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croit de malheur, elle s'était fait accompagner par le curé d'Auteuil, afin qu'il témoignât des bonnes mœurs du défunt; et ce pasteur, au lieu de s'en tenir à cette mission, entreprit mal à propos de se justifier d'une accusation de jansénisme dont il croyait qu'on l'avait chargé auprès du Roi. Ce contre-temps acheva de tout gâter. Le prince les congédia assez brusquement l'un et l'autre, en disant à mademoiselle Molière, que l'affaire dont elle lui parlait dépendait de l'archevêque de Paris". Toutefois, comme la désobligeante maladresse de la femme ne diminuait en rien l'estime que Louis XIV avait pour la mémoire du mari, il ordonna secrètement à Harlay de Champvalon de lever sa défense contre l'inhumation de Molière. Celui-ci ne s'exécuta qu'à moitié ; car il prescrivit au curé de Saint-Eustache, paroisse du défunt, de refuser son ministère à cette cérémonie funèbre. Il fut convenu que le corps, accompagné de deux ecclésiastiques, serait conduit directement au cimetière, sans être présenté à l'église". Le jour désigné pour les funérailles, une foule de gens du peuple se réunit devant la maison de Molière, en manifestant des intentions hostiles. Il est plus que probable que les tartuffes et les en1. Vote manuscrite de Brossette, citée p. 23 des Récréations litnemis de ce grand homme n'étaient pas étrangers à ce rassemblement. Sa veuve en fut épouvantée. On lui donna le conseil de jeter de l'argent à cette populace; elle n'hésita pas, et une somme de mille francs environ, semée par les fenêtres, changea ses dispositions tumultueuses. Ces mêmes individus qui étaient venus pour troubler l'enterrement du grand homme, accompagnèrent silencieusement ses restes (2). Le corps fut conduit, le 21 février au soir, au cimetière de Saint-Joseph, rue Montmartre, par deux prêtres et un cortège de cent personnes, composé de tous les amis de Molière, et de tous ceux qui l'avaient particulièrement connu, portant chacun un flambeau ". Contre l'usage du temps, on ne fit entendre aucun chant funèbre*. On a déjà fait observer que ce ne fut pas dans l'ombre que Garrick fut conduit à sa dernière demeure; une foule de carrosses accompagnèrent Sa cendre aux caveaux de Westminster : et Garrick n'était cependant que l'interprète habile du génie. Si l'on put craindre que notre premier comique n'obtint pas un tombeau, on ne fut pas exposé à avoir les mêmes inquiétudes pour une épitaphe ; car à peine fut-il mort, qu'on en fit courir avec profusion dans Paris. La plus remarquable de toutes est celle que les regrets de l'amitié inspirèrent à La Fontaine :

téraires, par Cizeron-Rival. 2. Vie de Molière, par Voltaire, 1739, p. 3,

1. Grimarest, p. 295 et suiv. — Vie de Molière, à la tête de l'édition de ses OEuvres, Amsterdam, Westein, 1725, p 1o6 et 1o7. — Mémoires sur la vie et les ouvrages de Moliere (par La Serre), p. lj.—Vie de Molière, par Voltaire, 1739, p. 31 et 32.— Petitot, p. 68 et 69.

2. Vie de Molière, à la tête de l'édition de 1725, p. 1o6.—Description du Parnasse français par Titon du Tillet, in-12, 1727, p. 257.

Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence,
Et cependant le seul Molière y gît.
Leurs trois talens ne formaient qu'un esprit
Dont le bel art réjouissait la France.
Ils sont partis, et j'ai peu d'espérance
De les revoir. Malgré tous nos efforts
Pour un long temps, selon toute apparence,
Térence, et Plaute, et Molière sont morts.

Chapelle montra également la plus vive douleur à
la mort de son ami. « Il crut avoir perdu toute
consolation, tout secours, dit Grimarest; et il
donna des marques d'une affliction si vive, que
l'on doutait qu'il lui survécût long-temps'. »
Il est à peu près certain que la Faculté ne par-
tagea pas ces déchirans regrets; et nous pouvons
affirmer que quelques-uns de ses membres furent
assez superstitieux d'amour-propre pour attacher
à la mort de Molière, survenue au moment même
où il ridiculisait leur charlatanisme par une céré-

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monie burlesque, une idée de châtiment et de fatalité. C'est ainsi du moins que l'interprétait encore dans le siècle suivant le docteur Malouin, dont madame de Graffigny disait plaisamment que Molière, en travaillant à ses rôles de Diafoirus et de Purgon, l'avait vu en esprit, comme les prophètes le Messie. Il remontrait un jour à Grimm et à quelques autres personnes, pour les guérir de leur incrédulité, que les véritables grands hommes avaient toujours respecté les médecins et leur science. Témoin Molière, s'écria l'un de ses auditeurs. — Voyez aussi, reprit le docteur, voyez comme il est morto ! - Les camarades de cet hérétique sentirent toute l'étendue de la perte qu'ils venaient de faire. Leur théâtre demeura fermé pendant sept jours, et ils ne le rouvrirent que le 24 février par le Misanthrope. Les représentations du Malade imaginaire reprirent le 3 mars suivant (3). Ce fut La Thorillière qui assuma la tâche difficile de remplacer Molière dans son rôle. Nous devons consigner ici que le fauteuil qui sert encore aujourd'hui à la comédie française pour les représentations du Malade imaginaire, et auquel on a donné, comme à celui de Pézénas,

1. Correspondance de Grimm. OEuvres de Molière, avec un commentaire par M. Auger, t, VIII , p. 488, note.

le nom de fauteuil de Molière, est, selon une tra-
dition conservée dans la famille qui, depuis ce
grand homme jusqu'à nos jours, a fourni sans in-
terruption des concierges au théâtre, celui-là
même dans lequel il s'est assis le jour de sa mort,
en remplissant le rôle d'Argan'.
Cette charmante comédie continua d'attirer la
foule. Mais peu des acteurs qui composaient la
troupe se souciaient de rester sous la direction de
mademoiselle Molière : aussi,à larentrée de Pâques,
vit-on les représentations suspendues par suite de
l'émigration de Baron, de LaThorillière, de Beauval
et de sa femme, qui avaient des rôles dans beau-
coup de pièces, et que l'hôtel de Bourgogne ve-
nait d'engager. Pour comble d'infortune, la salle
du Palais-Royal fut accordée à Lulli, qui avait

obtenu le privilège pour la représentation des

tragédies lyriques. Sans théâtre et sans premiers sujets, mademoiselle Molière fut obligée de re

courir aux bontés du Roi, qui, par égard pour le

nom qu'elle portait, autorisa sa troupe à s'installer dans la salle d'opéra que le marquis de Sourdeac avait fait construire rue Mazarine, vis-à-vis la rue Guénégaud. Dans la même année, on y réunit celle du Marais; et, sept ans plus tard, en 168o,

1, Discours sur la comédie et Vie de Molière, par M. Auger, p. 73, note 2,

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