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dans la première de ces pièces était passager comme le ridicule qu'il frondait dans la seconde. Depuis long-temps déjà de nouveaux défauts, de nouveaux travers sont venus leur succéder; et ce n'est qu'à l'espèce d'impossibilité où le spectateur se trouve aujourd'hui de constater la ressemblance de ces portraits en les confrontant avec les originaux, devenus trop rares, et de faire de malignes applications de leurs traits admirables, que l'on doit attribuer l'accueil peu empressé que reçoivent aujourd'hui ces ouvrages. Il y aura dans tous les temps des Célimènes : on nous assure avoir, naguère encore, rencontré des Tartuffes ; mais il n'est plus de Philamintes ; on chercherait longtemps des Harpagons. Si cette circonstance ne justifie pas les froides dispositions de notre parterre et de nos acteurs pour l'Avare, elle peut servir du moins à l'expliquer. Au siècle de Molière, au contraire, on voyait à la vérité les hommes de cour dissiper le plus souvent l'héritage de leurs pères; l'immense majorité, en cherchant la fortune dans le jeu et l'intrigue, et dans le luxe et le scandale une rapide célébrité; un petit nombre, en servant la patrie avec désintéressement, plus jaloux de laisser à leurs enfans un nom sans tache et de bons exemples que des titres pompeux et une opulence suspecte; mais la bourgeoisie, comptée pour très-peu de chose dans l'État, vivait obscure et retirée. Les lettres, dont l'amour enflammait les rangs élevés de la société, étaient généralement inconnues à cette classe, qui, tout entière au commerce ou à l'administration parcimonieuse de ses biens, voyait dans l'accroissement de sa fortune le seul but de son existenCe. On peut, sans crainte d'être taxé d'une aveugle admiration pour Molière, attribuer à ses sages leçons, et surtout à ses mordans sarcasmes , le retour sur lui-même d'un sexe fait pour plaire et pour aimer; mais il y aurait ignorance et engouement à vouloir le proclamer le vainqueur de l'avarice : ce défaut n'a, long-temps encore après lui, cédé qu'aux progrès d'un défaut contraire. La civilisation, étendant ses progrès sur toutes les classes de citoyens, répandit partout le goût de la dépense et de la prodigalité. Les trésors si longuement amassés disparurent en peu de temps : la soif de l'or fit place à la folle dissipation, qui, sans doute, est un blâmable excès, mais n'est pas, du moins, comme la manie des Harpagons, un délit de lèse-société. Les glaciales préventions des premiers juges de l'Avare n'avaient évidemment d'autre cause que l'envie, qui trouva un appui dans la sottise. Il n'eut, dans le principe, que neuf représentations, pas même consécutives. Repris deux mois après, il disparut encore après avoir été joué onze fois.

On a souvent répété que ce fut l'étrangeté d'une pièce en cinq actes et en prose qui compromit le sort de celle-ci; mais l'allégation est complètement fausse. Une comédie en cinq actes et en prose n'était pas alors une chose assez nouvelle pour paraître bizarre. Le Pédant joué, de Cirano de Bergerac, la Princesse d'Élide et le Festin de Pierre, avaient dû y habituer le public. Il est bien plus naturel de croire que les ennemis de Molière, qui, en lui accordant par un adroit calcul assez de talent pour la farce et le comique de second ordre, voulaient lui interdire la haute comédie comme au-dessus de ses moyens, embarrassés pour motiver l'arrêt qu'ils avaient rendu contre l'Avare, se fondèrent sur ce ridicule grief. Grimarest rapporte les plaisantes exclamations d'un duc qu'il ne nomme pas, à qui l'on avait probablement persuadé, comme on aurait pu le faire à ce bon M. Jourdain, qu'il était de mauvais ton de s'amuser en entendant autre chose que des vers : « Molière est-il fou ? disait le grand seigneur bel esprit, et nous prend-il pour des benêts de nous faire essuyer cinq actes de prose ? A-t-on jamais vu plus d'extravagance? Le moyen d'être diverti par de la prose"!» Le moyen de n'être pas révolté en entendant de semblables critiques !

1. Grimarest, p. 1 o7.

Le public revint bientôt de l'aveuglement dans lequel l'avaient plongé des Zoïles adroits et acharnés. La prose et l'Avare avec elle obtinrent une complète réhabilitation; et, comme pour faire oublier l'excès auquel l'injustice les avait poussés, ces mêmes censeurs, trop long-temps abusés, se laissèrent bientôt aller à un excès contraire. Ménage trouva la prose de Molière bien préférable à ses vers" ; cet avis, qui du reste était celui de Boileau*, fut partagé par un assez grand nombre de littérateurs, et le chantre de Télémaque l'accueillit avec plus d'empressement que tout autre. Dans sa Lettre sur l'éloquence, adressée à l'Académie Française, Fénelon dit, en parlant de Molière : « En pensant bien il parle souvent mal. Il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers; par exemple, l'Avare est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers..... Mais en général il me paraît, jusque dans sa prose, ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions. »

1. Ménagiana, édit de 17 15, t. I, p 14 . 2, Balaeana, p. 37.

Le style de Molière ne nous semble pas aujourd'hui plus irréprochable qu'à Fénelon; mais nous ferons observer que la plus grande partie des négligences et des tours forcés qui le déparent appartiennent au temps où vivait notre comique. Né au-commencement de 1622 , c'est-à-dire près de dix-huit ans avant Racine, et mort en 1673, il ne put écrire comme cet auteur ni comme Bossuet, qui mirent à profit tous les progrès de la langue. C'est déjà beaucoup pour lui de s'être montré si supérieur à ses véritables contemporains les Scarron et autres; et, pour ne parler que de son style poétique, que Fénelon a plus vivement attaqué, nous pouvons affirmer, sans crainte d'être démenti, qu'aucun des auteurs qui se sont présentés depuis sa mort jusqu'à ce jour pour recueillir sa succession n'a atteint à ce naturel, à cette vivacité et à cette énergie qui distinguent la poésie du Misanthrope et des Femmes savantes, et principalement celle des quatre premiers actes du Tartuffe.

Ce que nous venons de dire des vers de Molière, nous pouvons le répéter de sa prose. Celle des auteurs dramatiques que la fin du dix-septième siècle et le dix-huitième tout entier ont vus naître est restée à une immense distance de la sienne. Personne n'a su comme lui y répandre ce comique, ce sel et cette vigueur qui font le charme de ses spectateurs et le désespoir de ses rivaux ; mais

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