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sacrifice qu'il lui offrait de tant de rivales'. » Ce commerce fut heureusement de peu de durée. Il serait consolant de pouvoir penser que ce furent les remords de Baron qui l'en détournèrent. Mais la coquetterie de mademoiselle Molière, qui associait d'autres galans à son bonheur, la jalousie qu'il lui causait lui-même en continuant à voir les femmes qu'il avait promis de lui immoler et en formant de nouvelles liaisons, firent seules naître le trouble entre les deux amans, qui s'aperçurent trop tard qu'ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre. Des intrigues nouvelles vinrent faire oublier celle-ci à mademoiselle Molière. Quant à Baron, pour tranquilliser le lecteur sur la douleur qu'il put en ressentir, il suffit de dire qu'il s'est peint très-fidèlement dans l'Homme à bonnes fortunes. Le Sage, dans Gil-Blas, a laissé de son caractère un portrait peu flatteur; mais, pour faire connaître sa vie et les mœurs de son siècle, nous n'avons besoin que de citer une seule phrase de La Bruyère : « Roscius", dit-il en s'adressant à Lélie", ne peut être à vous; il est à une autre : et quand cela ne serait pas ainsi, il est retenu ; Claudie* attend pour l'avoir qu'il se soit dégoûté de Messaline". » - Il eut en effet de grands succès auprès des femmes de la cour, qui rougissaient quelquefois de cette passion plus par vanité que par bienséance. Baron, qui s'en apercevait, s'en vengeait avec impudence, mais toujours avec esprit. Si une duchesse déconcertée de le voir se présenter en plein jour dans son salon, quand elle lui avait signifié qu'elle ne voulait le recevoir que la nuit dans son appartement, lui demandait avec hauteur ce qui pouvait l'amener, il s'excusait en disant qu'il venait chercher son bonnet de nuit, qu'il avait oublié le matin. Si une autre, honteuse de sa faiblesse et de l'objet de son amour, s'écriait en regardant les portraits de sa famille : « Que diraient mes ancêtres s'ils me voyaient dans les bras d'un histrion?.... » On sait ce que Baron répliquait. Mais laissons les causes des chagrins de Molière pour revenir à ses succès. Depuis l'apparition de l'Avare, c'est-à-dire depuis plus de trois ans, il n'avait exercé son talent et son génie que sur des ouvrages demandés pour les plaisirs de la cour. Cette sorte de dépendance, qui eût éteint la verve de tout autre auteur, ne semble pas avoir été préjudiciable à la sienne; car, s'il est vrai de dire que Psyché et surtout les Amans magnifiques se ressentent du peu d'instans qu'il eut à ieur consacrer, on reconnaîtra du moins que George Dandin, Pourceaugnac, et principalement le Bourgeois gentilhomme, annoncent toute la liberté d'esprit, toute l'étendue de moyens qu'il déploya dans ses productions les plus remarquables. Les Fourberies de Scapin furent le premier ouvrage qu'il fit représenter après avoir acquitté cet impôt, après avoir rempli cette fourniture littéraire. Paris, auquel il n'avait pas depuis long-temps offert les prémices de ses pièces, fit le meilleur accueil à delle-ci, le 24 mai, et revint la voir pendant un assez grand nombre de représentations. A cette farce charmante succéda la Comtesse d'Escarbagnas; elle fut jouée d'abord sur le théâtre de la cour, à Saint-Germain-en-Laie , le 2 décembre. Elle composait, avec une Pastorale dont il me nous reste que la nomenclature des personnages, un divertissement intitulé le Ballet des Ballets, donné par le Roi lors de l'arrivée à Paris de la princesse de Bavière, que MoNsIEUR avait épousée, par procureur, à Châlons, le 16 novembre précédent. Les longues excursions de Molière dans différentes provinces avaient fourni à son esprit contemplateur de favorables occasions d'y étudier et d'y saisir mille ridicules divers. Alors plus qu'au

1. La Fameuse comédienne, p. 33 et suiv. 2. Baron. 3. La fille du président Brisu

4. La duchesse de Bouillon ou de La Ferté,

1. Madame d'Olonne (LA BRUYÈRE, chap. III , des Femmes.)

jourd'hui, les habitudes des provinciaux contrastaient avec celles des habitans de la capitale. Des relations plus rares avec Paris, une ignorance complète du luxe et de ses prestiges brillans, peu d'amour des plaisirs, donnaient à la province une grande supériorité sur la métropole sous le rapport des mœurs, mais l'empêchaient absolument de s'initierà cesavoir-vivreaimable que les grandes villes acquièrent presque toujours aux dépens de leur moralité, et de se dépouiller de cette simplicité grossière, source féconde de vertus comme de ridicules. Cependant notre premier comique, se contentant d'esquisser plus d'un de ces travers dans quelques cadres qu'ils ne remplissaient pas seuls, comme dans George Dandin, n'y consacra entièrement que la Comtesse d'Escarbagnas.

Au milieu des scènes plaisantes où se dessinent les caractères de M. Harpin, receveur des tailles, premier acte d'hostilité de la comédie contre la finance, et de M. Thibaudier, type ébauché de ces magistrats, hommes à bonnes fortunes et fats surannés, aux dépens desquels on s'est plus d'une fois égayé au dix-huitième siècle; au milieu de ces scènes, il en est une que dépare une équivoque grossière, celle où la Comtesse se récrie contre les leçons indécentes de M. Bobinet, le précepteur de M le Comte son fils, quand celui-ci répète son Despautère,

Omne viro soli quod convenit, esto virile,
Omne viri.. .. .. .. : ... .. .. ... .. ... .

Nous avons été forcé de rappeler cette plaisanterie pour pouvoir dire qu'on prétend que Molière voulut faire par-là allusion à une méprise du même genre. Ninon de l'Enclos aimait le marquis de Villarceaux, dont elle était aimée. L'épouse de ce seigneur, voulant faire admirer son fils par une réunion nombreuse qui se trouvait chez elle, pria son précepteur de l'interroger. Ce pédant lui dit gravement : Quem habuit successorem Belus, rex Assyriorum ? Winum, répondit le petit prodige. Cette réponse choqua beaucoup sa mère, qui, frappée de ce Winum, gronda le précepteur d'entretenir son élève des folies de son père ; et les protestations de cet autre Bobinet, qui n'y entendait pas malice, ne purent servir à l'apaiser". Des prétentions des femmes de province aux beaux airs Molière passa aux prétentions des femmes de Paris au savoir. Nous avons, à l'occasion des Précieuses ridicules, dépeint les cercles où, avant le succès de cette piquante satire, tout ce que la littérature, la noblesse et le clergé comp

1. Esprit de Molière (par M. Beffara), t. I, p. 1o1.

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