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Cependant, nous n'insisterons pas sur cette hypothèse, qui nous fournirait un moyen trop aisé d'écarter le principal des arguments par lesquels on a soutenu le polythéisme primitif des Israélites. El, nous l'avons dit, est une désignation vraiment antique, remontant aux XIe et Xe siècles avant notre ère comme les noms propres théophores nous en ont fourni la preuve; quant à l'emploi d'élohim, nous n'avons pas les moyens de le faire remonter à une date aussi reculée1. Cet élohim, dit-on, ayant une désinence plurielle, doit désigner, au moins à l'origine, une collectivité d'êtres divins. Il faut déclarer que les livres historiques ne fournissent aucun fait, pas même un seul indice, en faveur de cette supposition. D'abord, ils ignorent le singulier d'élohim et, bien qu'ils emploient ce terme au sens pluriel alors qu'ils veulent désigner les dieux étrangers, ils le considèrent imperturbablement comme un singulier toutes les fois qu'ils l'appliquent à Yahvéh. Ce ne sont que des livres de composition récente qui ont inventé d'extraire de Elohim un singulier, Eloah, dont il sera question en son temps. Il est avéré que, pour l'écrivain ou les écrivains de Juges-Samuel-Rois, Elohim signifie les Redoutables ou les Forts, au sens de le Redoutable, le Fort, ou, plus simplement encore, au sens de Dieu. Si nous pouvions retrouver la présence d'élohim dans des noms propres à côté du mot el, ou, mieux encore, celle d'éloah, on pourrait supposer que l'on attachait quelque signification à l'usage différent de ces noms il n'en est rien. Là où l'auteur veut exprimer dogmatiquement l'unité divine, le terme d'élohim lui semble parfaitement convenir à son objet: il lui suffit d'y joindre l'article défini. Nous verrons tout à l'heure que les écrivains hébreux ont également donné la forme plurielle à deux des désignations habituelles de la divinité; ce sont de ces pluriels que les grammairiens appellent emphatiques et qui répondent au nous des pièces officielles.

1. Nous nous refusons, on le sait, à attribuer une grande antiquité au Cantique de Débora, qu'on pourrait seul invoquer ici (Juges, V, 3, 8).

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Les livres historiques traitent constamment élohim comme un masculin singulier là où ils prétendent désigner par ce nom la divinité légitime. Il n'y a à cette règle que deux exceptions et ces deux exceptions, quand on les regarde de près, ne sont nullement favorables à l'interprétation polythéiste. Dans l'intéressant et pittoresque récit de la lutte de David contre Goliath qui n'a en aucune façon, ni au point de vue de la composition littéraire, ni au point de vue des. conceptions religieuses, des allures d'archaïsme, le jeune héros s'écrie: « Qui est donc ce philistin, cet incirconcis pour insulter les bataillons du Dieu vivant (Elohim hhayim)? Le pluriel a ici une intention emphatique, qui ne peut pas faire doute. Ailleurs, David confère avec le prophète Nathan sur son désir d'élever à la divinité une demeure digne d'elle et le prophète lui déclare que cette tâche et cet honneur sont réservés à son fils; en même temps, il lui fait part des brillantes destinées réservées à sa famille. David se rend aussitôt devant l'arche sainte pour exprimer à Dieu sa reconnaissance et, dans l'effusion de son saint enthousiasme, il s'exprime ainsi « Qui suis-je, Seigneur Yahvéh, et quelle est ma maison pour que tu m'aies fait parvenir où je suis?..... Que tu es donc grand, Yahvéh Elohim! car nul n'est semblable à toi et il n'y a point de Dieu en dehors de toi, d'après tout ce que nous avons entendu de nos oreilles. Est-il sur la terre une seule nation qui soit comme ton peuple, comme Israël, que Dieu (Elohim) soient venus racheter pour en former son peuple... en chassant devant ton peuple, que tu as racheté d'Egypte, des nations et leurs dieux? Tu as affermi ton peuple d'Israël, pour qu'il fût ton peuple à toujours et toi, Yahvéh, tu es devenu son Dieu... Que ton nom soit à jamais glorifié et que l'on dise: Yahvéh des armées est Dieu sur Israël... Car toi-même, Yahvéh des armées, Dieu d'Israël, tu t'es révélé à ton serviteur, etc. » Ce passage, qui contient une

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1. 1 Samuel, XVII, 27.

2. 2 Samuel, VII, 18-27, notamment le verset 23.

magnifique profession de foi monothéiste, est bien fait pour démontrer l'erreur radicale de ceux qui verraient dans l'association d'élohim avec un verbe au pluriel un ressouvenir de façons de parler qui supposent le polythéisme : le pluriel est visiblement emphatique; c'est, si nous pouvons nous exprimer ainsi, un pluriel d'honneur ou de majesté. Mais la doctrine ici professée mérite de nous arrêter un moment. Ce n'est pas le dieu particulier d'Israël qui devient le Dieu de toute la terre; c'est le Dieu, créateur des cieux et de la terre, qui est devenu le Dieu d'Israël par un acte d'adoption libre et réfléchi. A supposer que la première façon de voir réponde à la réalité du processus des idées religieuses, la seconde est la doctrine parfaitement arrêtée et consciente des livres bibliques, notamment des livres historiques.

