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la troupe de l'hôtel de Bourgogne vint également s'y fondre. Il n'y eut plus dès lors, à Paris, qu'une société de Comédiens Français sous le titre de Troupe du Roi". Molière mourut âgé de cinquante et un ans un mois et deux jours. C'est dans la force de son talent qu'il fut enlevé à ces nobles travaux qui firent la gloire de son nom et la consolation de sa vie. Sans cette mort prématurée, que de chefs-d'œuvre eussent encore enrichi notre scène! Que de sujets se présentaient à son génie, inépuisable comme les ridicules des hommes ! Sans sortir de la cour, n'avait-il pas à peindre encore, comme il l'avait dit dans son Impromptu de Versailles, « ceux qui se font les plus grandes amitiés du monde, et qui, le dos tourné, font galanterie de se déchirer l'un l'autre ? ces adulateurs à outrance, ces flatteurs insipides qui n'assaisonnent d'aucun sel les louanges qu'ils donnent, et dont toutes les flatteries ont une douceur fade qui fait mal au cœur à ceux qui les écoutent ? ces lâches courtisans de la faveur, ces perfides adorateurs de la fortune, qui vous encensent dans la prospérité et vous accablent dans la disgrace? ceux qui sont toujours mécontens de

1. Le Théâtre-Français (par Chapuzeau). p. 199 et suiv. — Pré.face de l'édition des OEuvres de Molière, 1682 (par La Grange). — Histoire du Théâtre français (par les frères Parfait), t. XI, p. 284 et suiv. — Petitot, p. 72.

la cour ? ces suivans inutiles; ces incommodes assidus; ces gens qui, pour services, ne peuvent compter que des importunités, et qui veulent qu'on les récompense d'avoir obsédé le prince dix ans durant ? ceux qui caressent également tout le monde, qui promènent leurs civilités à droite et à gauche et courent à tous ceux qu'ils voient, avec les mêmes embrassades et les mêmes protestations d'amitié? Oui, Molière, dit-il lui-même, aura toujours plus de sujets qu'il n'en voudra; et tout ce qu'il a touché jusqu'ici n'est rien que bagatelle au prix de ce qui reste '. » Si l'on ne savait qu'il ignorait en écrivant le travail et la peine, on pourrait, en songeant à sa trop courte carrière, s'étonner du nombre de pièces qu'il a composées, avec d'autant plus de raison que son service de valet-de-chambre du Roi et la direction de sa troupe ne devaient lui laisser que peu de loisirs. Encore lui fallait-il en consacrer une partie à l'étude de ses rôles. Il joua dans presque tous ses ouvrages; ce fut lui qui créa Mascarille de l'Étourdi et des Précieuses ridicules, Albert du Dépit amoureux, Sganarelle du Cocu imaginaire, de l'École des maris, du Mariage forcé, du Festin de Pierre, de l'Amour médecin et du Médecin malgré lui, don Garcie, Éraste des Fâcheux, Arnolphe de l'École des femmes, Molière de l'Impromptu de Versailles, Moron et Lyciscas de la Princesse d'Élide, Alceste du Misanthrope, Lycarsis de Mélicerte, don Pèdre du Sicilien, Orgon du Tartuffe, Sosie d'Amphitryon, George Dandin, Harpagon de l'Avare, Pourceaugnac, Clitidas des Amans magnifiques, Jourdain du Bourgeois gentilhomme, Zéphyre de Psyché, Scapin des Fourberies, Chrysale des Femmes savantes, Argan du Malade imaginaire. Il remplissait également les fonctions d'orateur de la troupe; et ses contemporains se sont généralement accordés à dire qu'il affectionnait beaucoup cet emploi, parce qu'il lui fournissait l'occasion de haranguer souvent le parterre. Chapuzeau nous apprend en quoi consistait cette charge. « C'est, dit-il, à l'orateur de faire la harangue... Le discours qu'il vient de faire à l'issue de la comédie a pour but de captiver la bienveillance de l'assemblée. Il lui rend grace de son attention favorable, il lui annonce la pièce qui doit suivre celle qu'on vient de représenter, et l'invite à la venir voir par quelques éloges qu'il lui donne; et ce sont là les trois parties sur lesquelles roule son compliment. Le plus souvent il le fait court et ne le médite point, et quelquefois aussi il l'étudie, quand ou le Roi, ou MoNsIEUR, ou quelque prince du sangse trouve présent. Il en use de même quand il est besoin d'annoncer une pièce nouvelle qu'il est besoin de vanter; dans l'adieu qu'il fait au nom de la troupe le vendredi qui précède le premier dimanche de la Passion et à l'ouverture du théâtre après les fêtes de Pâques, pour faire reprendre au peuple le goût de la comédie. Dans l'annonce ordinaire l'orateur promet aussi de loin des pièces nouvelles de divers auteurs pour tenir le monde en haleine et faire valoir le mérite de la troupe, pour laquelle on s'empresse de travailler. « Ci-devant, quand l'orateur venait annoncer, toute l'assemblée prêtait un très-grand silence, et son compliment, court et bien tourné, était quelquefois écouté avec autant de plaisir qu'en avait donné la comédie. Il produisait chaque jour quelque trait nouveau qui réveillait l'auditeur, et marquait la fécondité de son esprit, et soit dans l'annonce, soit dans l'affiche, il se montrait modeste dans les éloges que la coutume veut que l'on donne à l'auteur et à son ouvrage, et à la troupe qui le doit représenter (4). « Molière, dit le même historien, ne composait pas seulement de beaux ouvrages, il s'acquittait aussi de son rôle admirablement. Il faisait un compliment de bonne grace, et était à la fois bon poète, bon comédien et bon orateur, le vrai trismégiste du théâtre. Mais outre les grandes qualités nécessaires au poète et à l'acteur, il possédait celles qui font l'honnête homme. Il était généreux et bon ami, civil et honorable en toutes ses actions, modeste à recevoir les éloges qu'on lui donnait, savant sans le vouloir paraître, et d'une conversation si douce et si aisée, que les premiers de la cour et de la ville étaient ravis de l'entretenir ". »

1. L'Impromptu de Versailles, scène 3.

Il ne nous est parvenu aucune donnée sur la fortune de Molière. Nous ignorons s'il laissa à sa mort quelques biens-fonds. Après son retour à Paris, il demeura successivement rue Saint-Honoré, vis-à-vis le Palais-Royal; dans la même rue, plus près de Saint-Eustache; rue Saint-Thomasdu-Louvre, et rue de Richelieu dans la maison aujourd'hui numérotée 34". Mais il n'était que locataire des propriétés qu'il habita (5). Il n'avait également qu'à loyer la maison d'Auteuil, qui lui servait d'asile contre les poursuites des fâcheux et les tourmens domestiques*. Il est probable que sa générosité, son esprit de bienfaisance et les dispositions de sa femme à la dépense ne lui permirent . pas de faire de très-grandes économies. Il est certain du moins que, grace aux succès de sa troupe et à la fréquente représentation de ses ouvrages, il vécut dans une aisance brillante, surtout pour

1, Le Théâtre-Français (par Chapuzeau), p. 197 et 198.

2. Dissertation sur Molière, par M. Beffara, p. 7, 14, 15, 16 et 17.

3. Récréations littéraires, par Cizeron-Rival, p. 23. Mémoires sur la vie de J. Racine (par L. Racine , Lausanne , 1747, p. 1 19.

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