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aux esclaves. Des prodiges effroyables marqueront l'arrivée du • jour de Yahvéh ». Le salut sera sur la montagne du Temple; là Yahvéh recevra en grâce ses fidèles. Les Israélites dispersés parmi les nations seront recueillis et abrités dans Jérusalem, tandis que leurs ennemis, ceux qui les ont dispersés et vendus comme esclaves, seront terriblement châtiés. Toutes les nations envoient leurs guerriers tenter un suprême assaut contre Jérusalem; mais c'est Yahvéh lui-même qui se charge de les confondre. Il les écrasera et, après qu'ils auront reçu le châtiment de leurs forfaits, s'ouvrira pour Jérusalem et pour Juda une ère de prospérité inouïe. En fait de peuples étrangers qu'il signale au courroux divin, l'écrivain note les Phéniciens (Tyr et Sidon), les Philistins, les Egyptiens et les Edomites. Il est à peine besoin de faire remarquer que ces noms étaient à la disposition de n'importe quel écrivain biblique et ne peuvent pas constituer un indice pour fixer la date du livre (chap. II, 28 III, 21; d'après une autre façon de compter, III, 1 à IV, 21). — Le livre de Joël contient ce que nous pourrions appeler des exercices de rhétorique sacrée sur un thème qui était volontiers traité au IIIe siècle avant notre ère, et qui, dans la littérature apocryphe et apocalyptique des environs du christianisme ou des premiers temps de celui-ci, joue un rôle considérable, la description du jugement dernier; ce thème évoquait les images d'une crise effroyable: désolation, famine, guerre, phénomènes terribles sur la terre et dans les cieux, sévère triage entre les Israélites fidèles et rebelles, assaut des nations contre Jérusalem, leur écrasement définitif par la main du Tout-Puissant après un moment d'épouvantable angoisse. L'écrivain tient la plume à un moment où les services du temple de Jérusalem sont régulièrement organisés, ce qui nous place tout d'abord à une date postérieure à Esdras et à Néhémie; il connait la dispersion des Israélites à l'étranger et leur retour sur le sol de la Palestine. Cela dit, l'absence d'allusion à l'idolâtrie étrangère et la comparaison avec les autres recueils nous engagent à ranger l'œuvre parmi celles dont

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1. L'ensemble du livre est élégant, mais froid, soit parce que l'élément moral est peu accusé, soit parce que l'art y est trop sensible.« On s'aperçoit facilement, dit Reuss, qu'il y a là une composition littéraire et non le calque d'un discours improvisé sur quelque place publique. Tout y fait ressortir un talent distingué: la disposition des parties et l'évolution des scènes, comme le choix des expressions et la vivacité des images. L'auteur touchera successivement à tous les points qui sont les éléments obligés de la prédication prophétique.

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la date est la plus basse ; comme organisation du culte, nous sommes ramenés à l'époque où le Pentateuque a reçu sa forme définitive, c'est-à-dire à la seconde moitié du IIIe siècle avant notre ère. Il n'est pas impossible que les ravages causés réellement par une invasion de sauterelles dont il aurait été témoin et qui se produisent parfois en Palestine, aient suggéré à l'auteur les parties caractéristiques de son premier morceau; quant au second, assaut donné à Jérusalem et écrasement des nations, ses traits principaux sont empruntés à l'enseignement des écoles. Si l'écrivain, en fait de nations étrangères et hostiles, mentionne spécialement les Phéniciens, les Philistins, les Edomites et les Egyptiens, c'est qu'il feint, en effet, de se transporter dans un passé très reculé 3; il est visible, en tout cas, qu'il veut se faire passer pour un prophète des temps antérieurs à l'exil, qui sait que les Israélites seront dispersés à l'étranger et qu'ils en reviendront '.

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Le livre de Jonas (trois pages dans le texte hébreu), met en scène un certain Jonas, fils d'Amithaï, qui est cité dans les livres des Rois comme contemporain de Jéroboam II, roi d'Israël, dans la première moitié du VIIIe siècle avant notre ère, c'est à dire à l'époque où l'on rapporte Osée et Amos. C'est donc à juste titre que la synagogue, par application du principe qui attribue une pleine autorité aux suscriptions, l'a placé avant Michée, contemporain d'Isaïe. Le livre est ainsi intitulé: « La parole de Yahvéh fut sur Jonas, fils d'Amithaï en ces termes. » C'est à grand tort que quelques critiques modernes ont contesté que la place de Jonas fût marquée dans la collection prophétique, sous le prétexte que ce n'est qu'un récit ; en effet, la narration fait partie de presque tous les recueils prophétiques et y joue souvent un très grand

1. La mention du jeûne, l'importance donnée aux cérémonies du culte, tout cela range le livre de Joël à côté de ceux de Zacharie et de Malachie. 2. En d'autres termes, Joël est contemporain du moment où la loi a reçu sa dernière forme par l'adjonction des parties réglant le cérémonial du culte. Voyez notamment les passages Joël, I, 9, 13-14, 16; II, 1, 14-17. On y trouve les termes techniques propres au Lévitique.

