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cin est marié, et de plus qu'il est bien glorieux '. »

Les lettres qui suivent celle dont nous venons d'extraire ce récit donnent à entendre que la femme du barbier était le véritable malade

que

le médecin allait visiter de temps à autre, et que les coups que celui-ci avait reçus des robustes mandataires du jaloux avaient été plus particulièrement dirigés sur les reins débarrassés de tout vêtement. « Molière, ajoute Gui-Patin, veut, dit-on, en faire une comédie ridicule sous le titre du Médecin fouetté et le Barbier cocu'. » L'affaire fut assoupie, et l'on n'entendit jamais parler du prétendu projet de Molière. Il nous paraît même démontré qu'il ne put jamais l'avoir, car ce Cressé était son parent', et avait par conséquent droit, sinon à toute sa pitié, du moins à son silence sur sa mésaventure.

Au mois de janvier 1670 parut la comédie d'É. lomire hypocondre ou les Médecins vengés, que nous avons déjà eu occasion de citer. Le nombre démesuré de personnages qui y figurent, et surtout la confusion et la platitude de ce drame satirique, en rendaient la représentation impossible. Son auteur, Le Boulanger de Chalussay, fut obligé

1. Lettres choisies de feu M. Gui-Patin, La Haye, 1707, p. 337; lettre du 21 novembre 1669.

2. Ibidem, lettres des 23 novembre, 13, 18 et 25 décembre 1669. 3. Note manuscrite de M. Befara.

de s'en tenir à l'épreuve de la lecture; mais il est très-possible que la foule des ennemis et des envieux de Molière ait procuré une sorte de succès à ce misérable ouvrage (10).

C'est à une circonstance assez singulière que Molière dut celui d'une de ses plus faibles productions. Louis XIV, qui jusqu'alors s'était borné à applaudir au talent de son protégé, voulut pour ainsi dire partager avec lui la gloire d'une composition nouvelle en lui en fournissant l'idée. Il désirait donner à sa cour un divertissement composé de tous ceux que le théâtre peut réunir; et, afin de les lier ensemble, « Sa Majesté, dit Molière, choisit pour sujet deux princes rivaux qui, dans le champêtre séjour de la vallée de Tempé, où l'on doit célébrer la fête des Jeux Pythiens, régalent à l'envi une jeune princesse et sa mère de toutes les galanteries dont ils se peuvent aviser'.

Il est assez inutile de dire que Molière et son collaborateur nouveau obtinrent les suffrages de toute la cour. Mais cette réussite inévitable, ce succès de par le Roi , ne fascina point les notre auteur, et ne put servir à lui déguiser la faiblesse de son ouvrage. Il ne le fit pas représenter sur son théâtre, et le garda en porte-feuille. Ce ne fut qu'en 1682, dans l'édition de Vinot et La

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yeux de

1. Avant-propos des Amans magnifiques.

Grange, qu'il fut imprimé pour la première fois ; et les Comédiens Français ne pensèrent qu'en 1688 à le monter pour leur théâtre. Leur zèle et l’espèce d'hommage qu'ils rendaient à la mémoire de notre premier comique eussent mérité un succès plus brillant et plus productif que ne le fut celui de cette comédie-ballet. Après neuf représentations fort peu suivies, ils se virent forcés de l'abandonner à l'oubli dont ils l'avaient tirée. En 1704, Dancourt fit une tentative non moins malheureuse en la voulant reproduire aux yeux

du

public, à l'aide de changemens dans les intermèdes.

Cette pièce ne laisse pas cependant d'offrir encore un grand nombre de détails ingénieux. Elle se fait remarquer aussi par un caractère de plaisant de cour qui diffère de celui de la Princesse d'Élide , et surtout par la guerre fine et délicate que

Molière y déclare à l'une des erreurs les plus accréditées de son temps.

Dans des siècles 'encore peu reculés du nôtre, l'astrologie judiciaire était aveuglément accueillie par une foule de personnes dont une grande partie, placées dans les hauts rangs de la société, auraient dû se trouver par cela même au-dessus de ces sots préjugés et de ces ridicules croyances. Mais l'aniour-propre chez les grands, la cupidité chez les petits, ne servirent pas médiocrement à propager cette folie. Comment ceux-ci pouvaient

ils ne pas ajouter foi à la science qui devait dévoiler à qui la posséderait, l'inappréciable secret de la fabrication de l'or? N'était-il pas doux , n'était-il

pas

flatteur pour ceux-là de pouvoir se répéter que l'intelligence de l'homme sait dérober à la Divinité ses secrets et ses desseins; que leurs moindres faits , que leurs moindres gestes étaient écrits d'avance dans des mondes qui avaient avec eux une étroite connexité; enfin, que l'ordre de l'univers se rattachait à leur existence? Voilà

pourtant les erreurs qui souillèrent, qui dégradèrent l'espèce humaine pendant tant de siècles , et qui comptèrent des croyans dans les cours et jusque sur les trônes. Voltaire rapporte, avec Vittorio Siri, qu'Anne d'Autriche voulut qu'un astrologue demeurât auprès de son lit au moment où elle accoucha de Louis XIV. Plus tard, le célèbre Morin quitta la médecine pour se faire prophète, persuadé peut-être que sa nouvelle science ne serait pas plus conjecturale que celle qu'il abandonnait. L'engouement était tel, que ce devin de nouvelle création , ayant imprudemment annoncé la mort de Gassendi pour le mois d'août 1650, ne vit pas son crédit s'écrouler entièrement par le démenti que la nature prit sur elle de lui donner, en laissant vivre le condamné. N'avons-nous pas vu, à la fin du dix-huitième siècle, un intrigant mystérieux, Cagliostro, faire par un semblable charla

tanisme de nombreux prosélytes; capter par ses décevantes promesses l'esprit d'un cardinal trop célèbre, et l'entraîner dans des menées sourdes, dans une intrigue odieuse, où se trouva si injustement compromis le nom le plus auguste et le plus respectable ? Enfin, de nos jours, qui n'a plaint les crédules faiblesses pour l'art de la divination, de cette femme , ange de bonté, envoyée sur la terre pour exciter les élans généreux, pour réprimer les mouvemens criminels d'un soldat habile et long-temps heureux ?

Outre le plaisir obligé que les courtisans devaient prendre en écoutant un ouvrage dont l'idée première appartenait en quelque sorte à leur roi; outre le plaisir plus libre que leur devait causer une pièce dont les intermèdes avaient été mis en musique par Lulli, si vanté et si fêté alors, et dans laquelle on pouvait reconnaître encore et Molière et son génie à quelques traits comiques, à une ou deux scènes ingénieusement filées, et au rôle spirituel de Clitidas , il en était un autre beaucoup plus vif et plus piquant, si l'on en croit un éditeur de Molière : c'était l'allusion que l'auteur avait faite, selon lui, à la passion de MADEMOISELLE pour M. de Lauzun, par l'amour d'Ériphile pour Sostrate. Voici le passage des Réflexions de Petitot sur cette pièce :

« Une grande princesse dut se reconnaître dans

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