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envoyant, de temps à autre, Baron chercher des

nouvelles qui n'avaient jamais rien de consolant'..

Enfin il arriva, ce jour qu'il redoutait même en le désirant. La seconde représentation fut aussi calme que la première; mais le Roi dit à Molière après le spectacle : « Je ne vous ai point parlé de votre pièce le premier jour, parce que j'ai appréhendé d'être séduit par la manière dont elle avait été représentée; mais, en vérité, Molière, vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pièce est excellente. » On rendrait difficilement la joie qu'un tel jugement, qu'un tel acte de justice fit éprouver au malheureux patient ; mais on aurait tort de se figurer que ses critiques si violens et si acharnés en demeurèrent confus. A peine l'approbation royale leur fut-elle annoncée, qu'ils entourèrent Molière et l'accablèrent de louanges. « Cet homme-là est inimitable, disait ce même duc, naguère si furieux ; il y a un vis comica dans tout ce qu'il fait, que les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontré ". » Et voilà les bons amis de cour !

Paris fut tout d'abord de l'avis de Louis XIV ; et le Bourgeois gentilhomme, représenté dans cette ville le 29 novembre 167o, contribua par

1. Grimarest, p. 261 et 262, 2, Grimarest, p. 263 et 264.

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son succès à attirer au théâtre du Palais-Royal une foule à laquelle la Bérénice de Corneille, nouvellement mise à la scène, faisait rarement prendre ce chemin. Bientôt après, il n'obtint pas moins de succès à la lecture. Cette charmante production avait encore pour les Parisiens un attrait de plus, le plus grand de tous à leurs yeux, celui de la malignité. Le bruit se répandit généralement qu'un chapelier millionnaire, nommé Gandouin, la fable de la capitale par sa prodigalité, avait été pour Molière le type de monsieur Jourdain (12). Grimarest prétend que cette anecdote est controuvée. Quoi qu'il en soit, elle n'a rien d'invraisemblable, parce qu'un personnage aussi aveugle de vanité n'est pas très-rare à rencontrer. N'a-t-on pas vu, seize ans après, en 1686, l'abbé de Saint-Martin , homme estimable, qui enrichit la ville de Caen de monumens agréables et d'établissemens utiles, recevoir trèsgravement trois prétendus ambassadeurs de Siam, qui venaient lui annoncer que leur monarque, ayant lu ses ouvrages, l'avait élevé à la dignité de mandarin. Il accueillit avec transport ce message, leur en fit témoigner sa reconnaissance par leur truchement, les combla de présens, fut reçu avec des cérémonies plus singulières encore que celles du Bourgeois gentilhomme, et resta toute sa vie persuadé qu'il était mandarin de Siam et marquis de Miskou à la Nouvelle-France, titres qu'il ne manquait jamais d'ajouter à sa signature '. Un auteur dramatique, quelquefois observateur fin et délicat, Poinsinet, n'a-t-il pas, par sa facile crédulité pour les contes burlesques de quelques mauvais plaisans, reculé les bornes du vraisemblable dans ce genre ? La conférence avec les ambassadeurs de Siam, et les épreuves subies si patiemment par l'aspirant écran du Roi, justifient complètement la cérémonie du muphti. On a aussi affirmé, du temps de Molière, qu'un de ses amis, Rohault, lui avait servi d'original pour tracer son Maître de philosophie. On disait même que, pour rendre la copie plus ressemblante au modèle, il avait envoyé Baron prier ce philosophe de lui prêter son chapeau, qui était d'une forme toute particulière; mais que Rohault, informé du rôle que l'on voulait faire jouer à son chapeau, le refusa'. Cette anecdote ne saurait être vraie ; Rohault n'avait pas à craindre d'être mis en scène et d'être tourné en ridicule par celui qui s'honorait de son amitié, et ce qui certainement n'est pas plus digne de foi, c'est que son Traité de physique ait fourni à Molière, comme on le prétendait encore, une partie de la leçon de son philosophe. On se convainc de l'inexactitude de cette assertion en lisant cet ouvrage, qui d'ailleurs ne parut qu'en 1671 , c'est-à-dire un an après le Bourgeois gentilhomme. C'est du Discours physique de la parole, par Cordemoy, de l'académie française, qu'est tirée en partie la leçon si plaisante de prononciation ". Mademoiselle Beauval, dont nous avons déjà eu occasion de parler, joua d'original le rôle de Nicole. Le Roi, auquel elle n'avait pas eu le bonheur de plaire, dit à Molière peu avant la première représentation à Chambord, qu'il fallait la remplacer. Le jour de la fête était trop prochain pour qu'une autre actrice pût apprendre le rôle. Force fut donc de le laisser à mademoiselle Beauval, qui le remplit avec un tel talent que Louis XIV après la pièce dit à Molière : « Je reçois votre actrice*. » Le public avait abandonné depuis quelque temps le théâtre de Molière pour se porter à celui de Scaramouche, revenu à Paris après une absence de trois ans. Cet acteur, ayant amassé dix ou douze mille livres de rente qu'il avait placées à Florence, sa patrie, avait eu le désir de s'y aller fixer. Il y avait envoyé d'abord ses enfans et sa femme, et était demeuré en France jusqu'à ce qu'il eût obtenu de son gouvernement l'assurance de n'être pas inquiété pour ses anciennes condamnations, et de Louis XIV la permission de retourner dans son pays. Le Roi la lui donna, mais en le faisant prévenir qu'il ne devait pas songer à obtenir jamais celle de revenir en France. . Scaramouche, dans les idées duquel il n'entrait pas de projets de retour, s'embarrassa peu de la condition et partit. Mais à son arrivée à Florence, il reçut un accueil auquel il ne s'attendait guère. Sa femme, qui avait goûté tous les charmes du veuvage, lui fit une réception à le dégoûter de rester long-temps près d'elle. Comme elle s'était emparée des capitaux qu'il avait amassés, il fut forcé, pour vivre, de reprendre son métier de farceur. Après avoir parcouru pendant quelque temps l'Italie, il fit solliciter le Roi de France de l'autoriser à rentrer. Ce prince, malgré ses anciennes menaces, y consentit. La ville désapprouva fort cette condescendance ; mais elle s'empressa néanmoins de courir en masse aux représentations de ce nouvel enfant prodigue.

1, OEuvres de Molière, avec les remarques de Bret, t. V,'p. 765 et 764. — OEuvres de Molière, édition donnée par M. Aimé-Martin, t VII, p. 218, note. Cette histoire a été recueillie en 2 volumes in-12, sous le titre de Mandarinade ou Histoire comique du Mandarinat de M. l'abbé de Saint-Martin , marquis de Miskou , docteur en théologie et protonotaire du saint-siège, etc. ( par C. H. Porée); La Haye, 1738-39.

2. Grimarest, p. 257 et suiv.

1. OEuvres de Molière, avec un commentaire par M. Auger, t. VIII, p. 44, note. .

2. Histoire du Théâtre français (par les frères Parfait), t. XIV, p. 531.

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