3. On a peine à comprendre comment des exégètes consommés ont pu ne pas pénétrer le secret, pourtant transparent, de cette mise en scène (Voyez Reuss, ouvrage cité, t. Ier, p. 63).

4. Joël, III, 1-7.

5. 2 Rois, XIV, 25.

6. Jonas, I, 1.

7. Ceci en réponse à Reuss, Philosophie religieuse et morale des Hébreux, p. 563 et 571. Nous avions reproduit cette thèse dans notre article Jonas de l'Encyclopédie des sciences religieuses, t. VII (1880), p. 424.

rôle. Il n'y avait donc nul inconvénient à admettre dans le recueil des prophetæ posteriores un écrit composé sur le plan du nôtre. Jonas est invité par la divinité à se transporter à Ninive pour lui annoncer sa ruine prochaine en punition de ses crimes; cette mission lui déplaisant, il s'embarque à Jaffo sur un navire à destination de Tarsis (l'Espagne). Mais une tempête éclate et Jonas est bien obligé d'avouer qu'elle est due à son refus d'obéir à l'ordre divin; là-dessus, on le jette à l'eau. Englouti par un grand poisson, il reste dans son ventre trois jours et trois nuits et témoigne par une fervente prière de son retour à de meilleurs sentiments. La divinité, touchée, ordonne au poisson de rejeter le prophète sur le rivage. La divinité ayant renouvelé à Jonas son ordre d'aller à Ninive, le prophète se rend dans cette grande ville et annonce sa destruction prochaine. Les habitants de Ninive donnent immédiatement les signes du plus sincère repentir et Dieu prend la résolution de leur accorder le pardon qu'ils sollicitent humblement. Jonas, de nouveau, éprouve un mouvement de mauvaise humeur en voyant que la clémence divine a rendu vaines les menaces dont il était porteur. Sur quoi, la divinité veut lui donner une leçon; elle lui procure par une dispensation bienveillante l'ombrage d'une plante, qui le protège contre l'ardeur des rayons du soleil, et soudain elle lui enlève cet abri protecteur. Aux plaintes du prophète, elle répond: « Fais-tu bien de t'irriter à cause du ricin (c'est la plante en question)?... Tu as pitié de cette plante qui ne t'a coûté aucune peine et que tu n'as pas fait croître, qui est née dans une nuit et qui a péri dans une nuit. Et moi, je n'aurais pas pitié de Ninive la grande ville, dans laquelle se trouvent plus de cent vingt mille hommes qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche, et des animaux en grand nombre. » — Le livre de Jonas est moderne par tout son contenu, moderne par ses connaissances géographiques qui comprennent du Tigre jusqu'à l'Espagne, moderne par les allusions aux pratiques récentes du jeûne et des vœux, moderne par ses connaissances historiques, qui lui ont fait très ingénieusement choisir Ninive pour une action qui se passe dans la première moitié du VIIIe siècle, moderne plus encore par cette circonstance, qui prouve quelle étendue a prise son horizon religieux, que le prophète n'est plus l'organe de Dieu à l'égard des seuls Israélites, mais à l'endroit des différentes nations du globe, moderne par la facilité avec laquelle on annexe ici au judaïsme la capitale de

