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qui se rapportât à l'instruction et à la sagesse etc. » Le traducteur réclame ensuite la bienveillance de ses lecteurs, en rappelant la différence qui se rencontre toujours entre un original et sa version en une langue étrangère, ce qui est le cas, en particulier, remarque-t-il, pour « la Loi, les Prophètes et les autres livres >> traduits en grec; et il ajoute que, « arrivé en Egypte dans sa trente-huitième année, au temps du roi Evergète, il y a fait un séjour durable » et a donné des soins longs et minutieux au travail qu'il offre aujourd'hui au public. Nous n'hésitons pas à voir dans le « roi Evergète le second de ceux qui portèrent ce titre, lequel règna jusqu'en l'an 116 avant notre ère. Nous avons donc, en tenant compte du temps qui s'écoula entre la fixation du petit-fils de Jésus en Egypte et l'apparition de son œuvre, les plus grandes chances de nous rapprocher de la vérité en plaçant la production de l'Ecclésiastique grec dans les vingt dernières années du second siècle avant notre ère, ce qui reporte la composition de l'original à cinquante ou soixante ans plus haut, soit à 175 environ avant notre ère, à la veille de l'insurrection des Machabées 2.

Ainsi, au temps du traducteur grec, non seulement la Bible était constituée dans ses parties essentielles, la Loi, les Prophètes et une troisième catégorie d'écrits, qui reçut par la suite une appellation plus précise, mais ces différentes œuvres avaient été traduites en grec. Le même traducteur déclare que son modèle ou original s'était plongé lui-même dans la méditation des livres bibliques, c'est-à-dire que, dès 180 ou 170 avant notre ère, les Juifs palestiniens avaient à leur disposition, non seulement la Thorah (les cinq livres de Moise), les Nebyim (livres historiques et prophétiques), mais encore quelques-uns des livres qui figurèrent dans les Kethoubim. Assurément, on peut supposer que le traducteur prête à son grand-père la connaissance des livres qu'il avait lui-même à sa disposition; cependant, autant il est certain que notre Ecclésiastique n'est que la version grecque d'un original hébreu composé

1. Et non pas Evergète I, qui appartient à la seconde moitié du IIIe siècle, époque à laquelle les livres bibliques n'avaient pas encore été traduits en grec. Plusieurs critiques proposent de traduire « dans la 38 année d'Evergète », mais c'est réellement faire quelque violence au texte. L'opinion qui place le petit-fils de Sirach sous Evergète I a récemment trouvé un défenseur très érudit et très bien informé dans M. Henri Bois, Essai sur les origines de la philosophie judéo-alexandrine, 1890, p. 313 suiv.

2. On peut discuter le sens exact de años, grand-père. Serait-ce aïeul, grand-oncle? Il importe assez peu; en plaçant l'original soixante ans avant la traduction, nous nous conformons à ce qui est le plus probable.

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quelque temps avant l'époque du traducteur, autant il est démontré que l'auteur du texte hébreu s'est inspiré et nourri de la substance des principaux livres bibliques : ils étaient donc à sa disposition. C'est ce que l'on voit notamment aux chap. XLIV et suivants, contenant le grand morceau intitulé Panégyrique des pères. Assurément, on peut prétendre que ce morceau constitue lui-même une addition au corps de l'ouvrage; cependant, dans le cas même où l'on estimerait qu'il a d'abord existé d'une façon indépendante, il est difficile de ne pas le faire remonter à une date fort voisine de la composition du corps de l'ouvrage, c'est-àdire à l'époque qui précède immédiatement le soulèvement des Machabées 1.

Or, dans le Panégyrique, il est fait allusion aux divers écrits prophétiques et même à des livres appartenant à la troisième partie du canon hébreu. Voici les passages qui dénotent la connaissance des livres appartenant aux Prophetæ posteriores (livres prophétiques proprement dits). — En parlant d'Isaïe : « Le Seigneur les délivra par la main d'Isaïe ... Dans son extase, il vit l'avenir et consola les affligés de Sion. Il révéla ce qui devait arriver jusqu'à la fin des temps et les choses cachées, avant qu'elles fussent accomplies; » il y a là une allusion précise au contenu du Deutero-Isaïe 3. En parlant de Jérémie : « Les rois de Juda firent mettre le feu à la ville élue du sanctuaire et rendirent ses rues désertes par la main de Jérémie *; en effet, ils maltraitèrent le prophète, bien qu'il eût été consacré avant sa naissance pour déraciner, ruiner et détruire, ainsi que pour édifier et planter. » En parlant d'Ezechiel: « Ce fut Ezéchiel qui eut la vision de la gloire que Dieu lui fit voir sur le char des chérubins, 6 etc. >>> Enfin pour le rouleau des douze petits prophètes on lit: << Puissent aussi reverdir de leur tombe les ossements des douze prophètes, qui ont réconforté Jacob et lui

