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bref particulier du Pape pour jouer des pièces ridicules, et que M. le Légat ne soit venu en France que pour leur donner son approbation'.» Ceux qui avaient assez d'impudence pour attaquer de tels protecteurs pouvaient bien aussi ne pas rougir de révoquer en doute le talent du protégé. Pour donner une idée de ces critiques, nous rapporterons ici quelques passages d'un libelle publié en 1665, ayant pour titre, Observations sur une comédie de Molière, intitulée LE FESTIN DE PIERRE. Nous en avons déjà fait mention à l'occasion de cette dernière pièce ; mais son examen trouvera plus naturellement place en cet endroit; car les ennemis de Molière, en attaquant son Don Juan, ne faisaient que préluder à la guerre contre le Tartuffe. « J'espère, dit l'auteur, que Molière recevra ces observations d'autant plus volontiers que la passion et l'intérêt n'y ont point de part. Je n'ai pas le dessein de lui nuire; je veux au contraire le servir. On n'en veut point à sa personne, mais à son athée. L'on ne porte point envie à son gain ni à sa réputation ; ce n'est pas un sentiment particulier, c'est celui de tous les gens de bien; et il ne doit pas trouver mauvais que l'on défende publiquement les intérêts de Dieu qu'il attaque ouvertement, et qu'un chrétien témoigne de la douleur en voyant le théâtre révolté contre l'autel, la farce aux prises avec l'Évangile, un comédien qui se joue des mystères et qui fait raillerie de tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré dans la religion. « Il est vrai qu'il y a quelque chose de galant dans les ouvrages de Molière, et je serais bien fâché de lui ravir l'estime qu'il s'est acquise ; il faut tomber d'accord que, s'il réussit mal à la comédie, il a quelque talent pour la farce; et, quoiqu'il n'ait ni les rencontres de Gautier-Garguille, ni les impromptus de Turlupin, ni la bravoure du capitan, ni la naïveté de Jodelet, ni la panse de Gros-Guillaume, ni la science du docteur, il ne laisse pas de plaire quelquefois et de divertir en son genre. Il parle passablement français; il traduit assez bien l'italien et ne copie pas mal les auteurs ; car il ne se pique pas d'avoir le don de l'invention, ni le génie de la poésie, et ses amis avouent librement que ses pièces sont des jeux de théâtre où le comédien a plus de part que le poète, et dont la beauté consiste presque toute dans l'action; ce qui fait rire en sa bouche fait souvent pitié sur le papier; et l'on peut dire que ses comédies ressemblent à ces femmes qui font peur en déshabillé et qui ne laissent pas de plaire quand elles sont ajustées, ou à ces petites tailles qui, ayant quitté leurs patins, ne sont plus qu'une partie d'elles-mêmes..... Toutefois, on ne peut dénier que Molière n'ait bien de l'adresse ou du bonheur de débiter avec tant de succès sa fausse monnaie, et de duper tout Paris avec de mauvaises pièces. « Voilà en peu de mots ce que l'on peut dire de plus obligeant et de plus avantageux pour Molière; et certes, s'il n'eût joué que les précieuses, s'il n'en eût voulu qu'aux petits pourpoints et aux grands canons, il ne mériterait pas une censure publique et ne se serait pas attiré l'indignation de toutes les personnes de piété. Mais qui peut supporter la hardiesse d'un farceur qui fait plaisanterie de la religion, qui tient école de libertinage, et qui rend la majesté de Dieu le jouet d'un maître et d'un valet de théâtre, d'un athée qui s'en rit, et d'un valet plus impie que son maître qui en fait rire les autres ? « C'est trahir visiblement la cause du ciel que de se taire dans une occasion où sa gloire est ouvertement attaquée, où la foi est exposée aux insultes d'un bouffon qui fait commerce de ses mystères et en profane la sainteté; où un athée foudroyé en apparence foudroie en effet et renverse tous les fondemens de la religion à la face du Louvre, dans la maison d'un prince chrétien, à la vue de tant de sages magistrats et si zélés pour les intérêts de Dieu, en dérision de tant de bons pasteurs que l'on fait passer pour des Tartuffes ! Et c'est sous le règne du plus grand et du plus religieux monarque du monde ! Cependant que ce généreux prince occupe tous ses soins à maintenir la religion, Molière travaille à la détruire; le Roi abat la tempête de l'hérésie, et Molière élève des autels à l'impiétié; et, autant que la vertu du prince s'efforce d'établir dans le cœur de ses sujets le culte du vrai Dieu, par l'exemple de ses actions, autant l'humeur libertine de Molière tâche d'en ruiner la créance dans leurs esprits, par la licence de ses ouvrages. « Certes, il faut avouer que Molière est luimême un tartuffe achevé et un véritable hypocrite.... Si le dessein de la comédie est de corriger les hommes en les divertissant, le dessein de Molière est de les perdre en les faisant rire, de même que ces serpens dont les piqûres mortelles répandent une fausse joie sur le visage de ceux qui en sont atteints..... , « Molière, après avoir répandu dans les ames ces poisons funestes qui étouffent la pudeur et la honte; après avoir pris soin de former des coquettes et de donner aux filles des instructions dangereuses ; après des écoles fameuses d'impureté, en a tenu d'autres pour le libertinage.....; et, voyant qu'il choquait toute la religion et que tous les gens de bien lui seraient contraires, il a composé son Tartuffe et a voulu rendre les dévots des ridicules ou des hypocrites..... Certes, c'est bien à faire à Molière, de parler de la religion, avec laquelle il a si peu de commerce et qu'il n'a jamais connue, ni par pratique ni par théorie..... « Son avarice ne contribue pas peu à échauffer sa verve contre la religion... Il sait que les choses défendues irritent le désir, et il sacrifie hautement à ses intérêts tous les devoirs de la piété ; c'est ce qui lui fait porter avec audace la main au sanctuaire, et il n'est point honteux de lasser tous les jours la patience d'une grande reine, qui est continuellement en peine de faire réformer ou supprimer ses ouvrages..... « Auguste fit mourir un bouffon qui avait fait raillerie de Jupiter, et défendit aux femmes d'assister à ses comédies, plus modestes que celles de Molière. Théodose condamna aux bêtes des farceurs qui tournaient en dérision les cérémonies; et néanmoins cela n'approche point de l'emportement qui paraît en cette pièce... - « Molière devrait rentrer en lui-même et considérer qu'il est très-dangereux de se jouer à Dieu, que l'impiété ne demeure jamais impunie, et que, si elle échappe quelquefois aux feux de la terre, elle ne peut éviter ceux du ciel..... Il ne doit pas

1, Observations sur une comédie de Molière intitulée, LE F EsTiN DE PIERRE, par le sieur de Rochemont, 1665, p. 25.

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