4. Jonas, IV, 9-11.

l'Assyrie1, moderne par les termes du Cantique de Jonas qui font allusion au rituel du temple de Jérusalem pour l'époque du III° siècle, moderne par son propos avoué d'universalisme libéral, mais plus particulièrement encore par la note d'indulgence et de pitié qui met dans l'ombre les sévérités de la justice divine et tient compte même des animaux, moderne par les allures très particulières du récit, où Dieu, prophète, hommes, bêtes et plantes forment les éléments d'un petit drame, conçu dans l'esprit de cette littérature haggadique qui prit un si grand développement aux abords du christianisme et dont nous avons signalé les traces dans plusieurs livres de la Bible 3, moderne enfin par la langue. Le livre de Jonas doit être, en conséquence, placé à peu de distance de l'an 200, date que nous avons indiquée, avec toute l'approximation possible, comme marquant la clôture du recueil prophétique; c'est une œuvre de la seconde moitié du IIIe siècle avant notre ère. C'est en même temps une œuvre positivement et catégoriquement pseudépigraphe, puisque la scène nous transporte à l'époque contemporaine du roi Jeroboam II, d'Israël, à un moment où Ninive et le royaume d'Assyrie existaient encore. L'objet que se propose le livre de Jonas est de vanter par un exemple éclatant et digne de se graver dans toutes les mémoires, d'autant que le dénouement est précédé d'une série de circonstances exceptionnelles, les trésors d'indulgence que la divinité met au service d'un sincère repentir, demême que l'objet du livre de Joël est d'attirer l'attention de ses lecteurs sur les perspectives du jugement dernier et de l'ère messianique. Mais l'un et l'autre, Joël comme Jonas, sont des œuvres pseudépigraphes, c'est à dire que leurs auteurs qui vivaient dans la seconde moitié du IIIe siècle avant notre ère, au lieu de s'adresser directement et en leur nom personnel à leurs contemporains, ont préféré présenter l'instruction morale et religieuse qu'ils leur destinaient sous le couvert d'hommes ayant appartenu au passé reculé du peuple, aux temps antérieurs à la ruine de Samarie. C'est ce que fait l'auteur de Joël en affectant de ne citer que les peuples ennemis auxquels les Israélites eurent affaire aux X et IXe siècles avant notre ère, l'auteur de Jonas en se donnant pour un contemporain du roi Jéroboam II.

1. Comparez dans la table généalogique de la Genèse (X, 22), l'admission d'Elam et d'Assur dans la famille bénie de Sem.

2. Voyez notamment l'expression thodah (II, 10).

3. Voyez ci-dessus p. 54 suiv.

4. Voyez sur ce point les intéressantes indications données par Reuss, Les prophètes, t. Ier, p. 63.

Si nous comparons le procédé de composition littéraire des livres de Joël et de Jonas à celui qu'a pratiqué l'auteur de Daniel, nous constaterons qu'ils partent exactement du même principe, avec cette seule différence que l'auteur de Daniel, dans son appel à la constance religieuse et à la confiance dans le succès final, a visé une circonstance spéciale, la persécution et l'oppression que les Juifs avaient à subir de la part des Syriens (en 170-160), tandis que les auteurs de Joël et de Jonas n'ont pas mis leurs leçons morales en relation avec quelque événement contemporain. Ce sera également la seule différence qu'il y aura lieu d'établir entre Daniel et le reste des livres prophétiques que nous avons à examiner, et cette différence, on devra l'avouer, ne tient pas au fond des choses.

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Examen critique des livres d'Osée et d'Amos.

Les deux livres dont nous venons de parler nous ont offert un terrain d'attaque très facile; ce n'est pas un point sur lequel on doive s'attendre à grande résistance, bien qu'on évite généralement à leur égard de poser la question de la pseudépigraphie. Ceux-là mêmes qui les tiennent pour modernes, évitent de se prononcer sur ce point. En revanche, l'on considère les livres d'Osée et d'Amos comme offrant les caractères de l'authenticité la plus solide, de la plus grande antiquité; on les tient pour l'écho direct de l'action et des discours de deux hommes, qui ont exercé leur ministère de la parole dans le royaume des dix tribus un bon demi-siècle avant la destruction de Samarie. M. Reuss, par exemple, place Amos 790 ans environ avant Jésus-Christ et Osée quelques années plus tard, de 784 à 760. Nous ferons voir que ce sont deux écrits pseudépigraphes, qui ne datent pas d'une époque antérieure au IIIe siècle avant notre ère; mais, pour établir cette thèse, nous serons obligé d'entrer dans quelques détails 2.

Osée, que le canon des petits prophètes place à sa tête, c'est-à

1. Quand les suscriptions des livres gênent la critique, elle en est quitte pour les supprimer comme M. Reuss n'hésite pas à le faire pour Osée (ouvr. cité, t. ler, p. 131).

2. On a déjà vu, notamment aux chap. II, III et IV, quelles graves suspicions s'élevaient contre l'antiquité d'Osée et d'Amos (t. ler. pp. 55-59, 159162 et 205-211).

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