1. Les seuls morceaux décidément suspects sont, d'une part, le cantique formant le chap. LI et qui se trouve placé après l'épilogue du livre, de l'autre, l'éloge du grand-prêtre Simon (chap. L), qui arrive assez mal à propos et tranche avec le reste du Panégyrique, uniquement destiné à retracer les figures des héros bibliques. C'est cependant sur ce texte douteux qu'on s'est souvent appuyé pour fixer la date de composition de l'Ecclésiastique.

2. C.-à-d., ainsi que l'avait annoncé Isaïe.

3. Ecclésiastique, XLVIII, 20, 24-25.

4. C.-a-d., ainsi que l'avait annoncé Jérémie. 5. Ecclésiastique, XLIX, 6-7.

6. Ecclésiastique, XLIX, 8-9.

ont fait entrevoir la délivrance par une espérance certaine1. » Ainsi l'écrivain hébreu de l'Ecclésiastique, vivant vers 175 avant notre ère, connaissait la collection des quinze écrivains prophétiques, notamment le recueil formé par la réunion des douze petits prophètes 2.

Ce témoignage si décisif par l'accord des déclarations de la Préface grecque avec les allusions contenues au Panégyrique, trouve sa confirmation dans un passage du livre de Daniel, dont la rédaction nous reporte aux années 170-160 avant notre ère, c'est-à-dire à une date très voisine de celle de la venue au jour de l'Ecclésiastique. « La première année de Darius, fils d'Assuérus......... dit Daniel, je vis par les Livres (saints) qu'il devait s'écouler soixante-dix ans pour les ruines de Jérusalem, d'après le nombre des années dont Yahvéh avait parlé à Jérémie, le prophète . >> Ainsi l'auteur de Daniel connaît le recueil des prophéties de Jérémie et le consulte dans une collection plus considérable dont il fait partie; cette collection s'appelle les Livres, c'est-à-dire les livres sacrés, les écrits revêtus d'une autorité religieuse aux yeux des Juifs fidèles. Le canon de la Bible hébraïque était donc formé dans ses parties essentielles.

Nous n'hésitons pas à conclure des indications concordantes de l'Ecclésiastique et du livre de Daniel, que, antérieurement à la révolte des Machabées, les écrits prophétiques étaient déjà réunis à l'état de collection. En d'autres termes, nous croyons que, dès le premier quart du second siècle avant notre ère, le Juif avait sous les yeux un recueil de livres saints, dont les quinze livres de prophéties formaient une section. Si les principales parties du canon étaient ainsi arrêtées dès l'an 175 avant notre ère, nous serons portés à admettre que les livres admis à y figurer existaient déjà d'une façon indépendante quelque peu avant cette date; c'est-à-dire que nous considérons que les renseignements transmis sur la formation du recueil des prophetæ posteriores, nous autorisent à fixer comme date dernière des écrits appelés à y être rangés, la date de 200 avant l'ère chrétienne. Nous n'opposerons

1. Ecclésiastique, XLIX, 10. Le texte n'est pas absolument certain, mais le sens n'en est pas douteux. Je ne vois pas les motifs qu'on aurait de pousser la réserve plus loin et de supposer soit une interpolation, soit une suppression. Voyez Loisy, Histoire du canon de l'Ancien Testament, 1890, p. 43. Voyez aussi les remarques de Reuss dans la Bible, Philosophie morale et religieuse des Hébreux, p. 492.

2. En revanche, Jésus, fils de Sirach, ne connaît pas le livre de Daniel, qui ne devait, en effet, voir le jour que quelques années plus tard. 3. Daniel, IX, 1-2.

certainement pas cet argument externe » comme une fin de non-recevoir préjudicielle aux propositions de M. Havet, lequel place l'origine de la plupart des livres prophétiques sous les premiers Machabées et celle du reste de la collection au temps d'Hérode. L'histoire de l'exégèse biblique prouve qu'on s'est parfois fourvoyé de la façon la plus grave en invoquant de prétendues preuves externes, qui n'ont pas résisté devant des considérations tirées du contenu des écrits et de l'inanité desquelles on a fini par se convaincre. Cependant, nous ne dissimulons pas que nous nous trouvons ici sur un terrain qui a bien des chances d'être solide et qu'il faudra des preuves décisives pour nous obliger à l'abandonner.

