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se livra de nouveau au plaisir divin de la vengeance, sans se laisser arrêter cette fois par de timides ménagemens. Le seul Floridor fut épargné ; et si ce silence ne peut passer pour un hommage rendu à son talent, on doit du moins le considérer comme un témoignage prudent de respect pour le jugement du public. Cet acteur était si aimé qu'il ne put conserver le rôle de Néron de Britannicus, créé par lui avec une grande supériorité, parce que, dit Montchesnay, il était pénible au parterre de le voir représenter un personnage odieux et de lui vouloir du mal'(1o). Quant aux autres comédiens que ne couvrait pas la même égide, nul d'entre eux ne fut mé

nagé. Tous comparurent sur la scène avec leurs

défauts et leurs ridicules. Montfleuri fut le premier immolé. Molière, au risque de s'exposer à de justes récriminations, fit ressortir ses gestes apprêtés, sa déclamation fausse et ses cris forcenés dans la tragédie. On pourrait douter du fondement de ces accusations, si cet acteur n'eût semblé depuis prendre à tâche de les justifier luimême par sa fin tragique. Il mit, selon quelques biographes, tant de chaleur à jouer le rôle d'Oreste d'Andromaque que, par ses cris, il se rom

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pit une veine du cou dans la scène des fureurs, au cinquième acte, et mourut suffoqué bientôt après (I I). Son fils, dans l'Impromptu de l'Hôtel de Condé, se constitua son champion et celui de ses camarades. Il prétendit que la comédie de Molière n'était qu'un impromptu long - temps médité, et répondit surtout aux traits dirigés contre le talent de son père par une caricature assez méchante de Molière. Alcidon, un des personnages de la pièce, dit en parlant de lui :

Il est vrai qu'il récite avecque beaucoup d'art;
Témoin, dedans Pompée, alors qu'il fait César.
Madame, avez-vous vu, dans ces tapisseries,
Ces héros de roman ?
LA MARQUISE.
Oui.
LE MARQUIS.
Belles railleries !
ALCIDON.
Il est fait tout de même; il vient le nez au vent,
Les pieds en parenthèse, et l'épaule en avant;
Sa perruque, qui suit le côté qu'il avance,
Plus pleine de lauriers qu'un jambon de Mayence ;
Les mains sur les côtés, d'un air peu négligé,
La tête sur le dos, comme un mulet chargé;
Les yeux fort égarés; puis, débitant ses rôles,
D'un hoquet éternel sépare ses paroles ;
Et lorsque l'on lui dit : « Et commandez ici, »
(Il répond.)

« Connaissez-vous César, de lui parler ainsi ?

« Que m'offrirait de pis la fortune ennemie,
« A moi qui tiens le sceptre égal à l'infamie ? »

Ce portrait, si nous le comparons à ceux que les peintres et les écrivains contemporains nous ont laissés de Molière, offre plus d'un trait de ressemblance. La couronne de lauriers se trouve dans presque tous, et le hoquet n'a point été oublié non plus par les historiens du théâtre. Il avait contracté ce tic en s'efforçant de se rendre maître d'une excessive volubilité de prononciation. Mais, dans la comédie, son art infini dissimulait ce défaut autant que possible " « Les anciens, disait un journal peu de temps après sa mort, n'ont jamais eu d'acteur égal à celui dont nous pleurons aujourd'hui la perte; et Roscius, ce fameux comédien de l'antiquité, lui aurait cédé le premier rang, s'il eût vécu de son temps. C'est avec justice qu'il le méritait : il était tout comédien depuis les pieds jusqu'à la tête. Il semblait qu'il eût plusieurs voix, tout parlait en lui; et, d'un pas, d'un sourire, d'un clin-d'œil et d'un remuement de tête, il faisait plus concevoir de choses que le plus grand parleur n'aurait pu dire en une heure '. » « Il n'était ni trop gras, ni trop maigre, dit également une contemporaine. Il avait la taille plus grande que petite, le port noble, la jambe belle ; il marchait gravement, avait l'air très - sérieux, le nez gros, la bouche grande, les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et les divers mouvemens qu'il leur donnait lui rendaient la physionomie extrêmement comique ". » Bien que Molière eût tout l'avantage dans ses attaques avec les comédiens rivaux, il ne voyait pas sans dépit leurs représentations plus suivies que les siennes et les auteurs tragiques leur confier de préférence leurs ouvrages. Il résolut de monter une tragédie qui pût faire valoir le talent de ses acteurs; mais, n'ayant aucune pièce reçue, il songea à Racine qui, l'année précédente, lui avait apporté son Théagène et Chariclée. Il l'engagea à traiter le sujet de la Thébaide pour lequel Molière eut toujours, comme nous l'avons déjà vu, une prédilection souvent malheureuse*. Le jeune poète se mit à l'ouvrage. La GrangeChancel raconte avoir entendu des amis de Racine assurer que, pressé par le temps, il emprunta, sans presque y rien changer, deux récits

1. Grimarest, p. 2o7 et 2o8. | 2. Oraison funèbre de Molière, MERCURE GALANT, t. IV, I" anmée, p. 3o2.

1. Voir le Mercure de France ; mai 174o, p. 84o. — Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière et sur les comédiens de son temps (par mademoiselle Poisson).

2. Racine dit en effet, dans la Préface de sa Thébaïde, que ce sujet lui fut proposé.

à l'Antigone de Rotrou'. D'autres écrivains ont
dit qu'il ne s'était permis cet emprunt que pour
ne pas avoir l'air de lutter avec celui que Cor-
neille appelait son maître, et de refaire ce qui
était alors réputé inimitable*. Mais, ce qui paraît
constant, c'est que Molière, peu satisfait du parti
qu'avait pris Racine, l'encouragea à avoir con-
fiance en ses propres forces, et le détermina à
ne rien devoir qu'à lui-même : la pièce, jouée
en 1664 et imprimée peu après, n'offrait plus
de témoignage de cette ressemblance répréhen-
sible (12).
Le Roi ayant créé, en 1663, des pensions pour
un certain nombre d'hommes de lettres, n'ou-
blia point Molière dans cet acte de munificence.
Dans la liste que l'on dressa des élus, on fit suivre
chaque nom d'une note où était apprécié le ta-
lent de l'auteur pensionné. Ces notes et la bizarre
répartition des sommes font de cette pièce un
renseignement curieux pour l'histoire littéraire.
La postérité n'a pas ratifié l'égalité que le surin-
tendant des finances établissait entre l'abbé de
Pure et Molière, et l'immense supériorité qu'il
accordait à Mézeray, à Ménage, à Benserade, à
Chapelain, à Cassagne et à l'abbé Cotin, sur l'au-
1.Préface des OEuvres de Lagrange Chancel, p. 38 -Histoire

du Théâtre français, t. IX, p. 3o5, note. 2, OEuvres de J. Racine, Lefèvre, 182o, t. I, p. xxij, note.

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