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même se l'attacher en qualité de secrétaire. Le poste ne laissait pas d'être périlleux ; car Segrais dit que Sarrasin, qui l'avait occupé, « mourut à l'âge de quarante - trois ans, d'une fièvre chaude causée par un mauvais traitement de M. le prince de Conti. Ce prince lui donna un coup de pincettes à la tempe : le sujet de son mécontentement était que l'abbé de Cosnac, depuis archevêque d'Aix, et Sarrasin, l'avaient fait condescendre à épouser la nièce du cardinal Mazarin (Martinozzi ), et à abandonner quarante mille écus de bénéfices pour n'avoir que vingt-cinq mille écus de rente, de sorte que l'argent lui manquait souvent; et alors il était dans des chagrins contre ceux qui lui avaient fait faire cette bassesse, comme il l'appelait à cause de la haine universelle qu'on avait dans ce temps-là contre le cardinal Mazarin ". » Toutefois, il est probable que ce ne fut pas par la crainte d'un semblable sort, ou, comme le prétend Grimarest, à qui un sentiment généreux ne semble pas apparemment une raison déterminante dans une semblable position, parce qu'il aimait à parler en public, et que cela lui aurait manqué chez M. le prince de Conti, que Molière crut devoir refuser cette place; mais bien parce que rien à ses yeux ne pouvait être préférable à cet art pour lequel il n'avait pas hésité à rompre en quelque sorte avec sa famille, et qu'il sentait d'ailleurs que quitter ses camarades, c'était les abandonner à la misère. « Eh! messieurs, disait-il à ceux qui le blâmaient de refuser la proposition du prince, ne nous déplaçons jamais : je suis passable auteur, si j'en crois la voix publique; je puis être un fort mauvais secrétaire. Je divertis le prince par les spectacles que je lui donne; je le rebuterai par un travail sérieux et mal conduit. Et pensez-vous d'ailleurs qu'un misanthrope comme moi, capricieux, si vous voulez, soit propre auprès d'un grand?Je n'ai pas les sentimens assez flexibles pour la domesticité. Mais, plus que tout cela, que deviendront ces pauvres gens que j'ai amenés de si loin ? Qui les conduira? Je me reprocherais de les abandonner. » La place fut donnée à un gentilhomme nommé de Simoni *. Molière et sa troupe parcoururent encore la province pendant plusieurs années. Dans ces diverses excursions, il fit représenter quelques farces dans le goût italien, par lesquelles il préludait à ses belles compositions. C'étaient les Trois

1 , Segraisiana, 1721, première partie, p, 63 et 64.

1. Grimarest, p. 24. —Voltaire, Vie de Molière, 1739, p. 14.— Mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière. — Petitot, P. 9.

Docteurs rivaux et le Maitre d'école, dont il ne nous reste que le titre. Mais deux autres de ces bluettes que nous possédons, le Médecin volant et la Jalousie du Barbouillé, ne laissent pas de grands regrets pour la perte des premières. L'intrigue de ces deux petites comédies a bien quelques traits de ressemblance avec celle du Médecin malgré lui et de George Dandin'; « mais tout cela, » ainsi que l'a dit J.-B. Rousseau, « est revêtu du style le plus bas et le plus ignoble qu'on puisse imaginer. Ainsi le fond de la farce peut être de Molière; on ne l'avait point porté plus haut de ce temps-là; mais , comme toutes les farces se jouaient à l'improvisade, à la manière des Italiens, il est aisé de voir que ce n'est point lui qui en a mis le dialogue sur le papier; et ces sortes de choses, quand même elles seraient meilleures, ne doivent jamais être comptées parmi les ouvrages d'un homme de lettres". » Cependant Boileau regrettait la perte du Docteur amoureux, autre bouffonnerie du même genre, « parce que, disait-il, il y a toujours quelque chose d'instructif et de saillant dans ses moindres ouvrages* (31).» Au mois de décembre de l'année 1657, la troupe nomade se rendit à Avignon, où elle avait déjà donné des représentations en 1653. Molière y rencontra Mignard, qui, revenant d'Italie, où il avait séjourné pendant vingt-deux ans, s'était arrêté dans le Comtat pour dessiner les antiques d'Orange et de Saint-Remi, et pour faire le portrait de la trop fameuse marquise de Gange. C'est là que se contracta entre ces deux hommes célèbres une union qui concourut pour ainsi dire à leur gloire mutuelle : Mignard laissa à la postérité le portrait de son ami; Molière, nouvel Arioste d'un autre Titien, consacra son poème du Val de Grace à célébrer le talent de son peintre" (32). Tourmenté du désir de venir à Paris pour riva° liser avec les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, notre auteur, après avoir passé le carnaval à Grenoble, se rendit à Rouen, vers les fêtes de Pâques de l'année 1658. Il fit, dans le courant de l'été, plusieurs absences de cette ville pour venir sonder les dispositions du prince de Conti et du cardinal Mazarin, et, après maintes démarches, ses vœux furent enfin comblés. Son protecteur le recommanda à MoNsIEUR ; celui-ci le présenta luimême au Roi et à la Reine, et il parvint à être autorisé à donner une représentation à Paris. Le 24 octobre suivant, sa troupe joua devant la famille royale, sur un théâtre qu'on avait fait dresser exprès dans la salle des gardes au vieux Louvre, la tragédie de Nicomède de Corneille. La présence des comédiens de l'hôtel de Bourgogne, qui assistaient à cette représentation, dut exciter encore l'émulation de ces débutans. Les actrices surtout obtinrent beaucoup d'applaudissemens par leurs talens et leurs charmes. Mais, comme Molière ne se dissimulait pas que la troupe de ses rivaux était supérieure à la sienne dans le tra

1. Voir notre édition des OEuvres de Molière, tom. IV, p. 285 et suiv., et tom. VI, p. 161 et suiv.

2. OEuvres de J.-B. Rousseau, avec des notes, par M. Amar, tom. V, p. 32o.

3. Bolœana, Amsterdam, 1742, p. 31.

1. Vie de Mignard, p. 55.— OEuvres de Molière, avec les remarques de Bret, 1773, tom. I. p. 55.

· gique, il tenait à donner une idée de son savoirfaire dans la comédie, où elle était plus exercée.

Il s'avança donc vers la rampe, et, suivant le récit d'un de ses camarades, « après avoir remercié Sa Majesté, en des termes très-modestes, de la bonté qu'elle avait eue d'excuser ses défauts et ceux de toute sa troupe, qui n'avait paru qu'en tremblant devant une assemblée si auguste, il lui dit que l'envie qu'ils avaient eue d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avait fait oublier que Sa Majesté avait à son service d'excellens originaux, dont ils n'étaient que de très-faibles copies; mais que puisqu'elle avait bien voulu souffrir leurs manières de campagne, il la suppliait très-humblement d'avoir agréable

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