité de l'observateur, et dont l'esprit de société n'avait pas encore émoussé la pointe. Mais frappé des travers sans nombre qu'il remarquait dans les gens de cour, il résolut de les mettre en scène. Pour les faire paraître dans tout leur jour, un autre auteur eût peut-être enlevé à ses personnages ce vernis de bon ton, cet usage du monde qui leur servait à les dissimuler, ou les eût fait accompagner d'un homme droit et sincère qui eût soulevé avec modération le voile dont ils se couvraient. Le premier moyen ne pouvait convenir à Molière : il était contraire à la vérité.Le second était antidramatique. La perfection ne saurait être mise en scène; elle désespère plutôt qu'elle n'encourage; d'ailleurs il n'eût pas été sans danger. Faire mettre la cour en accusation par un homme qui n'eût pas laissé le plus petit travers à reprendre en lui, c'était attaquer avec des armes trop redoutables un corps presque aussi fort que celui des tartuffes, et Molière savait ce qu'il en coûtait pour traiter de la sorte de tels sujets. Il désirait accroître le nombre de ses admirateurs sans augmenter encore celui de ses ennemis; mais il voulait avant tout, fidèle observateur de la morale, immoler les vices : et comment y serait-il parvenu en faisant rire aux dépens de la vertu ? Quel meilleur moyen, et nous osons le dire, quel moyen plus moral pouvait-il employer pour arriver à ce but, que de mettre en scène un homme plein de droiture, mais poussant à l'extrême le besoin de dire tout ce qu'il pense; portant aux méchans une haine vigoureuse, mais poursuivant d'une indignation trop chaleureuse certains défauts qui ne méritaient que sa pitié? Cette manière d'envisager son sujet lui fournissait encore l'occasion de reprendre, avec les ménagemens qu'il mérite, un excès qu'on rencontrait alors chez quelques personnes, en bien petit nombre il est vrai, un amour outré de la vérité et une vertu trop rigoureuse. « Si jamais, a dit Chamfort, auteur comique a fait voir comment il avait conçu le système de la société, c'est Molière dans le 4/isanthrope. C'est là que, montrant les abus qu'elle entraîne nécessairement, il enseigne à quel prix le sage doit acheter les avantages qu'elle procure; que, dans un système d'union fondé sur l'indulgence naturelle, une vertu parfaite est déplacée parmi les hommes et se tourmente elle-même sans les corriger : c'est un or qui a besoin d'alliage pour prendre de la consistance et servir aux divers usages de la société. Mais en même temps l'auteur montre, par la supériorité constante d'Alceste sur tous les autres personnages, que la vertu, malgré les ridicules où son austérité l'expose, éclipse tout ce qui l'environne; et l'or qui a reçu l'alliage n'en est pas moins le plus précieux des métaux. » Arsinoé est la peinture frappante et admirable d'une classe de femmes très-nombreuses alors. Dans un temps où les tartuffes étaient puissans, les prudes devaient abonder. Il y a bien près de l'hypocrite en religion à l'hypocrite en vertu. Une femme long-temps adonnée aux plaisirs du monde et qui les voyait s'enfuir loin d'elle, pour paraître y renoncer de plein gré, se jetait dans la dévotion, fulminait contre les moindres écarts de celles que son exemple avait naguère entraînées, et semblait frémir à l'idée seule d'étourderies qu'elle ne commettait plus, faute de complices. Ce caractère, comme presque tous ceux qu'a tracés Molière, est étroitement lié à l'histoire des mœurs de son siècle. L'habit d'Oronte, ce bel esprit de cour, moins modeste encore qu'un poète de profession, qui a toute la rancune de l'orgueil blessé et toute la lâcheté de la sottise, allait à la taille d'une foule de grands seigneurs, comme à celle du duc de SaintAignan : Versailles abondait en rimeurs,

De leurs vers fatigans lecteurs infatigables.

Toutefois il était des grands qui s'étaient scrupuleusement tenus en garde contre ce ridicule. L'un d'eux, qui avait parfaitement réussi à s'en préserver, a fourni à M. Jourdain un de ses meilleurs traits : « Comment donc, ma fille ? dit madame de Sévigné dans une de ses lettres, j'ai fait un roman sans y penser. J'en suis aussi étonnée que M. le comte de Soissons, quand on lui découvrit qu'il faisait de la prose. » « Molière, dit Grimarest, avait lu som Misanthrope à toute la cour avant que de le faire représenter; chacun lui en disait son sentiment; mais il ne suivait que le sien ordinairement, parce qu'il aurait été souvent obligé de refondre ses pièces s'il avait suivi tous les avis qu'on lui donnait. Et d'ailleurs, il arrivait quelquefois que ces avis étaient intéressés..... Il ne plaçait aucuns traits qu'il n'eût des vues fixes. C'est pourquoi il ne voulut point ôter du Misanthrope ce grand flandrin qui crachait dans un puits pour faire des ronds, que MADAME défunte lui avait dit de supprimer lorsqu'il eut l'honneur de lire sa pièce à cette princesse. Elle regardait cet endroit comme un trait indigne d'un si bon ouvrage. Mais Molière avait son original, il voulait le mettre sur le théâtre ". » Ce refus, où brille la noble indépendance de notre premier comique, prouve que s'il règne dans quelques-unes de ses épîtres dédicatoires un ton d'humilité obséquieuse, il ne s'en faut prendre qu'au protocole du temps, auquel il se conformait en cela. Corneille, qui n'était nullement courtisan, a sacrifié au même usage.

1, Grimarest, p. 188 et 189.

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