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pour accorder Minerve, Junon et Vénus, et la

terminait en disant : 1
Voilà l'histoire , que t'en semble ?
Crois-tu pas qu'un homme avisé
Voit par là qu'il n'est pas aisé
D'accorder trois femmes ensemble ?
Fais-en donc ton profit. Surtout
Tiens-toi neutre; et, tout plein d'Homère,
Dis-toi bien qu'en vain l'homme espère
Pouvoir venir jamais à bout

De ce qu'un grand Dieu n'a su faire ".

On pouvait prendre pour le mari les conseils que Chapelle semble ne donner qu'au directeur de troupe; mais Molière, qui n'avait plus assez d'empire sur lui-même pour les mettre à exécution , se persuada facilement qu'il étoufferait, par la suite, un mal qui devait faire tous les jours de nouveaux progrès, et qu'il lui était si facile de détruire à sa naissance L'aveuglement de l'amour lui laissa croire que, mari de quarante ans, sérieux, passionné et jaloux, il saurait captiver et fixer une femme de dix-sept ans, vive, légère et coquette. Bientôt il fut cruellement désabusé. Vers la fin de l'été de la même année il suivit, en sa qualité de valet-de-chambre, le Roi, qui se 1 Recueil de pièces choisies, tant en prose qu'en vers (par La

Monnoye), La Haye, 1714, t. I, p. 73 et suiv. — OEuvres de Chapelle et de Bachaumont, , 755, p. 288.

rendait à son armée en Lorraine. Il travaillait déjà au Tartuffe; et, observateur profond, il trouva le germe de la première scène entre Orgon et Dorine dans une exclamation plaisante de Louis XIV. Accoutumé dans ses campagnes à ne faire qu'un repas le soir, ce prince se disposait à se mettre à table un jour de Quatre-Temps. Il engagea son ancien précepteur, Peréfixe, évêque de Rhodez, à suivre son exemple; le prélat s'empressa de répondre, avec affectation, qu'il n'avait qu'une collation à faire un jour de vigile et de jeûne. Cette , réponse excita, de la part d'un des assistans, un rire qui, bien que retenu, n'avait point échappé au Roi; lorsque l'évêque fut sorti, il voulut en savoir le motif Le rieur lui répondit qu'il pouvait se tranquilliser sur le compte de M. de Rhodez, et lui fit un détail exact de son dîner, auquel il avait assisté. A chaque mets recherché que le conteur faisait passer sur la table du prélat, le Roi s'écriait : Le pauvre homme! et, chaque fois, il prononçait ce mot d'un ton de voix différent qui le rendait plus comique. « Molière était du voyage, a dit M. Étienne; il écouta, il écrivit. » Dix-huit mois après, à la représentation des trois premiers actes du Tartuffe, à Versailles, LouisXIV ne se rappelait plus qu'il eût part à cette scène. Molière l'en fit adroitement souvenir ; et cette circonstance, si frivole en apparence, en associant le prince à la gloire du poète, ne fut peutêtre pas étrangère à la détermination que celui-là prit, plus tard, d'autoriser la représentation de ce chef-d'œuvre malgré les menées d'une cabale puissante ". Au retour de Molière à Paris, Racine, qui avait formé le projet de se vouer au théâtre, arriva d'Uzès où ses parens l'avaient envoyé pour embrasser l'état ecclésiastique. Il vint trouver notre auteur, et lui soumit une tragédie qu'il avait composée dans son voyage. Le sujet en était emprunté à la fable de Théagène et Chariclée, pour laquelle il avait conçu, dans sa jeunesse, une admiration qui allait jusqu'à l'enthousiasme. Quoique cette pièce, ensevelie dans l'oubli dès sa naissance, méritât ce triste sort, Molière sut néanmoins entrevoir qu'il pourrait, en travaillant, prétendre à d'honorables succès. Il l'encouragea, loua ses dispositions, et lui fit don de cent louis*. Vauvenargues a dit à ce sujet : « Un des plus grands traits de la vie de Sylla est d'avoir dit qu'il voyait dans César, encore enfant, plusieurs Marius, c'est-à-dire un esprit plus ambitieux et plus fatal à la liberté. Molière n'est pas moins admirable d'avoir prévu, sur des vers que lui montra Racine au sortir du collège, que ce jeune homme serait le plus grand poète de son siècle. On dit qu'il lui donna cent louis pour l'encourager à entreprendre une tragédie. Cette générosité de la part d'un comédien qui n'était pas riche, me touche autant que la magnanimité d'un conquérant qui donne des villes et des royaumes. Il ne faut pas mesurer les hommes par leurs actions, qui sont trop dépendantes de leur fortune, mais par leurs sentimens et leur génie ". » Colbert n'avait pas fait plus pour le jeune poète : cent louis avaient également été la récompense de sa muse pour l'ode qu'elle lui avait inspirée l'année précédente sur le mariage du Roi. On ne dit pas que Racine ait été ingrat envers le ministre favori qui, pour paraître généreux, n'avait eu qu'à disposer des deniers publics ; pourquoi faut-il qu'il le soit devenu envers le chef de troupe qui l'avait aidé de sa propre épargne ! Le 26 décembre, Molière fit représenter l'École des Femmes. Les applaudissemens prodigués à cette pièce ne peuvent être égalés que par les critiques injustes dont elle fut l'objet. Les enfan* par l'oreille et Tarte à la créme, soulevèrent l'indignation des précieuses et des prudes. Les chaudières bouillantes et la peinture de l'enfer lui attirèrent celle des Tartuffes qui posaient déjà pour leur immortel portrait. L'obscène le, qui finit par n'être qu'un ruban, fut surtout le prétexte des plus violentes accusations'. Boileau a fait justice, plus tard, du commandeur de Souvré et du comte du Broussin, auxquels leur scrupuleuse austérité ne permit pas d'ouïr jusqu'à la fin ce tissu d'abominations" (4). Un bel esprit patenté de l'hôtel Rambouillet, Plapisson, ne pouvant résister au crève-cœur de voir le public y applaudir, leva d'abord les épaules de pitié; mais bientôt, emporté par son jaloux dépit, il s'écria, en s'adressant au parterre : « Ris donc, parterre; ris donc.» La Critique de l'École des Femmes a immortalisé cette plaisante boutade *. Boileau adressa à Molière, pour le consoler, ou plutôt pour le féliciter des critiques que l'envie avait dictées à ses ennemis, les stances suivantes, qui, si elles n'ajoutent rien à la réputation de leur

1, OEuvres de Molière, avec les remarques de Bret, 1773, t. IV, p 4o2 Bret dit qu'on a plus d'une fois entendu l'abbé d'Olivet rapporter ce fait. - Anecdotes dramatiques, t. II, p. 2o3 et 2o4.

2. Voitaire, Vie de Molière, 1739, p. 25. — OEuvres de J. Ra cine, publiées par M. Aimé Martin, 182o, t. I, p, xx, xxj et notes, 1. Supplément aux OEuvres de Vauvenargues, Paris, Belin 182o, p. 45 et 46.

1. Voir, t. II de notre édition des OEuvres de Molière, nos notices sur l'École des Femmes et la Critique de l'École des Femmes, où cette discussion est amplement détaillée.

2. OEuvres de Molière, avec les remarques de Bret, 1773, t. II, p. 297.

3. La Critique de l'École des F mmes, sc. 6. - OEuvres de Molière, avec les remarques de Bret, 1773, t II , p 297.

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