Images de page
PDF
ePub

Le surintendant, qui avait su par son influence balancer auprès du Roi le crédit de Mazarin, délivré par la mort de ce premier ministre d'un rival redoutable, avait cru pouvoir s'abandonner avec une plus ample liberté à de nouvelles profusions. L'esprit des jeunes seigneurs, les lyres des poètes n'avaient pu résister aux prodigalités vraiment royales de cet homme, dont, selon l'expression de Bussy-Rabutin, on était le pensionnaire sitôt qu'on voulait l'étre *. La vertu des femmes les plus belles, les plus aimables de la cour n'avait pas fait meilleure contenance, quand le refus d'une obscure fille d'honneur vint mettre fin à cette longue suite de succès. Le surintendant trouva une cruelle, et bientôt s'écroula l'échafaudage de son vain bonheur.

Mademoiselle de La Vallière, dont le nom rappelle d'aimables vertus et de tendres faiblesses, était attachée à la maison de MADAME, belle-sœur du Roi. La douceur de ses mœurs, la modestie de son caractère, la rendaient, pour ainsi dire, inaperçue au milieu de cette cour bruyante. Cependant Fouquet, dont le cœur blasé ne pouvait plus trouver que dans un perpétuel changement, non pas le bonheur, mais un plaisir éphémère, jeta les yeux sur elle, et, séduit par sa grace, la voulut donner pour remplaçante aux femmes des plus grands seigneurs. La froideur avec laquelle La Vallière reçut ses hommages piqua davantage les désirs du surintendant, peu habitué à un semblable accueil. Il chargea la complaisante madame du Plessis-Bellière (47) de faire cesser les rigueurs et les scrupules de la jeune bayadère à laquelle il avait jeté le mouchoir, par l'offre de deux cent mille francs !!! Il en coûte si peu à un ministre pour être galant. La somme était honnête; mais la condition déplut à mademoiselle de La Vallière. Fouquet, étonné de ce refus, brûla d'en connaître la cause; il découvrit bientôt, par des agens secrets, les intelligences encore mystérieuses de Louis XIV et de cette femme qui lui fit goûter le bonheur si doux et si peu connu des rois d'être aimé pour soi-même. Rencontrant un jour, dans l'antichambre de MADAME, mademoiselle de La Vallière, il voulut lui faire comprendre qu'il connaissait celui qui possédait son cœur. Celle-ci, irritée de recevoir un tel compliment d'un tel homme, se troubla, se retira outrée, et alla le soir même instruire le Roi de l'indiscrète félicitation de Fouquet, et des propositions qu'elle en avait précédemment reçues. Dès lors la ruine de Fouquet fut résolue. Il n'avait été nullement inquiété tant qu'à l'exemple de Mazarin il n'avait fait que dilapider les trésors de la France; sa perte fut jurée dès qu'on apprit qu'il avait osé soupirer pour la maîtresse du monarque. La fureur jalouse de Louis XIV lui permit d'abord difficilement de comprendre qu'il était prudent d'user quelque temps de dissimulation avec un homme qui s'était fait d'innombrables créatures. Il consentit avec peine à différer la vengeance de son amour. Il était plein de ce sombre projet, quand Fouquet sollicita la faveur de lui donner, à Vaux, la fête dont nous avons énuméré les merveilles. Le rôle qu'on l'avait forcé de prendre lui fit un devoir de s'y rendre. Le luxe qu'il remarqua dans ce magique séjour put bien l'indisposer encore contre l'amphytrion ; mais ce qui l'irrita, ce qui le mit hors de lui-même, ce fut un portrait de mademoiselle de La Vallière qu'il aperçut dans le cabinet de son rival infortuné. Il voulait le faire arrêter sur-le-champ; mais la reine-mère l'en détourna par ce mot bien simple, mais bien fort : Quoi ! au milieu d'une fête qu'il vous donnel Un billet de madame du Plessis - Bellière, remis à Fouquet pendant cette fête même, lui apprit le danger qu'il avait couru et sa suspension momentanée. Chacun sait, et ce n'est point ici le lieu de le répéter, quel fut son sort et celui du généreux

1. Mémoires de Bussy-Rabutin , Paris, 17o4, t. 11, p. 428.

Pellisson (48). Tels étaient les desseins, les tourmens qui agitaient quelques spectateurs des Fâcheux. Le Roi cependant, malgré son trouble intérieur, eut assez de présence d'esprit pour adresser à Molière un reproche d'omission. Voilà, lui dit-il après la représentation, en voyant passer M. de Soyecourt, son grand-veneur ; voilà un grand original que vous n'avez point encore copié. « C'en fut assez, dit l'auteur du Ménagiana qui rapporte ce fait ; cette scène fut faite et apprise en moins de vingtquatre heures. » Et le Roi eut la satisfaction, à la représentation de cette comédie donnée à Fontainebleau, le 27 du même mois, d'y voir joint ce rôle dont il avait eu la bonté de lui ouvrir les idées ". Mais une particularité non moins plaisante que la scène ajoutée, particularité que nous ne trouvons pas aussi invraisemblable qu'elle le semble à Bret, c'est que Molière, ignorant entièrement les termes de chasse, s'adressa à M. de Soyecourt lui-même, qui l'initia complaisamment au dictionnaire de la vénerie; jouant à peu près dans cette occasion le rôle que joue Arnolphe dans l'École des Femmes, lorsqu'il prête cent pistoles à Horace pour mener à bout son intrigue amoureuse " (49). M. de Soyecourt, homme fort distrait et trèsspirituel, s'était rendu la risée de la cour par la simplicité de ses reparties; et Molière ne pouvait plus avoir de scrupules, et ne courait plus le risque de le ridiculiser : on ne lui avait rien laissé à faire de ce côté. Madame de Sévigné, dans ses · lettres, s'égaie souvent à ses dépens, et fait plus d'une fois allusion à une réponse dans laquelle il s'est peint tout entier. Il était couché dans une même chambre avec plusieurs de ses amis; il se mit, pendant la nuit, à parler très-haut à l'un d'eux. Un autre, plus désireux de reposer que de l'entendre, lui dit : Eh! morbleu, tais-toi ; tu m'empéches de dormir. Est-ce que je te parle, à toi ? lui répondit tranquillement le naïf M. de Soyecourt". -

1. Épttre dédicatoire des Fâcheux.-Ménagiana, édit. de 1715, t. III, p, 24. - Grimarest, p. 49. - Histoire du Théātre français, t. IX , p. 68 et 69, notes. · Récréations littéraires, par CizeronRival, p. 5.

Nous avons dit que cette scène du chasseur avait été ajoutée à la pièce en vingt-quatre heures. La pièce elle-même, ainsi que nous l'apprend Molière dans son avertissement, fut conçue, faite, apprise et représentée en quinze jours. Rien 4, · · · · · · · · » # , #

1 Ménagiana, loco cit. Voltaire, Vie de Molière, p 55. 2. Lettres de madame de Sévigné, édit. de MM. de Montmerqué

et de Saint-Surin Voir les lettres des 29 novembre 1679 et 9 juin 168o.

« PrécédentContinuer »