En résumé, les données positives que nous possédons sur la clôture du canon des deux premières parties de la Bible hébraïque, nous engagent à considérer la date de 200 avant notre ère comme marquant la date la plus basse qu'on puisse proposer pour rendre compte des circonstances dans lesquelles l'un quelconque des écrits prophétiques a pris naissance 2.

B

Le point de vue des écoles modernes ; l'hypothèse des remaniements.

La théologie traditionnelle ne s'est jamais proposé de restituer les circonstances historiques et littéraires qui permettent de se rendre compte de la composition des livres prophétiques; elle s'est bornée à prendre acte des prétentions de chaque livre d'appartenir à tel auteur et à telle époque et les a enregistrées. Dans les cas où ces renseignements faisaient défaut, elle a suivi l'opinion de la synagogue.

Les écoles critiques ont accumulé les études de détail et les observations linguistiques propres à faciliter l'intelligence des écrits prophétiques, mais elles n'ont jamais abordé de front le problème de leurs origines. Au cours de ce siècle qui approche de sa fin, elles se sont contentées d'aboutir à une formule d'un caractère empirique et dont l'insuffisance, on pourrait presque

1. M. Havet, comme il était nécessaire à sa thèse, conteste l'antiquité relative de l'Ecclésiastique, mais il le fait par des arguments qui nous semblent peu solides (Le Judaïsme, p. 338-340). Le même auteur combat aussi l'opinion qui place le livre de Daniel au temps d'Antiochus Epiphane; nous devrons revenir sur ce point, où il s'est complètement fourvoyé.

2. Voyez dans la Grande Encyclopédie, t. IX, p. 67, notre article Canon de l'Ancien-Testament.

dire la naïveté, saute aux yeux. Voici cette formule: Doivent être considérées comme n'appartenant pas aux auteurs dont elles portent le nom, les œuvres ou les sections qui trahissent des circonstances et un milieu, qui visent nettement des événements étrangers à l'horizon des dits auteurs. C'est en vertu de cette règle qu'on a refusé au prophète Isaïe, contemporain d'Ezéchias, la paternité de la seconde moitié du livre qui porte ce nom, par la raison qu'il se meut dans le cadre de la captivité de Babylone, sans compter quelques morceaux appartenant à la première partie du recueil; c'est par la même raison qu'on a antidaté certaines portions du livre inscrit sous le nom de Zacharie. Mais, dans l'ensemble, on a maintenu de la façon la plus formelle l'authenticité des recueils d'Osée, d'Amos, de Michée, de Jérémie, d'Ezechiel et des prophètes post-exiliens, tels que Aggée. Zacharie, Malachie. Il est à peine besoin de faire remarquer combien le criterium indiqué ci-dessus est vague, quelles facilités inquiétantes il donne pour conserver des morceaux à des auteurs et à des époques qui ne leur conviennent pas. Nous en donnerons un exemple mémorable par ce qui s'est passé pour le court écrit de Joël. Ce livre, dont le titre d'ailleurs n'indique que l'auteur, non la date, cite, en fait d'ennemis des Israélites, les Phéniciens, les Philistins, les Egyptiens et les Edomites; on en a aussitôt conclu qu'il avait été écrit à une époque où les Israélites n'avaient encore eu maille à partir ni avec les Syriens, ni avec les Assyriens, et on a bravement placé au IX siècle avant notre ère un écrit visiblement né dans l'enceinte du Temple de Jérusalem, aux temps où la centralisation du culte était accomplie, c'est-à-dire originaire de l'époque de la Restauration. - Les critiques modernes n'ont nulle part émis l'hypothèse d'une composition libre, dont les auteurs auraient disposé à leur gré les éléments que les livres bibliques et l'état des connaissances contemporaines mettaient à leur portée.

Il est devenu évident qu'on ne peut s'en tenir davantage à des corrections timides et partielles, dont l'effet le plus clair est d'écarter certaines impossibilités évidentes pour laisser subsister un état de choses mal défini, qui ne donne point de satisfaction sérieuse aux esprits quelque peu exigeants. Il ne sert pas à grand' chose d'avoir distrait du recueil d'Isaïe des portions qui ne peuvent pas avoir été écrites antérieurement au VI° siècle avant notre ère et d'avoir distribué dans un ordre différent les

1. Voyez ce raisonnement dans Reuss, Les prophètes, t. I, p. 63.

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