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abuser de la bonté d'un grand prince, ni de la piété d'une reine si religieuse, à qui il est à charge et dont il fait gloire de choquer le sentiment. L'on sait qu'il se vante hautement qu'il fera paraître son Tartuffe d'une façon ou d'autre, et que le déplaisir que cette grande reine en a témoigné n'a pu faire impression sur son esprit ni mettre des bornes à son insolence. Mais s'il lui restait encore quelque ombre de pudeur, ne lui serait-il pas fâcheux d'être en butte à tous les gens de bien, de passer pour un libertin dans l'esprit de tous les prédicateurs, et d'entendre toutes les langues que le Saint-Esprit anime déclamer contre lui dans les chaires et condamner publiquement ses nouveaux blasphèmes..... Enfin, je ne crois pas faire un jugement téméraire d'avancer qu'il n'y a point d'homme si peu éclairé des lumières de la foi qui, ayant vu cette pièce ou sachant ce qu'elle contient, puisse soutenir que Molière, dans le dessein de la jouer, soit capable de la participation des sacremens, qu'il puisse être reçu à pénitence sans une réparation publique, ni même qu'il soit digne de l'entrée des églises après les anathèmes que les conciles ont fulminés contre les auteurs de spectacles impudiques ou sacrilèges, que les Pères appellent les naufrages de l'innocence et des attentats contre la souveraineté de Dieu. » Auteurs de nos jours, qui voyez vos ouvrages écartés de la scène par une politique ombrageuse, ce langage de la délation mystique ne vous est point inconnu. Plus d'une fois vos persécuteurs hypocrites auront, sans pudeur, compromis les noms les plus augustes, pour essayer de justifier leurs lâches proscriptions. Consolez-vous en vous rappelant que Molière but jusqu'à la lie ce calice amer dont on voudrait vous abreuver ! Consolezvous en pensant que la postérité a fait justice de ces outrages ! - Ce libelle insidieux avait été précédé d'un pamphlet non moins perfide, œuvre d'un curé de Paris, qui n'avait pas craint de le présenter au Roi". Le soin que ces vils délateurs avaient eu de se couvrir du manteau de la religion, pour déverser leurs calomnies sur Molière, imposa à ce prince et le jeta dans un nouvel embarras. « Quand celui qui se sert d'un tel prétexte, dit fort bien l'auteur d'une réponse aux Observations, n'aurait pas raison, il semble qu'il y aurait une espèce de crime à le combattre. Quelques injures qu'on puisse dire à un innocent, on craint de le défendre lorsque la religion y est mêlée; l'imposteur est toujours à couvert sous ce voile, l'innocent toujours opprimé, et la vérité toujours cachée. On craint de la mettre au jour, de peur d'être regardé comme le défenseur de ce que la religion condamne, encore qu'elle n'y prenne point de part et qu'il soit aisé de juger qu'elle parlerait autrement si elle pouvait parler elle-même ". » Ces attaques concertées produisirent malheureusement cet effet sur le monarque. Il sentit tout ce qu'il y avait d'odieux dans les calculs des ennemis de Molière cherchant à jeter la discorde jusque dans sa propre famille, et à représenter la Reine, sa mère, comme révoltée de l'impiété de cet auteur, et comme sollicitant sans cesse, mais en vain, la suppression de ses ouvrages. Néanmoins l'adroit prétexte de l'accusation le fit encore passer pendant un certain temps par dessus la perfidie des accusateurs. Il combla toutefois, comme nous l'avons déjà vu, Molière et sa troupe de faveurs nouvelles, mais il ne leva pas l'interdiction. C'est sans aucun doute à l'imprudente audace d'une nouvelle attaque que l'on doit attribuer la cessation de cette rigoureuse mesure. Pour essayer de justifier leurs hostilités acharnées, les ennemis de l'auteur du Tartuffe firent paraître un infame libelle qu'ils répandirent sous son nom * (3). Il est probable que ce fut l'excessive lâcheté de ce moyen qui valut à Molière la permission que son premier placet n'avait pu encore arracher au Roi. Ce prince sentait qu'il ne pouvait s'opposer plus long-temps à ce qu'il confondît ses détracteurs par l'innocence de son ouvrage. Il permit donc avant son départ pour l'armée de la Flandre que cette comédie fût soumise au jugement du parterre, mais en y mettant pour condition que l'auteur donnerait à son principal personnage un autre nom que celui de Tartuffe, qui était devenu, même avant la représentation, la plus cruelle injure pour les plus fieffés hypocrites ; que quelques passages, qui avaient eu plus particulièrement l'honneur de soulever la cabale, seraient ou supprimés ou adoucis ; enfin, que l'on ne pourrait être porté par aucun détail à supposer que l'auteur eût eu l'intention de prendre son original parmi les ministres des autels. Croyant acheter une paix durable, Molière consentit avec résignation à tout ce que demandait la conscience timorée du Roi. Sa pièce fut appelée l'Imposteur, son principal personnage Panulphe, tous les passages suspects furent supprimés, et l'hypocrite fut vêtu de manière à ce qu'avec la plus mauvaise foi imaginable on ne pût reconnaître en lui un caractère sacré '.

1. Premier placet au Roi, à la tête du Tartuffe.

1.Lettre sur les Observations d'une comédie du sieur Molière, intitulée LE FEsTIN DE PIERRE, Paris, 1665, p. 5 et 6. 2. Grimarest, p. 186. \

1, Second placet au Roi, à la tête du Tartuffe.

Ce fut le 5 août que l'Imposteur, ainsi châtié, fut représenté pour la première fois en public. Il serait, dans toute autre circonstance, assez superflu de dire qu'il obtint un très grand succès ; mais ici on ne saurait trop appuyer sur ce fait, puisque c'est lui qui augmenta encore la colère, la fureur des ennemis de l'auteur. Les applaudissemens du parterre ranimèrent leur rage à peine endormie, et Molière eut bientôt lieu de se repentir de son triomphe.

Le lendemain de cette première représentation, le premier président de Lamoignon, au nom du parlement, fit signifier à la troupe de Molière la défense de jouer l'Imposteur. La première permission ayant été donnée verbalement, on se trouva dans l'impossibilité de la produire, et force fut d'attendre un nouvel ordre de Sa Majesté " (4),

Le 8 août, deux acteurs de la troupe, La Thorillière et La Grange, partirent de Paris en poste, pour aller présenter au Roi, qui se trouvait alors au siège de Lille, le second des placets qui précèdent le Tartuffe. Le Prince lui répondit qu'à son retour il ferait de nouveau examiner la pièce et qu'ils la joueraient.Confians en cette promesse,

1. Extrait des recettes et des affaires de la Comédie, depuis Pâques de l'année 1659, jusqu'au 31 aout 1685, appartenant au sieur

de La Grange, l'un des comédiens du Roi, in-4° manuscrit.

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