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teur de l'École des Femmes, de l'École des Maris, et des Précieuses (13). Celui-ci adressa au Roi un remerciement en vers plein de mouvement et de comique qui prouve qu'il savait animer les moindres jeux de son imagination. Vers la fin de cette même année, il se trouva en butte à des calomnies dont une réputation moins bien établie que la sienne n'eût peut-être triomphé qu'avec peine. Montfleuri, dont nous avons rapporté les débats avec lui, n'était que faiblement consolé de son injure. Il voyait hien que la pièce de son fils était mauvaise ; aussi regardait-il, avec assez de raison, sa vengeance comme incomplète. Malheureusement pour sa cause comme pour sa gloire, il crut que la meilleure réponse qu'il pût faire à son antagoniste était de prendre contre lui le rôle infame de calomniateur : il présenta au Roi une requête dans laquelle il l'accusait d'avoir épousé sa propre fille (14). Cette horrible accusation se fondait en partie sur ce que quelques personnes s'étaient persuadé alors (et tout le monde le croyait encore naguère ) qu'Armande Béjart, femme de Molière, était fille de Madeleine Béjart. On pensait que c'était elle qui avait été baptisée, le 1 1 juillet 1638, comme étant née du commerce illégitime du comte de Modène avec mademoiselle Béjart l'aînée. Mais Montfleuri ne manqua pas d'affirmer que cet enfant, dont le comte de Modène avait bien voulu se reconnaître le père, n'était qu'un fruit secret des liaisons de Molière avec Madeleine Béjart. Aujourd'hui que, graces à des recherches nouvelles, nous possédons l'acte de mariage de celui-ci, d'où il résulte clairement que sa femme est sœur et non pas fille de Madeleine Béjart*, la fausseté de l'accusation de Montfleuri devient évidente; mais nous croyons pouvoir assurer que, du temps de Molière, elle dut le paraître tout autant, non-seulement à ceux qui avaient été à même d'apprécier son caractère, mais encore à ceux qui, ne le connaissant pas, n'étaient pas disposés à se contenter de vagues probabilités; la fille de Madeleine Béjart avait été baptisée sous le nom de Françoise*, et mademoiselle Molière se nommait Armande-GrésindeClaire-Élisabeth; la fille de Madeleine Béjart était née en 1638, et mademoiselle Molière ne vit le jour qu'en 1643, ainsi que le prouve son acte de décès (15); enfin Molière, comme nous l'avons démontré, ne connut mademoiselle Béjart l'aînée qu'à la fin de 1645, c'est-à-dire plus de sept ans après la naissance de sa fille (16). Néanmoins, les ennemis de notre auteur et ceux de sa femme n'eurent pas honte de renouveler cette calomnie. En 1676, trois ans après la mort de cet écrivain dont le génie immortel offusquait toujours leur basse envie, dans un mémoire imprimé à l'occasion d'un procès que soutint Lulli, et dans lequel mademoiselle Molière avait été entendue comme témoin, on osa la traiter d'orpheline de son mari, de veuve de son père". Les nobles coeurs croient difficilement au crime ; aussi Louis XIV, qui estimait Molière autant qu'il méprisait ses délateurs, sembla-t-il lui témoigner plus d'intérêt encore en le voyant exposé aux lâches attaques de l'intrigue et de l'envie. La requête de Montfleuri avait été présentée vers la fin de 1663, et le 28 février suivant la duchesse d'Orléans et le Roi firent à l'accusé l'insigne honneur de tenir son premier enfant sur les fonts de baptême "(17). Le rapprochement de ces dates n'est pas moins glorieux pour le protégé que pour l'illustre protecteur ; l'histoire redira à jamais avec quel noble empressement le monarque secoua , en faveur d'un comédien, le joug jusqu'alors inviolable du préjugé et de l'étiquette. Il fallait un Louis XIV pour que la France pût s'enorgueillir d'un Molière. Ce roi, qui savait si bien confondre les ennemis de notre premier comique, n'avait pas moins à faire pour le venger de ses propres courtisans. Ne voyant dans l'homme de génie qu'un histrion, ils voulaient lui faire essuyer leurs mépris. On connaît le mot plein d'adresse et de bon sens de Belloc, poète agréable de salons, qui, entendant un de leurs confrères, les valets-de-chambre de service, refuser de faire le lit du Roi avec Molière, dit à ce dernier : « Monsieur de Molière, voulezvous bien que j'aie l'honneur de faire le lit du Roi avec vous '? » On verra par le trait suivant que Louis XIV sut également bien faire sentir à d'autres gens de sa maison combien leurs dédains envers ce grand homme étaient sottement ridicules.Ayant appris qu'ils étaient blessés de manger à la table du contrôleur de la bouche, avec leur collègue Molière, parce qu'il jouait la comédie ; qu'ils le lui témoignaient d'une manière offensante, et que par cette raison il s'abstenait de se présenter à cette table, il lui dit un matin, à l'heure de son petit lever : « On dit que vous faites maigre chère ici, Molière, et que les officiers de ma chambre ne vous trouvent pas fait pour manger avec eux. Vous avez peutêtre faim ; moi - même je m'éveille avec un trèsbon appétit; mettez-vous à cette table, et qu'on me serve mon en cas de nuit (18). » Alors, le Roi, coupant la volaille et invitant Molière à s'asseoir, lui sert une aile, en prend en même temps une pour lui, et ordonne qu'on introduise les entrées familières, qui se composaient des personnes les plus marquantes et les plus favorisées de la cour. « Vous me voyez, leur dit le Roi, occupé de faire manger Molière, que mes officiers ne trouvent pas assez bonne compagnie pour eux. » Dès ce moment il n'eut pas besoin de se présenter à cette table de service : toute la cour s'empressa de lui faire des invitations ". Ce poète avait été chargé de composer pour la cour une comédie qui comportât des danses et des divertissemens. La reconnaissance dont il était pénétré pour tous les bienfaits et la constante protection de son prince le fit triompher des entraves que le génie rencontre ordinairement dans un ouvrage de commande, et le Mariage forcé, composé à la hâte, fut applaudi pour la première fois, au Louvre, le 29janvier 1664, et au PalaisRoyal le 15 février suivant.

1 , Voir cet aote, note 2 du livre II. 2. Dis sertation sur Molière, par M. Beffara, p. 13:

I. Mémoire pour le sieur Guichard, intendant-général des bdtitimens de S. A. R. MoNsiEUR, 1676, p. 1o9.— OEuvres de Molière, avec les remarques de Bret, 1773, t. I, p. 78.

2. Dissertation sur Molière, par M. Beffara, p. 14.

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1. Bret, Supplément à la Vie de Molière, édit. de 1773, t. I , p. 75. Esprit de Molière, t. I, p. 43.

1. Mémoires de madame Campan, I" édition, t. III, p. 8.

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