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taient de plus distingué venait chaque jour conspirer contre le bon goût et le naturel. Nous avons dit aussi l'influence que le manifeste de Molière exerça sur ces ridicules. L'alarme fut jetée aux rangs de ces nouveaux croisés, leurs dieux furent reniés, leurs autels renversés. Mais, semblables à des esclaves qui combattent pour leurs fers, les fanatiques ne peuvent vivre sans idoles. D'ailleurs, si l'hôtel de Rambouillet avait abjuré le jargon de Cyrus, il ne pouvait aussi facilement renoncer à l'espèce d'influence qu'il exerçait sur la société; et, pour la conserver, il fallait ouvrir une nouvelle école. A la manie des lettres succéda la fureur des sciences; les petits vers, au lieu d'être une occupation principale, ne furent plus que le délassement des plus hautes spéculations ; l'astre de mademoiselle de Scudéri et de la Calprenède pâlit devant celui de Descartes; et le bonnet de docteur remplaça sur le front des femmes la coiffure des héroïnes de leurs romans. Molière, qui avait cru le premier travers digne de sa colère ou plutôt de sa gaieté, ne pouvait garder le silence sur celui-ci, non moins menaçant, non moins redoutable. Il avait combattu l'afféterie et la déraison prétentieuse qui exaltaient les sentimens des femmes aux dépens du naturel et de la grace; pouvait-il ménager ce pé

dantisme glacial qui, les destituant entièrement de leurs charmes, et pour ainsi dire de leur sexe, en faisait des êtres équivoques et d'une nature incertaine ? Non : vainqueur d'un ridicule, c'était un devoir pour lui de reprendre les armes contre le travers qui, phénix nouveau, renaissait de ses cendres. Le 1 1 mars, les Femmes savantes parurent sur le théâtre du Palais-Royal. Accueillie assez froidement aux premières représentations, la pièce fut peu après entièrement abandonnée de la foule, moins frappée d'abord des beautés dont l'ouvrage est rempli, que de l'apparente stérilité de son sujet. Plus tard, l'autorité des hommes de goût fit revenir le public de ses imjustes préventions , et ce chef-d'œuvre reprit le rang auquel il avait le droit de prétendre (13). Nous avons déjà dit avec quel tact Molière savait choisir les acteurs. La représentation des Femmes savantes en fournit une preuve piquante et nouvelle. Il avait opposé à sa Philaminte, à son Armande, à sa Bélise, la simplicité rustique, mais pleine de sens et de naturel, de la bonne Martine. On croit peut-être qu'il chargea une de ses actrices de remplir ce rôle ? Non : il le confia à une de ses servantes qui portait le nom de ce personnage, et qui, sans aucun doute, avait, à son insu, fourni plus d'un trait, pour le peindre, au génie observateur de son maître. Dirigée par Molière et la nature, cette actrice improvisée ne dut rien laisser à désirer '. C'est ici l'occasion d'examiner un point d'histoire et de morale littéraire sur lequel on n'a guère jeté encore qu'un jour très-incertain. Molière ne joua-t-il pas Cotin et Ménage dans les rôles de Trissotin et de Vadius ? Quels motifs eutil pour exercer une telle vengeance contre eux ? Pouvait-il même en exister d'assez puissans pour justifier une semblable conduite ? Afin de ne donner lieu à aucun soupçon de partialité de notre part en faveur de notre premier comique, nous nous attacherons à ne retracer les faits que d'après l'autorité d'écrivains qui ne peuvent, dans cette occasion, être accusés ni de prévention ni d'ignorance. On lit dans plusieurs recueils que Molière avait été reçu à l'hôtel de Rambouillet; qu'on s'y était plu à lui faire le meilleur accueil; mais que Ménage et Cotin lui ayant adressé quelques mots piquans, il n'y retourna plus, et mit ses deux adversaires en scène". Cette assertion a bien peu de vraisemblance à nos yeux. Quand on songe au mépris que l'on avait alors pour la profession d'acteur, à la morgue de la noblesse de ce temps, qui composait en grande partie la société de cet hôtel, on ne peut croire que Molière, malgré tout son talent, ait pu trouver grace auprès d'eux. Madame de Sévigné et Bussy-Rabutin, qui mirent tant d'ardeur à faire casser le mariage de la fille de celui-ci avec M. de la Rivière, parce que ses trente - deux quartiers n'étaient pas incontestables; madame de Sévigné, Bussy-Rabutin et tant d'autres, eussent-ils pu prendre sur eux de s'asseoir à côté d'un comédien? La version suivante, appuyée sur de plus imposans témoignages, nous semble digne d'une tout autre confiance. Au temps où Molière était poursuivi le plus vivement par les ennemis que les représentations particulières et les lectures de son Tartuffe lui avaient déjà suscitées, l'abbé Cotin et Ménage, ce même Ménage que nous avons vu plus généreux, ou seulement plus prudent, lors du succès des Précieuses ridicules, « s'étant trouvés à la première représentation du Misanthrope, dit l'abbé d'Olivet, poussèrent la haine contre Molière jusqu'à aller, au sortir de là, sonner le tocsin à l'hôtel de Rambouillet, disant qu'il jouait ouvertement le duc de Montausier, dont en effet la vertu austère et inflexible passait mal à propos, dans l'esprit de quelques courtisans, pour tomber dans la misanthropie. L'accusation était délicate : Molière sentit le coup'. » Il sut cependant contenir sa juste indignation; et il est probable que, si Cotin ne l'eût pas lui-même contraint à la vengeance par de nouvelles attaques, il eût gardé sur son compte le silence du mépris.

1. Le Mercure de juillet 1723, p. 13o.

2. Carpenteriana, 1724, p. 55. - Récréations littéraires, par Cizeron-Rival, p. 12.

Mais irrité contre Despréaux, qui l'avait peu flatté, le pauvre Cotin, après avoir essayé de lui rendre trait pour trait dans une plate satire, composa encore un pamphlet, Despréaux, ou la Satire des satires, où, non content de prodiguer à son censeur les injures les plus grossières et de lui imputer des crimes imaginaires, comme de ne reconnaître ni Dieu, ni foi, ni loi, il eut la maladresse de ne pas ménager davantage Molière,dont le silence à son égard lui semblait probablement la plus cruelle injure.Voici le passage où l'attaque leur est commune.

Despréaux, sans argent, crotté jusqu'à l'échine,
S'en va chercher son pain de cuisine en cuisine.
Son Turlupin * l'assiste, et, jouant de son nez,
Chez le sot campagnard gagne de bons dînés.
Despréaux à ce jeu répond par sa grimace,
Et fait, en bateleur, cent tours de passe-passe.
Puis ensuite enivrés et du bruit et du vin,
L'un sur l'autre tombant renversent le festin.

1. Histoire de l'Académie française (par l'abbé d'Olivet), t. II ,

p. 184.
2. Molière.

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