Les nations voisines, incapables de s'élever à la hauteur du monothéisme, prêtent aux Israélites leurs propres idées polythéistes. Lorsque les Philistins apprennent que les Israélites se sont assuré la présence de l'arche de l'alliance, attachée au sanctuaire de Silo, ils « eurent peur, parce qu'on disait que Dieu (Elohim) était venu dans le camp des Hébreux). Malheur à nous! dirent-ils alors,... qui nous délivrera de la main de ces dieux (élohim) puissants, de ces dieux qui ont frappé l'Egypte de toutes sortes de plaies, etc.?1» On voit ici très nettement que l'écrivain passe sans embarras de l'idée du seul Elohim légitime à celle des élohim ou dieux de l'étranger. Nous-mêmes appliquons sans scrupule le même vocable au vrai Dieu et aux faux dieux.

Le mot élohim ne s'applique pas seulement à Yahvéh et aux dieux des nations étrangères; il désigne aussi les êtres ayant quelque chose de divin, tels que l'ombre du prophète Samuel évoquée par une nécromancienne. - Que vois-tu, dit Saul à l'évocatrice? « Je vois, répond celle-ci, un élohim (ou un dieu), qui montent de la terre. — Le roi dit: Quel est

1. 1 Samuel, IV, 5 suiv.

son aspect? -La femme répondit: C'est un vieillard qui monte, et il est enveloppé d'un grand manteau1. » Le pluriel a encore ici un sens purement emphatique, puisque l'unité du personnage est évidente; le reste de la phrase présente, d'ailleurs, le singulier.

Nous discuterons un peu plus loin, quand nous traiterons des livres législatifs, les vues de ceux qui invoquent la forme plurielle d'élohim dans le sens du polythéisme. Les livres historiques, non seulement ne sont pas favorables à cette interprétation, mais on peut dire que dans les très rares passages qu'on allègue en ce sens, le pluriel est employé à cette seule fin d'exalter le Dieu unique.

La divinité légitime est désignée un petit nombre de fois sous le nom de 'Adonaï, pluriel à forme aramaïsante du mot 'adon, seigneur. Adonaï est visiblement un pluriel emphatique ou de majesté et la traduction Seigneur est parfaitement exacte. Nous n'attribuons pas grande ancienneté à ce nom, dont la forme elle même atteste l'origine récente. Mais nous nous permettrons d'en tirer immédiatement une présomption favorable à l'interprétation d'Elohim au sens d'un pluriel de majesté, puisque les personnes qui ont préféré le pluriel Adonaï au singulier Adon pour désigner le Dieu légitime, ont fait visiblement ce choix afin d'exalter la divinité. Nous croyons que l'adoption du terme élohim n'a pas d'autre raison d'être '.

Ainsi, les livres historiques désignent la divinité soit sous son nom propre de Yahvéh, soit sous le nom de Elohim, correspondant à notre Dieu et n'impliquant, bien au contraire, - aucune idée de pluralité; dans des passages fort rares ou dans les noms propres, la divinité légitime est dénommée Yeho, Yah (variantes de Yahvéh), El (très probablement la forme primitive d'Elohim), Adon ou Adonaï, Ba'al

1. 1 Samuel, XXVIII, 13-14.

2. Juges, VI, 15, XIII, 8; 1 Rois, III, 10, XXII, 6; 2 Rois, XIX, 23.
3. Notons ici que adon n'entre dans les noms propres qu'au singulier.

et Mélek Yahvéh-Yeho ne se ramène à aucune racine tant soit peu certaine; El-Elohim exprime l'idée de force ou de terreur; Adon-Adonaï et Ba'al signifient Seigneur, maître et Mélek, roi.

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Les personnes mêmes qui défendent le plus résolument la thèse de l'antique polythéisme des Hébreux sont dans l'obligation, du moment où elles sont suffisamment au courant des travaux de l'exégèse, d'accorder que l'indice tiré de la forme plurielle d'élohim n'a qu'une mince valeur. « Dans l'Ancien Testament, il est vrai, ainsi s'exprime un ouvrage récent écrit en ce sens, - ce nom est toujours employé comme un singulier quand il est appliqué au Dieu d'Israël; mais cela prouve simplement qu'à l'époque à laquelle remontent les plus anciens documents bibliques, les fidèles Israélites étaient déjà pénétrés de ce principe, que leur peuple ne devait avoir qu'un seul Dieu '. » Cetaveu nous suffit et puisqu'on fait porter le principal effort de la discussion sur des textes empruntés à la Genèse, et précisément sans tenir suffisamment compte de la date probable de la rédaction, nous passerons sans plus tarder à l'examen des livres législatifs 2.

B. D'après les livres législatifs.

Les noms divins. — La divinité reçoit ici aussi différentes désignations, entre autres celles de Yahvéh et de Elohim; on sait même que l'alternance calculée de ces noms dans la Genèse et l'affectation avec laquelle il est fait usage exclusivement de l'une ou de l'autre, ont mis la critique sur la voie d'une de ses plus intéressantes découvertes: on a été amené par cette observation à reconnaître plusieurs mains et plusieurs documents ou sources dans l'Hexateuque.

1. Théologie de l'Ancien Testament par Ch. Piepenbring, p. 101.

2. Nous aurons ainsi l'avantage d'éviter quelques répétitions, saus inconvénient pour la méthode générale adoptée dans ce livre.

3. On a d'abord distingué au moyen de ce criterium un document élohiste et un document jéhoviste ou yahviste, puis on a proposé différentes distinctions et combinaisons.

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