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cette attaque au faux goût. Outre qu'une pièce en un acte et en prose était alors une nouveauté, le titre de celle-ci n'avait pas peu servi à exciter une curiosité générale. Les suppôts de la ligue contre le naturel y assistaient pour la plupart; et, malgré le nombre des spectateurs à la fois juges et parties, la vérité du tableau força tous les suffrages. « J'étais, dit Ménage, à la première représentation des Précieuses ridicules. Mademoiselle de Rambouillet y était, madame de Grignan (4o), tout l'hôtel de Rambouillet, M. Chapelain et plusieurs autres de ma connaissance. La pièce fut jouée avec un applaudissement général; et j'en fus si satisfait en mon particulier, que je vis dès lors l'effet qu'elle allait produire.Au sortir de la comédie, prenant M. Chapelain par la main : « Monsieur, lui dis-je, nous approuvions, vous et « moi, toutes les sottises qui viennent d'être cri« tiquées si finement et avec tant de bon sens; « mais, pour me servir de ce que saint Remi dit à « Clovis, il nous faudra brûler ce que nous avons « adoré et adorer ce que nous avons brûlé. » Cela arriva comme je l'avais prédit; et, dès cette première représentation, on revint du galimatias et du style forcé '. » Emporté par son admiration soudaine pour un comique si franc, un vieillard, auquel cet ouvrage révélait un Ménandre nouveau, s'écria du milieu du parterre : Courage, Molière ! Voilà la véritable comédie"! Ce mot, qui est devenu le jugement de la postérité, est remarquable sans doute; mais, comme l'a dit La Harpe, « il n'est que le suffrage de la raison, tandis que celui de Ménage est le sacrifice de l'amour-propre et le plus grand triomphe de la vérité. » Le succès des Précieuses fut tel à la première représentation, que, dès la seconde, la troupe doubla le prix des places* (41). A ce chorus d'applaudissemens vinrent encore se joindre ceux de la cour. L'ouvrage fut envoyé au bas des Pyrénées, où elle se trouvait occupée à débattre de grands intérêts. Il y reçut le même accueil qu'à Paris. On assure que Molière, éclairé par ce double succès, dit alors : « Je n'ai plus que faire d'étudier Plaute et Térence, ni d'éplucher les fragmens de Ménandre; je n'ai qu'à étudier le monde*. » Il livra sa pièce à l'impression; mais, dans la préface, où, tout en s'excusant de le faire, il raille encore les originaux qu'il a pris pour modèles, il crut devoir cependant, pour détourner de lui la colère de personnages puissans, déclarer qu'il n'avait point eu en vue les véritables précieuses, mais celles qui les imitaient mal (42) (car on attachait alors à ce mot le sens le plus avantageux), et protester, même que c'était contre son gré qu'il publiait son ouvrage. Il serait inexact de dire que cette victoire rem

1. Ménagiana , élit. de 17 15, t. II, p 65.

1. Grimarest, p. 36. -- Mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière, p. xxiv. — Petitot, p. 17.

2. Lettre sur Molière, insérée au Mercure de France, mai 174o. - Préface de l'édition des OEuvres de Molière, de 1682 (par La Grange).

3. S'egraisiana, 1721, première partie, p. 212. —Récréations littéraires, par Cizeron-Rival, p. 1.

portée sur l'ambitieuse déraison la détruisit en

tièrement; mais il est certain du moins que ses défenseurs confus se dispersèrent, et n'osèrent même pas faire entendre de plaidoyer en sa faveur. Le style contourné et amphigourique fut abandonné; et, s'il resta encore aux femmes pendant un certain temps une prétention pédantesque au savoir, ne devons-nous pas nous en réjouir, puisque ce fut ce ridicule rebelle et invétéré qui provoqua le second manifeste de Molière, l'admirable comédie des Femmes savantes P" On devine bien cependant que, si les faiseurs de madrigaux à la Mascarille et les nombreuses Cathos que notre auteur avait joués ne crurent pas devoir élever la voix contre ce sanglant arrêt, les ennemis de sa gloire n'imitèrent pas leur silence, et que rien ne fut épargné pour ravaler le mérite de la nouvelle production. La tourbe des envieux fut en émoi, et, dans l'aveuglement de leur haine, ils ne trouvèrent rien de mieux que de l'accuser de tirer toutes ses pièces de GuillotGorju, un des plus misérables farceurs de ce siècle (43).

Ici commence, pour Molière et pour notre théâtre, une ère toute nouvelle. Jusque-là imitateur habile, quelquefois rival heureux des Latins et des Italiens, il ne nous avait intéressés qu'aux ruses d'un valet ou aux amours de deux jeunes gens. Dès ce moment, il s'engage à nous faire rire aux dépens de nos ridicules; il se propose pour but de nous en corriger. Répétons-lui avec le vieillard du parterre : Courage; voilà la bonne comédie !

On est fâché de le voir, après avoir donné une si grande, une si noble direction aux jeux de la scène, revenir aussitôt à ce genre d'intrigue qu'il semblait avoir abandonné. Sans doute on retrouve dans Sganarelle ou le Cocu imaginaire quelques traits assez fidèles des mœurs des petits bourgeois de ce temps, qui aimant bien leurs femmes les battaient mieux encore. Mais quelle intention morale peut-on supposer à l'auteur? Quel travers, quel défaut, quel vice a-t-il eu dessein de signaler, de corriger ou de punir?Nous ne le devinons pas; à moins cependant que la moralité de la pièce ne soit renfermée dans ces deux vers aux maris trompés :

Quel mal cela fait-il ? La jambe en devient-elle
Plus tortue, après tout, et la taille moins belle ?

Et, dans ce cas, Molière, que nous verrons si malheureux de ses infortunes conjugales, Molière qui, pour nous servir de l'image plaisante de La Fontaine, en mettait son bonnet

Moins aisément que de coutume,

eût bien dû se persuader tout le premier ce qu'il cherchait à faire croire aux autres. Mais non, il n'eut évidemment un autre but que celui de faire rire, et il était difficile, à la vérité, de le mieux atteindre. Néanmoins, on regrette que ce soit fréquemment aux dépens de la vérité. Le personnage de Sganarelle est trop souvent invraisemblable pour offrir toujours de l'intérêt, trop souvent bouffon pour être toujours comique; c'est un de ces caractères de convention, une de ces caricatures de fantaisie, assemblage bizarre de trivialité et de bonne plaisanterie, de verve et de grossièreté, que les auteurs qui précèdèrent Molière avaient naturalisés sur notre scène, et qu'il en expulsa après s'être courbé devant l'idole, comme pour la renverser plus sûrement. Quoi qu'il en soit du mérite de cette pièce, son succès fut tel , dès la première représentation , donnée le 28 mai, qu'elle attira constamment la

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