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nous trouvons qu'il y aurait prévention à la mettre au-dessus de son style poétique, qu'elle égale mais ne surpasse pas. La Harpe, tout en rendant justice au dialogue vraiment comique de cet ouvrage, dit dans son Cours de Littérature : « Si Molière ne versifia pas l'Avare, c'est qu'il n'en eut pas le temps". » Jamais assertion ne nous a paru plus étrangement hasardée. Quoi! l'on peut penser que la prose de Molière n'est que celle d'un canevas; qu'elle ne nous est restée que parce que Molière ne trouva pas le temps de versifier son ouvrage, et qu'en la laissant échapper de sa plume il ne la regardait que comme une espèce d'argument détaillé de ses scènes ! La Harpe ne réfléchissait donc pas, en avançant ce fait, qu'il est de ces traits rapides et concis qui perdraient la plus grande partie de leur charme

| s'il fallait les allonger selon le besoin du vers ?

Qui pourrait penser à versifier la scènè d'Harpagon et de la Flèche, du premier acte; celle du diamant au troisième, et tant d'autres dont les expressions si naturelles ne le sembleraient plus autrement disposées?Non, l'Avare, le Médecin malgré lui, ont été écrits pour demeurer en prose; il suffit de les lire après le Festin de Pierre pour

1 Cours de Littérature, par La Harpe, édit, Verdière, 1821, t VI, p. 299,

sentir que le changement que Thomas Corneille fit subir à celui-ci est impraticable pour ceux-là. La prose de Molière est bien supérieure à celle de Beaumarchais : eh bien! qu'on essaie de rimer le Barbier de Séville et le Mariage de Figaro, et la pâle couleur de ce nouveau vêtement, auprès du brillant éclat du véritable, donnera la mesure de la folie dont on s'est plu si gratuitement à faire soupçonner notre auteur.

Les reproches que Rousseau adresse généralement à Molière portent toujours sur des points beaucoup plus graves que le style. C'est encore aux intentions morales de l'auteur qu'il s'en prend à l'occasion de l'Avare : « C'est un grand vice d'être avare, et de prêter à usure, dit-il; mais n'en est-ce pas un plus grand encore à un fils de voler son père, de lui manquer de respect, de lui faire mille insultans reproches, et, quand un père irrité lui donne sa malédiction, de répondre d'un air goguenard, qu'il n'a que faire de ses dons ? Si la plaisanterie est excellente, en est-elle moins punissable ? et la pièce où l'on fait aimer le fils insolent qui l'a faite, en est-elle moins une école de mauvaises mœurs "? »

Comme il nous est pénible de combattre sans cesse J.-J. Rousseau, et que d'ailleurs il nous serait impossible de défendre Molière mieux que Marmontel ne l'a fait en cette occasion, nous laisserons ce littérateur lui répondre. « Supposons que, dans un sermon, l'orateur dît à l'avare : « Vos enfans sont vertueux, sensibles, reconnaissans, nés pour être votre consolation : en leur refusant tout, en vous défiant d'eux, en les faisant rougir du vice honteux qui vous domine, savez-vous ce que vous faites ? Votre inflexible dureté lasse et rebute leur tendresse. Ils ont beau se souvenir que vous êtes leur père; si vous oubliez qu'ils sont vos enfans, le vice l'emportera sur la vertu, et le mépris dont vous vous chargez étouffera le respect qu'ils vous doivent. Réduits à l'alternative, ou de manquer de tout ou d'anticiper sur votre héritage par des ressources ruineuses, ils dissiperont en usure ce qu'en usure vous accumulez ; leurs valets se ligueront pour dérober à votre avarice les secours que vos enfans n'ont pu obtenir de votre amour. La dissipation et le larcin seront le fruit de vos épargnes ; et vos enfans, devenus vicieux par votre faute et pour votre supplice, seront encore intéressans pour le public que vous révoltez. » « Je demande si cette leçon serait scandaleuse? Eh bien! ce qu'annoncerait l'orateur, le poète n'a fait que le peindre ; et la comédie de Molière n'est autre chose que cette morale en action. Ni l'orateur ni le poète ne veulent encourager par là les enfans à manquer à ce qu'ils doivent à leurs pères ; mais tous les deux veulent apprendre aux pères à ne pas mettre à cette cruelle épreuve la vertu de leurs enfans". » L'Avare fut, en 1733, transporté avec un prodigieux succès sur la scène anglaise, par un homme de talent et de génie, Fielding, qui, s'il ne fut pas heureux dans les changemens qu'il fit subir au plan de l'ouvrage, sut du moins ajouter au dialogue de nouveaux traits que Molière n'eût certes pas désavoués. Mais, du vivant même de notre premier comique, un autre auteur anglais, dont le nom est aujourd'hui presque aussi ignoré à Londres qu'il l'a toujours été à Paris, Shadwell, avait donné une imitation de l'Avare, qui eût pu passer pour une copie fidèle, si l'auteur ne se fût avisé d'y ajouter de ces grossièretés qu'une plume française se refuse à rapporter. C'est cependant par de tels changemens que l'écrivain d'outre-mer s'est cru autorisé à dire dans sa préface : « Je crois pouvoir avancer sans vanité, que Molière n'a rien perdu entre mes mains.Jamais pièce française n'a été maniée par un de nos poètes, quelque méchant qu'il fût, qu'elle n'ait été rendue meilleure. Ce n'est ni faute d'invention, ni faute d'es

1, Lettre à d'Alembert sur les spectacles,

1 Marmontel, Apologie du Thédtre.

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prit, que nous empruntons des Français; mais
c'est par paresse : c'est aussi par paresse que je
me suis servi de l'Avare de Molière ". »
Que la paresse ne l'a-t-elle empêché de le souil-
ler de son travail! Une telle absurdité soulèverait
notre indignation, si ce n'était à la pitié à en faire
justice. Molière gagnant à être remanié par les
plus sots barbouilleurs de la Grande-Bretagne !
Lemière a dit : -

Le trident de Neptune est le sceptre du monde.

Shadwell veut qu'il soit aussi la lyre d'Apollon.
Le plus bel éloge de ce chef-d'œuvre est l'en-

thousiasme qu'il causa à un avare de bonne foi,
auquel on entendit dire, après la représentation :
« Il y a beaucoup à profiter dans la pièce de Mo-
lière; on en peut tirer d'excellens principes d'é-
conomie". » Nous pouvons aussi en tirer quelques
documens pour cette Histoire. Molière, ici comme
dans plusieurs autres de ses ouvrages, fait allu-
sion à lui et aux siens; il se plaint à Frosine de
sa toux, qui lui prend de temps en temps; et dit,
en parlant de La Flèche : « Je ne me plais point
à voir ce chien de boiteux-là* » Fort incommodé

1. Voltaire, Vie de Molière, 1739, p. 9o.

2. Cours de Littérature, par La Harpe, édit. Verdière, 1821, t. VI , p. 234.

3. Voir l'Avare, act, I, sc. 3, et act. II, sc. 6. - Préface de l'édition des OEuvres de Molière de 1682 (par La Grange).

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