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Enfin, contre l'usage constamment suivi jusquelà, et qu'on n'a jamais songé à violer depuis, son nom fut à peine prononcé dans le discours du récipiendaire, et le directeur de l'Académie garda sur son compte le plus profond silence. On peut donc regarder ce quatrain, qui vit alors le jour, comme sa seule oraison funèbre :

Savez-vous en quoi Cotin
Diffère de Trissotin ?
Cotin a fini ses jours,

Trissotin vivra toujours.

Un de ces compilateurs d'anecdotes sous la plume desquels le récit le plus vrai prend toujours, par les détails, l'apparence d'un roman, a dit que le chagrin que Cotin avait ressenti de se voir ainsi traité l'avait conduit au tombeau. L'abbé d'Olivet et Voltaire se sont trop légèrement faits les échos de ce bruit ridicule. Cotin mourut dix ans après la représentation des Femmes savantes, à l'âge de soixante-dix-huit ans. L'on voit que si c'est au chagrin qu'il faut attribuer sa mort, il fut pour lui, comme le café pour Voltaire, un poison lent.

Après le succès des Femmes savantes, les amis de Molière renouvelèrent auprès de lui les tentatives qu'ils avaient déjà infructueusement faites pour le déterminer à renoncer à la profession de comédien et à se livrer entièrement aux lettres. L'Académie française offrait à ce prix une place à l'auteur du Misanthrope et du Tartuffe. Boileau fut chargé de cette négociation auprès de son ami : « Votre santé, lui dit-il, dépérit, parce que le métier de comédien vous épuise; que n'y renoncezvous ?—Hélas! lui répondit Molière en soupirant, c'est le point d'honneur. — Et quel point d'honneur?répliqua Boileau. Quoi ! vous barbouiller le visage d'une moustache de Sganarelle, pour venir sur un théâtre recevoir des coups de bâton; voilà un beau point d'honneur pour un philosophe comme vous ! » Ce point d'honneur consistait à ne pas abandonner plus de cent personnes que ses travaux faisaient vivre, et qui seraient tombées dans la misère s'il eût quitté le théâtre". C'est aussi l'excuse qu'il faisait valoir lorsqu'on lui reprochait de se livrer quelquefois à un genre de compositions qui n'était pas toujours digne de son génie : « Si je travaillais pour l'honneur, disait-il, mes ouvrages seraient tournés tout autrement. Mais il faut que je parle à une foule de peuple et à peu de gens d'esprit pour soutenir ma troupe : ces gens-là ne s'accommoderaient nullement d'une élévation continuelle dans le style et dans les sentimens". » Mais ces touchans sacrifices que cet homme généreux ne balançait pas à faire pour ses camarades ne lui assuraient pas toujours leur zèle et leur reconnaissance; aussi s'écrie-t-il dans son Impromptu de Versailles : « Les étranges animaux à conduire que des comédiens. » On avait eu plus de succès à la fin de l'année précédente dans les démarches qu'on avait faites pour le réconcilier avec sa femme. Molière se vit père pour la troisième fois, le 15 septembre 1672; mais il eut la douleur de perdre cet enfant le 1 1 du mois suivant* (18). Le 17 février de la même année, Madeleine Béjart, sa belle-sœur et le premier objet de son amour, avait également terminé sa carrière (19). L'état de sa poitrine devint plus inquiétant chaque jour; le parti qu'il avait pris pour complaire à sa femme de se soustraire au régime sévère qu'il avait observé jusque-là, le fit cruellement empirer. Ce fut précisément dans ce moment où tout autre se serait empressé de recourir aux médecins qu'il leur porta le coup le plus redoutable. Le Malade imaginaire, ce chant du cygne, fut représenté le 1o février 1673; mais, hélas! la Faculté devait être trop tôt vengée.

1. Memoires sur la vie de J. Racine (par L. Racine), Lausanne, 1747, p. 12 . — Bolœana, p. 35 et suiv. — Récréations littéraires, par Cizeron-Rival, p. 2o. — OEuvres de Molière, avec les remarques de Bret, 1773, t. I, p. 68. — Petitot, p. 65.

1, Grimarest, p. 224. 2. Dissertation sur Molière , par M. Beffara, p. 16.

Le succès de ce dernier ouvrage ne fut pas un seulinstant incertain; cependant, une plaisanterie inconvenante qu'il renfermait choqua le premier jour les spectateurs. Béralde, dans la scène où il congédie monsieur Fleurant, l'apothicaire de son frère, lui disait : Allez, Monsieur, on voit bien que vous n'avez coutume de ne parler qu'à des c... Le parterre manifesta son improbation, et, à la seconde représentation, Béralde fit subir à sa phrase cette variante ingénieuse : Allez, Monsieur, on voit bien que vous n'avez pas accoutumé de parler à des visages. « C'est dire la même chose », comme le fait observer Boursault, qui rapporte cette anecdote; « mais le dire plus finement ". » Si l'on en croit une ancienne tradition de Lyon, Molière, pendant le séjour qu'il y fit avec sa troupe en 1653, passant un jour dans la rue Saint-Dominique de cette ville, aperçut, sur le seuil de la boutique d'un apothicaire, un homme dont la figure pharmaceutique le frappa. « Monsieur, monsieur ; comment vous nommez-vous ? lui dit-il en l'abordant. — Pourquoi ?... Mais... » —Molière insiste. | « Eh bien! je m'appelle Fleurant ! —Ah !Je le pressentais, que votre nom ferait honneur à l'apothicaire de ma comédie; on parlera long-temps de vous, M. Fleurant ! » Suivant cette croyance des

1 , Lettres nouvelles de M. Boursault ; Paris , 1699, t. I , p. 12o, 1. Lyon tel qu'il était et tel qu'il est, par A. G*** M. l'abbé Aimé Guillon, Paris, 1797, p 33.

Lyonnais, ce serait cette plaisanterie qui lui aurait fourni ce nom '. L'anecdote, recueillie par les historiens du département du Rhône, a été racontée par le petit-fils de ce monsieur Fleurant à un de nos plus savans bibliographes, qui nous l'a transmise. Mais nous sommes porté à croire que ce descendant du prétendu interlocuteur de Molière ne la tenait pas de son grand-père lui-même, et qu'il n'était que l'écho d'un conte populaire; car comment supposer que Molière songeât dès lors à son Malade imaginaire, qui ne fut joué que vingt ans plus tard ?Il est plus naturel de penser que, pour donner à son personnage un nom significatif, il avait fait choix du participe présent du verbe fleurer(sentir, exhaler une odeur), alors très-usité. La plaisanterie est d'assez mauvais goût; mais elle a pour nous le grand mérite de la vraisemblance. -

· Lulli avait composé la musique des intermèdes de Pourceaugnac et du Bourgeois gentilhomme ; mais Molière croyait avoir à se plaindre du Florentin, qui avait sollicité et obtenu, le 14 avril 1672, une ordonnance royale portant défense, à tous autres spectacles que celui de l'Académie royale de musique, d'employer dans leurs représentations

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